jeudi, 13 août 2009
Une ou deux clés
Nous étions habillés en clowns, c'est le terme qu'il avait employé, lui, sa longue chemise ouverte et l'immense fleur bleue sectionnée à la béance du ventre blanc, et le pantalon blanc qui lui faisait des jambes de Lucky Luke. Moi, un bermuda noir, un chapeau. La réceptionniste cherchait mon nom sur la liste, "par contre il y a un seul lit", "oui", alors elle demandait: "vous voulez une ou deux clés?".
(Le reste du récit arlésien importe peu: quelques pages manuscrites sur mon cahier bleu, du réchauffé, maintenant sans intérêt - à quoi bon mettre à l'imparfait ce que j'avais écrit au présent? - effroi aujourd'hui, en cliquant sur mes archives de novembre 2008, j'ai parcouru la page d'un oeil inquiet.
Je préfère rapporter ce que j'ai entendu dans les expositions et conférences:)
"Le poète est la partie de l'homme réfractaire au projet calculé." / "Le poète est le conservateur des visages du vivant". (René Char)
"Le cadrage définit les règles et les marges du solennel." (François Cheval)
"La photographie, c'est la petite mort du moment." (Véronique Ellena) Elle dit aussi: "ça me sauve de faire ça".
"J'ai cinquante-quatre ans. Je me suis séparé d'une femme avec qui j'avais vécu onze ans. Mon père est mort. Ma meilleure amie est morte. Qu'est-ce que je fous ici? Je vois très peu de photos qui m'intéressent. Ils sont tous en train de regarder leur nombril, qu'est-ce qu'on en a à foutre? Prendre sa copine en photo après l'amour, qu'est-ce qu'on en a à foutre?" (Paulo Nozolino)
(S'appeler Chloé Lafolie-Jolie... Elle a dix-sept ou dix-huit ans, son père nous prend en photo, à la chambre, il remarque l'asymétrie de mon visage, dit qu'il aime les visages asymétriques. On est au premier étage, il y a un balcon, on regarde l'obélisque renversée dans le quadrillage minutieux du rectangle de verre dépoli, les passants qui traversent la place, disparaissent silencieux, robes ondoyantes plus réelles dans le viseur.)
"On est frappé par une chose parce qu'elle semble faire signe vers une autre chose." (Arnaud Claas, parlant de la valeur métaphorique de la photographie, et aussi:)
"Les souvenirs sont les enregistrements d'expériences passées sans cesse recodées à partir d'expériences ultérieures."
"Le temps, question centrale de l'existence."
"Le temps ne passe pas, c'est nous qui passons."
"L'idée du temps qui passe est une fiction que nous projetons sur les objets."
"Mon cahier des charges intérieur..."
"Raviver des éléments archaïques de la perception..."
Puis, sur mon cahier bleu, 15 juillet 2009 (nous n'étions plus à Arles, mais à Avignon):
Je fais ma lecture, avec Bruno et Antoine. Il fait très chaud. Damien agite son éventail rouge aux insignes de la SACD, et YN prend des photos à travers la dentelle de son éventail rose. (Souvenir pénible.) Le soir, feu d'artifice sur les rives du Gardon. Puis on regarde la vidéo de Venus & Adonis, que Sophie a donnée à YN dans l'après-midi.
Avant d'aller à la gare TGV, je traîne à la FNAC. Je parcours un livre de Claude Régy: "Il ne s'agit pas, au théâtre, comme on le croit, de dire ou d'entendre le texte. Il s'agit au théâtre d'une étrange matière, si on arrive à la rendre sensible: il s'agit de ce que le texte fait voir. Il s'agit de travailler pour que le texte fasse voir."
dimanche, 08 mars 2009
Cette mienne folie, que d'autres s'en emparent !
"Je suis naturellement poète parce que je suis la vérité qui parle par erreur, et toute ma vie, finalement, est un système spécial de morale déguisé en allégorie et illustré par des symboles."
Fernando Pessoa, L'Heure du Diable
Claude Régy parle de Pessoa au 104, tandis qu'Yves-Noël est à l'Odéon avec Felix. Je suis assis à côté d'Amandine, nous prenons des notes: les voyages, le lointain, Pessoa fit deux aller-retour entre le Portugal et l'Afrique du Sud, réécrit le mythe d'Ulysse, corrigeait la réalité pour que la fiction restât correcte, voulait exorciser l'humanitarisme moderne, "nos nerfs féminins et délicats", s'ouvrir à la vie pour laquelle il s'avouait incompétent ("je me frotte à tout ça comme une chatte en rut contre un mur"), embrasser le monde ("plus j'aurai de personnalités, plus je serai analogue à Dieu"), être le grand poète du Quint Empire, régner sur l'esprit. Claude Régy cite de mémoire:
"Fou, mais oui, fou, car j’ai voulu telle grandeur
Que la Fortune n’octroie pas.
En moi ne put trouver place ma certitude ;
Voilà pourquoi là-bas où s’étendent les sables
Demeura mon être qui fut, non pas celui qui est.
Cette mienne folie, que d’autres s’en emparent
Avec tout ce qu’elle drainait !
Sans la folie, l’homme, qu’est-il
De plus que la robuste bête,
Cadavre ajourné qui procrée ?"
Trouvé sur Fabula.org: "Aperfeiçoador comme art du romancier, par opposition au poète fingidor? Pessoa avait forgé le terme de fingidor, "celui qui joue de l'art de feindre", pour désigner l'activité poétique, dans son célèbre poème "Autopsychografia". On pourrait ici s'interroger sur cet art de l'Aperfeiçoador (que Françoise Laye traduit par perfectionneur) comme travail essentiellement propre au romancier."
(Ce poème que je ressassais l'année de l'agrégation, qui disait à peu près: "le poète est un feinteur, et il feint tant et si bien qu'il en arrive à feindre qu'est douleur la douleur qu'il ressent vraiment".)


