jeudi, 17 septembre 2009

Florence Trocmé, le mail du jour

jeudi 17 septembre 2009/Jacques Dupin

Le collection Poésie/Gallimard publie aujourd’hui un second livre consacré à Jacques Dupin (après Le Corps clairvoyant qui regroupait les poèmes de la période 1963-1982 publiés chez Gallimard.) Ballast est composé de Contumace (P.O.L., 1986), Échancré (P.O.L., 1991) et Le Grésil (P.O.L., 1996).

Écrivant ruine
comme précipice

écriture
de l’absence
de gouffre

où glisse la loutre empanachée

toi
surveillance de tous les instants
aux frontières
quand les cristaux sont à nu

équidistants
de la rage
et de la famine

l’illusion mesure
l’avancement des travaux

rien qu’une image

qui s’enfonce

dans le glacier

*

Consumé ou en partance
un amour de bruyère, un genou
dans l’humidité
les fougères bordant l’eau

j’ai cueilli tôt le matin
la mirabelle
et donné l’orge aux chevaux

les rêves sont insipides
quand ils dorment seuls

mais il prennent appui sur le corps
sur la forêt, sur la mer

ils ne parlent pas ma langue
ils ahanent, ouvrent des yeux

ils tirent
la force, de cette invisible

poussée de poussière
de ma vie détruite

dans la commotion de l’air
le sommeil troué

Jacques Dupin, Ballast, Poésie/Gallimard, 2009, pp. 52 et 244. Le premier poème est extrait du livre Contumace, le second de Le Grésil.

(et aussi sur Poezibao)

jeudi, 30 juillet 2009

Faire un peu de bruit, entendre passer ta vie

Parmi les mots que tu écris
y en aura-t-il un seul
qui t’ouvrira le chemin
de ce que tu ne peux voir

Il est en nous un lieu
qui ne peut être touché
où personne ne viendra

où seule la douleur
peut parler

Tu écris pour faire un peu de bruit
pour entendre passer ta vie

Pourquoi toujours nourrir
cela même qui t’efface

On parle
on écrit
pour que les autres
oublient leurs corps
pour qu’ils viennent habiter
notre voix
nos mots

Tu te demandes
à quoi servent tes paroles
à qui elles sont destinées

Y a-t-il un seul arbre
qui pousse pour être vu

Jean-Louis Giovannoni, extraits de Ce Lieu que les pierres regardent, texte publié en 1984, in Ce Lieu que les pierres regardent suivi de Variations, Pas Japonais et L’Invention de l’espace, Éditions Lettres Vives, coll. Terre de Poésie, 2009, pp. 20, 22, 28, 33, 48, 60.

Source: Poezibao

mercredi, 29 juillet 2009

Je parle en mon nom sans plus

"J’écris cela en juillet
profitant du silence pour chercher à tâtons
mes mots quand la ville comme évacuée
est partie bavarder sous d’autres cieux"

[…]

"Longtemps j’ai cherché mon salut dans la fuite
dans un chant général
et ce ne fut pas très concluant
je chantais faux je crois
dans les défilés ouvriers
plaçant ma voix trop haut
désormais je parle en mon nom sans plus
ne cherche plus l’abri d’un chœur où me fondre
je dis je comme tout un chacun
m’expose un peu plus à l’écrire"

Jean-Claude Pinson, Laïus au bord de l’eau, Champ Vallon, 1993, p. 45 et 59.

Source: Poezibao

lundi, 09 mars 2009

En moi tous les rêves du monde

lundi 9 mars 2009/Fernando Pessoa (deux traductions)/avec la version originale en portugais

Par une très malencontreuse erreur, c’est une traduction en espagnol et non le texte original en portugais que j’ai envoyé(e) ce matin. Toutes mes excuses. Je vous suggère de supprimer l’envoi précédent pour le remplacer par celui-là.

FT

Attention, Poezibao fait une pause. Cet envoi est le dernier jusqu’à la reprise, le jeudi 19 mars.

Ah, tout quai est une saudade en pierre !
Et quand le navire se détache du quai
et que l’on remarque d’un coup que s’est ouvert un espace
Entre le quai et le navire,
Il me vient, je ne sais pourquoi, une angoisse toute neuve,
Une brume de sentiments de tristesse
Qui brille au soleil de mes angoisses couverte de gazon
Comme la première fenêtre où l’aurore vient battre,
Et qui m’entoure comme un souvenir d’une autre personne
Qui serait mystérieusement à moi.

Ah, qui sait, qui sait,
Si je ne suis pas déjà parti jadis, bien avant moi,
D’un quai ; si je n’ai pas déjà quitté, navire sous le soleil
Oblique de l’aurore,
Une autre sorte de port ?
Qui sait si je n’ai pas déjà quitté, avant l’heure
Du monde extérieur tel que je le vois
S’éclaircir à mes yeux,
Le grand quai plein de peu de gens,
D’une grande ville à demi éveillée,
D’une énorme ville commerciale, hypertrophiée, apoplectique
Autant qu’il est possible hors de l’Espace et hors du Temps ?

Fernando Pessoa, Ode Maritime, traduction de Patrick Quillier, en collaboration avec Maria Antonia Câmara Manuel et Michel Chandeigne, in Oeuvres poétiques, Bibliothèque de la Pléiade, 2001, p. 214

Ah ! Tout le quai est une nostalgie de pierre !
Et lorsque le navire largue le quai
Et qu’on s’aperçoit tout à coup qu’il s’est ouvert un espace
Entre le quai et le navire,
Il me vient, je ne sais pourquoi, une angoisse toute fraîche,
Une brume de sentiments de tristesse,
Qui brille au soleil de mes angoisses gazonnées
Comme la première fenêtre où bat le matin
Et m’enveloppe comme le souvenir d’une personne étrangère
Qui serait mienne mystérieusement.

Ah! Qui sait, qui sait
Si je n’ai pa quitté jadis, avant d’être moi-même,
Un qui ; si je n’ai pas laissé, navire au soleil
Oblique du matin,
Une autre espèce de port ?

Qui sait si je n’ai pas laissé, avant l’ehrue
Du monde extérieur comme je le vois
Pour moi s’illuminer,
Un grand quai plein d’une faible foule,
D’une grande cité éveillée à demi,
D’une énorme cité-champignon, commercial, apoplectique,
Etrangère, autant que faire se peut, à l’Espace et au Temps ?

Fernando Pessoa, Ode Maritime, traduction de Armand Guibert, Fata Morgana, 1980.

Ah, todo o cais é uma saudade de pedra!
E quando o navio larga do cais
E se repara de repente que se abriu um espaço
Entre o cais e o navio,
Vem-me, não sei porquê, uma angústia recente,
Uma névoa de sentimentos de tristeza
Que brilha ao sol das minhas angústias relvadas
Como a primeira janela onde a madrugada bate,
E me envolve com uma recordação duma outra pessoa
Que fosse misteriosamente minha.

Ah, quem sabe, quem sabe,
Se não parti outrora, antes de mim,
Dum cais; se não deixei, navio ao sol
Oblíquo da madrugada,
Uma outra espécie de porto?
Quem sabe se não deixei, antes de a hora
Do mundo exterior como eu o vejo
Raiar-se para mim,
Um grande cais cheio de pouca gente,
Duma grande cidade meio-desperta,
Duma enorme cidade comercial, crescida, apopléctica,
Tanto quanto isso pode ser fora do Espaço e do Tempo?

Fernando Pessoa dans Poezibao :
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