samedi, 10 octobre 2009
Syntaxe
Je comprends très bien ce que dit Bacon quand il affirme n'avoir voulu en aucun cas rendre ses peintures violentes. Les critiques se sont emparés de son oeuvre, et tous les sens qu'on y a investis sont devenus des discours autorisés, validés, officiels, enfermant la peinture de Bacon dans un réseau de significations qui lui échappe. Je me souviens d'un séminaire où Dominique Viart faisait ce parallèle entre L'Innommable de Beckett et la peinture de Bacon, et là encore, le peintre s'étonne d'un rapprochement dont il ne perçoit pas la pertinence: "Je sais que c'est ce que certains pensent et disent, mais franchement, je ne vois pas en quoi ce que Beckett voulait faire a un rapport avec ce que j'ai voulu faire." (On dira bien sûr que c'est toute la différence entre l'intention de l'artiste et la réception de l'oeuvre, mais maintenant l'intention m'intéresse autant, voire plus, que la réception, c'est-à-dire que quand je lis, je me demande constamment ce que l'auteur a voulu faire, pourquoi, et surtout comment il l'a fait, techniquement, par quels artifices. C'est-à-dire que depuis que j'écris sérieusement, je désapprends, me débarrasse de toutes les couches de discours critiques, universitaires, académiques - et bien sûr il y a un académisme même dans les études contemporaines - qui éloignent l'étudiant et le professeur du véritable sujet de la création.) Du vide chez Beckett: "Chez Beckett j'ai souvent eu l'impression qu'à force d'avoir voulu éliminer, il n'est plus rien resté, que ce rien en définitive sonnait creux, et que tout cela devenait complètement vide." Plus loin: "Il y a quelque chose à la fois de trop systématique et de trop intelligent chez lui, c'est peut-être cela qui m'a toujours gêné."
J'aime l'idée d'un "enthousiasme désepéré", que Bacon rattache à ses originies irlandaises. Il parle d'"incitation", d'"excitation": comment une oeuvre, mais pourquoi pas une image quelconque, une publicité peut susciter une peinture. Excitation aussi dans l'acte de peindre. Orange: sa couleur préférée, l'importance des aplats de couleur sur ses toiles, et non un quelconque discours sur la condition humaine. Je perçois que c'est très proche de ce que j'ai compris dans L'Eloge de la fuite de Laborit: la syntaxe, se contenter de la syntaxe parce qu'il n'y a que la syntaxe, le faire, juxtaposer trois toiles sans forcément être conscient qu'on réalise un triptyque, avec toute la charge religieuse que cela suppose. Trois toiles: la première, la deuxième, puis la troisième. Seulement ça. Une succession, quelque chose proche du cinéma, une séquence. Trois, mais ce pourrait être bien davantage. Et sur la toile: syntaxe, quelques repères, et ces repères évoluent à mesure que le travail avance. Repères: les arrière-plans courbes qui sont ceux peut-être de la maison de sa grand-mère maternelle, dont les pièces donnant sur le jardin avaient une pièce arrondie. Il parle de cette maison, une maison de femme, et je comprends mieux ainsi ce qui me touche profondément dans cette peinture. Mais déjà j'ai le réflexe de chercher la signification, alors je m'arrête là.
Je ne fais pas mienne la notion d'"enthousiasme désespéré" car le désespoir me paraît étrange, mais c'est quelque chose de proche qui me ramène à Laborit (la vie n'a pas de sens, la question du sens de la vie n'est pas pertinente: notre structure a pour seule fin de se maintenir... ou le sens de la vie, c'est de rester en vie). Quand Michel Archimbaud demande à Bacon s'il n'a pas le sentiment que son oeuvre est tragique, qu'elle "baigne dans une atmosphère où l'angoisse le dispute à la douleur et à la mort", le vieux peintre répond (l'entretien a lieu peu de temps avant sa mort, en 1992): "De toute façon, la vie et la mort vont bras dessus bras dessous, n'est-ce pas? La mort est comme l'ombre de la vie. Quand on est mort, on est mort, mais tant qu'on est en vie, l'idée de la mort vous poursuit. C'est peut-être normal que les gens aient ces impressions en regardant mes toiles. Ca m'étonne un peu, parce que je suis plutôt optimiste, mais enfin pourquoi pas?" Optimisme: "Ce n'est pas l'optimisme du croyant, c'est le plaisir qui parfois vous prend d'être en vie, l'excitation de réaliser quelque chose, même d'ailleurs si l'on n'y parvient presque jamais; je vous le disais, c'est en quelque sorte un optimisme désespéré."
