samedi, 10 mars 2012

Plaudite, acta est fabula!

"Le jour est fait pour la vue, et la nuit, occupée d'images importunes..."

Jean-Louis Schefer

Quelques dizaines d'individus étaient massés, côté sud, sur le parvis pentu du Centre Pompidou. Je les observais depuis le premier étage du bâtiment, notant scrupuleusement les inscriptions sur les pancartes brandies: LE FACTEUR LIRA VOTRE COURRIER, ACTA WILL BE WATCHING YOU, STOP ACTA, NON AU LIBERTICIDE. Ignorant tout dudit ACTA, j'interrogeai mon téléphone, qui me renseigna sur l'Anti-Counterfeiting Trade Agreement. C'est merveille qu'une chose si barbare produise un acronyme si délicieusement antique.

Je venais de faire un tour dans l'Espace 315, paré d'obscurité (je veux dire simplement que les cloisons habituellement blanches comme enduit sur placoplâtre étaient peintes en noir), et mon tour n'avait guère duré plus de cinq minutes. A l'issue, je m'étais dit que les mots "exposition", "proposition" et "projet"*, qui s'étalaient en élégantes et froides lettres capitales pour informer les visiteurs en quête de sens (mais je ne peux commenter les textes de présentation que je n'ai pas lus, pour une fois), devraient toujours s'écrire en italique. Du moins je choisis, moi, de toujours les incliner comme j'incline tous les mots, expressions, parlures et idiolectes que je ne saurais tolérer dans ma littérature qu'en tant que barbares, touristes, clowns, histrions qui s'ignorent, ou anonymous si vous préférez.

J'avais aussi passé une heure, comme à mon habitude, à la cafétéria, où j'avais commandé un grand café au lait ainsi qu'un far breton. J'y avais lu, stylo en main, une conférence de Claude Simon sur l'écriture, retranscrite dans un recueil intitulé platement Quatre conférences paru récemment aux Editions de Minuit. "Je ne suis pas un moraliste", dit-il. Je parcours aussi le Dictionnaire des idées reçues de Flaubert, dont la méchante drôlerie, si elle était plus connue, écraserait tous les faces contrefaites de tous les anonymous de la terre comme de vulgaires punaises. L'article "introduction" me conforte dans ma détestation des mots "exposition", "proposition" et "projet" quand ils se rapportent à l'art ou à ce qui se prétend tel – ce mot de grammairien est défini lapidairement comme "mot obscène". Obscènes, d'ailleurs, les arts plastiques dans la conférence de Claude Simon, s'agissant qui plus est de Piero della Francesca, Miro et Rauschenberg. Flaubert dit aussi, à l'article "exposition": "sujet de délire du XIXème siècle" (et faut-il ajouter que selon Muray, le dix-neuvième siècle, ou plutôt la dix-neuviémité se prolonge jusqu'à notre modernité).

Obscène: ce qui par définition s'exhibe à l'avant-scène métaphorique de la ville moderne où tous les lointains se rapprochent, viennent à vous et reviennent vers vous (comme on dit dans les courriels professionnels). Le mot "obscénité" devrait être inscrit au frontispice de toutes les infamies urbaines, urbanistiques, sociales et sociétales, culturelles et festives. Serait-ce vaine tautologie... Ma proposition est quelque peu outrée, me direz-vous. Claude Simon, dans sa conférence, reproche même à Balzac le nom de sa Comédie humaine à cause du mot "comédie" qui désigne trop clairement le théâtre du monde, animé de personnages réduits à des types, et tissé d'intrigues au service d'un dessein moraliste. Mais je ne vois que théâtre chez mes semblables... ACTA IS WATCHING YOU, prévient-on chez les anonymous. ACTA: actes sans entractes de notre brave nouveau monde.

A la fin je descendis voir de plus près ce qui se tramait exactement dans cette petite comédie sur les pavés animés du parvis. Les e-chalands se pressaient autour d'une scène qui me resta inaccessible. Certains d'entre eux portaient l'étrange masque anymous qui transforme le néo-humain en incarnation de son adresse IP. Plusieurs orateurs se succédèrent à la tribune. L'un harangua les manifestants en répétant plusieurs fois qu'ils n'étaient pas des machines ni des esclaves mais des êtres humains. Un autre vociférait qu'on instaurait la peur, que tant que nous aurions peur, nous n'agirions pas, et il tenta d'édifier la foule par l'exemple de ses hauts faits. Car il consacrait sa vie à essayer de sauver les êtres humains, il était allé en Afrique et avait vu des enfants mourir. Il tenta d'éveiller les consciences en critiquant Docteur House, qui certes, nuançait-il, était un programme télévisé intéressant, mais tuait l'esprit critique en participant à la vaste entreprise d'endormissement des masses. Enfin, le hâbleur enjoignit l'assemblée à s'informer davantage, à être vigilante, à parler et à agir avec son coeur. Il y eut un entracte: "On va continuer cette journée de contestation festive avec un peu de musique." Et jongleurs, artistes de rue, ou simples anonymes sans compétence artistique particulière, de se mettre à jongler et à danser au ramdam d'une néo-musique au rythme positivement primaire.

Plus haut, à l'angle du bâtiment, tournait un néo-manège noir dont les arêtes étaient soulignées par des néons orange. En guise de chevaux et de nacelles, trois ou quatre voitures aux peintures fraîches et rutilantes accueillaient des parents et des enfants que l'obscénité du dispositif avait séduits. Une luxueuse brochure en papier glacé présentait la nouvelle Mini. C'était un peu comme le programme du "Nouveau festival" du Centre Pompidou: le titre, Mini by nignt, les valeurs énumérées en couverture, "émotions", "élégance", "sportivité", "art du mouvement"... On annonçait même des "événements" et un "festival": "Mini united 2012". Les communicants avaient habilement joué de la paronymie des mots "mini" et "minuit", et la quatrième de couverture disait: "Nights aren't only made of dreams".

 

* "Tout projet, dit Cioran, est une forme camouflée d'esclavage."

jeudi, 26 mars 2009

Corps conducteurs

"Les mots possèdent... ce prodigieux pouvoir de rapprocher et de confronter ce qui sans eux resterait épars... une épingle, un cortège, une ligne d'autobus, un complot, un clown, un chat."