lundi, 16 août 2010
Rimbaud controuvé, containers, contenances
Robert Vigneau écrit: "Je suis du siècle des containers." Je vérifie la date de publication: 1979. Je croyais que c’était plus récent, trompé par la belle édition blanche. Ce livre, je l’ai acheté à cause du titre: Bucolique suivi de Elégiaque. Long poème où paragraphes et strophes alternent, il y est principalement question des vaches, ça me rappelle Houellebecq, "J’admire énormément les vaches / Et les pouliches le soir j’y pense…" Je lis et relis:
"Quarante ans en Gaule
perdus loin d’ici
à jouer des rôles
aux dons indécis.
Voici l’apprenti
sculpteur de mangeoires
l’acteur travesti
par son répertoire
l’artiste parti
sur chaque victoire.
Je me suis menti
à rêver l’histoire.
Regrets et rebuts
où l’âme se blesse,
mourir est le but
de toute sagesse."
J’étais décidé à retrouver ce passage des Essais lu il y a longtemps, je l'ai cherché plusieurs fois en vain depuis deux ou trois ans, et là j'y suis, j'ai parcouru tous les débuts de chapitre. Montaigne y formule l’arbitraire du signe, comme une évidence qui ne mérite pas qu'on s'y attarde, parce qu'elle n'est énoncée que pour amener le propos: le nom de Dieu peut s'accroître par les louanges des hommes, mais pas ce qu'il est au-dedans. Le nom de Dieu: "la piece hors de luy la plus voisine". C’est le chapitre "De la gloire" dans le Livre II, en voici donc la première proposition: "Il y a le nom et la chose: le nom, c’est une voix qui remerque et signifie la chose; le nom, ce n’est pas une partie de la chose ny de la substance, c’est une piece estrangere joincte à la chose, et hors d’elle." Montaigne avance la voix où Saussure aventure une image acoustique... Par là, j’en viens à mon thème: "Rimbaud regard bouche", titre d’un article de François Bon qui se penche sur la photographie de Rimbaud, la trouvaille dont on a beaucoup parlé au printemps dernier. J’arrive là par quelques détours, une chaîne de blogs. La photo est agrandie, le visage isolé, c’est François Bon qui résume le mieux la limite de l’exercice, et c’est le meilleur commentaire que j'ai lu: "Rimbaud regard bouche", car rien d’autre, si ce n’est l’implantation des cheveux, et quelqu’un mentionne une narine, une seule narine, c’est-à-dire une tache brune, une indication, l'idée d'une narine et la suggestion d'un nez, mais pas d'arête, rien de saillant. Ce visage, c'est du vent. L'article de L'Express daté du 14 avril précise que la photographie était "au fond d'une caisse contenant un lot de clichés ayant appartenu à Jules Suel, commerçant d'Aden qui finança les ventes d'armes de Rimbaud". Aden Aden Aden ça fait rêver, nom de ville proche de celui du paradis, l'Afrique noire et des hommes si blancs, une table, des hommes assis comme on fait en Europe, quelle est cette Abyssinie, nom de pays révolu? Le plus tangible, sur la photographie, c'est la texture du papier. Ce portrait est décevant, quelles que soient les conjectures des commentateurs sur le lointain regard ou la bouche sensuelle: image aussi disjointe de la substance Rimbaud que le mot de la chose, "piece estrangere joincte à la chose". De Rimbaud nous ne percevons, hors ses poèmes, que ses contenances, dirait Montaigne. L'échappée ne se résout pas à quelques millimètres carrés sur une épreuve de mauvaise qualité, c'est entendu: les contenances du poète qui a cessé d'écrire décontenancent, on y cherche en vain quelque nourriture un peu solide, on a beau interroger les ridules du papier traçant l'espace vidé presque d'un visage, il n'y a rien à faire — continuer de rêver l'histoire de Rimbaud. Reste une croyance à force de lutter contre la raison ou la déraison d'une image déjà pieuse, mais quel vide l'auréole, quelle disette de beauté.
Lien permanent | Tags : rimbaud, montaigne, robert vigneau, françois bon |
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