Enfin, essentiel, l'artifice: "Cela peut sembler paradoxal, mais c'est une évidence en art: on atteint son but par l'emploi du maximum d'artifice, et l'on parvient d'autant plus à faire quelque chose d'authentique que l'artificiel est patent." Et dans ce travail artificiel, le jeu, le mouvement, le bougé, comme quand j'écris à la fin du poème que j'ai fait ce soir: "Je le coupais en deux du tranchant de la bêche, et les cylindre muets s'agitaient au chant des oiseaux". Je me rends compte que la première proposition forme un alexandrin (ce n'est pas intentionnel, mais ça ne m'étonne pas, question d'habitude, le rythme est inscrit dans ma langue), et vite je m'arrange pour en faire un quatrain au mètre exact. Je m'arrange: bricolage.
(Quant à l'inconscient...)
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mercredi, 30 septembre 2009
Métaphore : l'écharpe irisée de l'imaginaire

Henri Laborit, Eloge de la fuite, Gallimard, Folio Essais
lundi, 28 septembre 2009
Autoportrait
"Lorsqu’on a passé trente ans de son existence à observer les faits biologiques et quand la biologie générale vous a guidé pas à pas vers celle du système nerveux et des comportements, un certain scepticisme vous envahit à l’égard de toute description personnelle exprimée dans un langage conscient. Tous les autoportraits, tous les mémoires ne sont que des impostures conscientes ou, plus tristement encore, inconscientes."
Henri Laborit, Éloge de la fuite
Commencé la journée en visionnant des extraits de Mon Oncle d’Amérique sur Youtube, condensé de la pensée de Laborit, et j’ai continué de lire son Éloge de la fuite, et encore dans l’après-midi et ce soir. Il faudrait presque tout citer… Toujours étrange d’approcher un auteur, un artiste, ou un objet, quel qu’il soit, par hasard, tard, de l’aborder comme si je découvrais une pépite, pour me rendre compte plus ou moins rapidement que j’aurais pu ou dû le connaître depuis bien longtemps. L’Éloge de la fuite renouvelle ma bibliothèque, me fera lire les autres livres autrement, les œuvres de l’imagination et les autres.
C’était à la Librairie de Paris, j’avais le temps de parcourir les rayonnages, de lire les titres un à un, ce devait être du côté des sciences humaines, et ce titre, Éloge de la fuite, qui m’attirait par identification, ma fuite, ce que je reconnais comme une fuite.
Ma colocataire et son copain viennent de se séparer ― je veux dire ce soir, comme tous les soirs sauf le samedi où c’est elle qui va chez lui ―, ça se passe toujours entre vingt-deux heures et vingt-deux heures trente, ils arrivent dans l’entrée, chuchotent pour ne pas me déranger ― ma porte est fermée, mon rideau est tiré ce soir, mais parfois c’est ouvert et je suis en train de lire, d’écrire, ou de dormir ― s’embrassent plusieurs fois bruyamment ― je ne peux m’empêcher d’imaginer des ventouses ―, disent deux ou trois mots entre deux baisers, prévoient le programme du lendemain, à la minute près, "je t’appelle à quinze heures huit après ton cours", "je serai là à dix-neuf heures trente, promis", et elle de répondre: "ou trente-deux, ou trente-cinq", et c’est vrai qu’elle s’impatiente quand il a cinq minutes de retard. Ce qui est plus difficilement supportable, c’est le bruit dans la cuisine, le temps qu’ils passent dans la cuisine le soir, le temps qu’elle y passe pour cuisiner, encore hier après-midi, un gâteau, et ils s’appellent pour parler de la quantité de vanille, et elle se met à faire le ménage, lave les chiottes et je ne peux même pas aller pisser avant de sortir. Je veux juste dire que je suis tellement rarement chez moi, qu’il m’arrive tellement rarement d’avoir du temps devant moi, que la seule sensation d’une volonté implacable dans mon espace vital, modeste territoire partagé, me met hors de moi quand j’ai l’occasion d’apprécier le silence, l’indécision, le temps suspendu.
Au travail aussi, la dominance, pour reprendre le jargon de Laborit: je me soumets à ma hiérarchie, très présente, très proche, stratifiée, omnipotente. Je dis souvent que c’est la règle du jeu, que je l’accepte. Je l’ai choisi, ce travail, et j’ai vite compris que c’était un jeu, ou plutôt qu’il fallait le considérer comme un jeu si je voulais survivre ― c’est bien ce verbe-là que j’emploie depuis que je suis venu travailler à Paris, et c’est le terme que je retrouve chez Laborit. Survivre, et jouer comme on joue aux échecs, mais ce serait une partie sans fin possible, où l’unique enjeu serait de maintenir un équilibre des forces, toujours possiblement menacé. A chaque coup je cherche une gratification, et je l’obtiens presque à coup sûr. Ça flatte mon narcissisme, ça ne développe en moi aucune conviction ― ce qui ne m’empêche pas de me battre pour certains sujets, mais le combat fait partie du jeu. Je me soumets à mes chefs, mais je suis chef moi-même, responsable d’un secteur, j’encadre, et pourtant je n’exerce pas d’autorité, en tout cas je ne profite pas du ― petit ― pouvoir que je pourrais exercer. Disons que le seul impératif, c’est que les dossiers avancent, honnêtement, proprement. Le reste… Je ne décide rien, respecte les décisions qu’on prend au-dessus de moi, essaie d’orienter, de conseiller, quand je sens que c’est possible ― simplement parce que j’aime le travail bien fait d’une manière générale, et que j’aime donner satisfaction.
Quand j’étais professeur, c’était plus compliqué, je ne pouvais pas être détaché de mon sujet, j’enseignais la langue à des adolescents qui découvraient ― les plus volontaires d’entre eux, les plus conscients, les mieux préparés par leur éducation ― le pouvoir des mots, les subtilités du discours, la mécanique des actes de langage, et moi-même j’étais là-dedans, je cherchais ma voie, mon imaginaire. Et puis il y a cette tension inévitable, quand on va jusqu’aux limites de ce métier ― mais je ne conçois pas qu’on puisse être ailleurs ―, entre les principes de la République ― le premier d’entre eux: l’asservissement consenti, masqué par la mystification la plus aberrante: liberté, égalité, fraternité ― et l’écart, la bifurcation, la fuite des auteurs ― des vrais auteurs. Ou alors on se voile la face comme dans les manuels scolaires, on assène Montaigne, Voltaire, Baudelaire à grands renforts de relevés de champs lexicaux ou d’analyse du système énonciatif, qu’on agrémente de conclusions à l’emporte-pièce sur la tolérance, l’engagement littéraire ou l’évasion poétique, comme la vanille dans le gâteau. Il faut bien l’admettre, c’est comme ça qu’on forme des citoyens, qu’on soude la nation, qu’on crée un ferment social ― l’apprentissage des Fables de La Fontaine dans les écoles est une décision politique datant de 1835 je crois. Ce fut mon école, aussi… eh bien il faut un jour prendre ses distances.
Mon travail, maintenant, c’est l’éducation et la culture, mais sans élèves, sans public. Techniquement, on appelle ça pilotage, animation de réseau. Socialement, on peut dire que c’est une promotion. Ça m’intéresse parce que ce n’est pas sans rapport avec ce qui occupe mon imagination, et surtout j’ai un salaire régulier sans doute deux fois plus important que les revenus de mes parents qui ont élevé trois enfants. Pas de quoi se plaindre, donc, malgré une gestion sévère où je m’interdis maintenant d’être à découvert par toutes sortes de calculs que d’aucuns pourraient trouver plus ou moins mesquins. Ceci dit, je n’ai pas d’argent de côté, pas de réserve, pas de fortune dans ma famille. Il faut que je me suffise à moi-même ― question de survie. C’est vrai que c’était plus facile, de ce point de vue, d’être marié et propriétaire en province, et d’avoir une belle-famille économe qui songeait au solide ― "Il faut songer au solide": je pense souvent à cette phrase de Sylvie, qui vaut pour ma colocataire, et pour moi-même, avec ma responsabilité vis-à-vis de ma fille, qui n’a que cinq ans.
L’avenir, je ne sais… Dans le jeu social, il faut que je continue à donner satisfaction, c’est bon pour moi et pour les autres ― ma famille, mes amis, mes collègues, ma hiérarchie. Je suis très bien noté, comme je l’ai toujours été, on me dit que je devrais passer le concours interne de l’École nationale de l’administration. Mon souci, c’est le temps, le peu de temps que je peux consacrer à fuir dans mon imaginaire, ici en particulier, sur ce blog. Je travaille déjà beaucoup, les journées au bureau sont longues, je ne peux écrire que le soir, le week-end, parfois c’est dans le métro qu’un poème commence, et je m’empresse de noter ce qui souvent se développe et prend forme plus tard, le soir, devant l’écran de l’ordinateur, et avec les bruits de cuisine de ma colocataire de l’autre côté de la cloison. L’avenir… je ne voudrais pas être complètement envahi par un travail alimentaire. Et puis je crains que la dominance au travail, si je devais l’exercer moi-même sur les autres, me prenne toute l’énergie que j’arrive à déployer, dans la situation qui est la mienne aujourd’hui, dans l’espace imaginaire que j’arrive à occuper quelques heures par semaine. Alors pour l’instant ma situation me convient. Elle est médiocre, c’est-à-dire, au sens classique, moyenne ― globalement satisfaisante. Je parviens à concilier à la fois le sérieux et l’indifférence au travail, qui me permettent de rester efficace dans l’accomplissement des tâches qui me sont imposées, mesuré dans mes positions, et sain dans mes relations avec mes collègues, la responsabilité ― ce terme ne me convient pas, je n’en ai pas d’autre pour l’heure ― du père que je suis, et la créativité ― l’invention quotidienne de l’autre moi, l’invention quotidienne de l’amour.
Cet après-midi on était dans le quartier d’Yves-Noël, et je lui expliquais que j’avais enfin compris le sens du mot département dans la rue du Département, cette longue rue que je parcours quand je descends à la station Stalingrad pour aller chez lui. Le sens, je l’ai trouvé dans les Élégies de Marot, qui parle du "département" de sa Dame, c’est-à-dire de son départ. Et voilà comment cette rue au nom bizarre a pris tout son sens, ou a pris sens, simplement, quand j’ai vu à nouveau la plaque sur une façade, au moment où Yves-Noël s’apprêtait à rentrer chez lui, puisqu’il devait justement partir, se départir de moi, prendre un train pour Saint-Nazaire.
Yves-Noël… il y a ce contrat entre nous, d’abord un bout de papier que j’ai conservé, nous avons signé pour trente ans, c’était en juin dernier. Et maintenant, il me parle d’un avenant au contrat, dont il a détaillé quelques termes que j'ai recopiés ici-même. Il ne veut pas que je supprime mon blog ― c’est-à-dire: jamais ―, me dit qu’il ― le blog ― est plus important que notre amour. Mon narcissisme s’en trouve flatté ― ma lecture de Laborit est encore bien fraîche: c’est comme ça qu’il s’exprime, simplement. Le format numérique est périssable, mon hébergeur Hautetfort ne garantit pas la pérennité de mon blog, d’abord parce que dans dix ou vingt ans, Hautefort n’existera peut-être plus, qu’on ne sait pas comment évoluera internet, et que les conditions d’utilisation stipulent que l’hébergeur peut à tout moment, sans préavis ni justification aucune, supprimer le blog ― hormis cette menace, bien réelle, je dois dire que la forme, médiocre, du blog, me convient tout à fait: je prends les précautions nécessaires quant au contenu mais me censure à peine, ne dois rien à personne, ne suis soumis à aucune contrainte que je n’anticipe et n’intègre à mon écriture. Pas d’éditeur, pas de négociation, pas de droits, pas de communication commerciale: ce blog n’est pas une marchandise. C’est un espace que j’achète, certes, quarante euros par an pour mon nom de domaine et un stockage illimité des données, un blog à compte d'auteur donc, une concession joyeuse. Il me reste donc, tout en continuant à écrire ― et peut-être demain réécrirai-je un affreux sonnet de Bataille car j’ai envie d’écrire à partir des rimes embrassées de ses quatrains, "monde", "immonde", "profonde" ―, il me reste à continuer de copier mes anciens textes un à un sur un fichier Word, et surtout à les imprimer, le papier étant le support le plus pérenne, finalement. Mais je n’ai imprimé qu’une cinquantaine de pages, jusqu’en octobre 2008. Il en reste beaucoup, c’est un long travail, et j’ai le temps pour ça ― mais pas le temps de perdre mon temps en lisant des livres inutilement normatifs, ou bêtement normés, ou pauvres de matière et de langue… Ce spectacle vendredi soir, imaginaire frelaté sans doute… les images, métaphores, belles dans leur simplicité ou leur convulsion, émouvantes, fécondes, qui déplacent, décentrent, créent l’étrangeté, mais trop souvent: leurres, mystifications, images faciles, pièces rapportées… et l’inconscient présenté dans son chaos, je ne sais plus qu’en penser ― les photographies surréalistes exposées en ce moment au Centre Pompidou, Brassaï écrasant, et les collages des autres, jeux inoffensifs… dans son Cauchemar, Jean-Michel Rabeux agence les images avec ses personnages, quand bien même ils s’appellent Question et Réponse, et surtout, je pénètre dans la cave intime d’un autre, cavité, caveau, langue mienne et autre, langue d’une autre mère que la mienne.
A l’époque de l’Éloge de la Folie, personne n’écrivit un Éloge de la Fuyte qui aurait aussi bien pu s’intituler Éloge du Département ― c’est ainsi que Pierre Courcelle rêve dans les mots du présent et du passé, dans l’épaisseur de la langue ―, et qui a lu, qui lit Henri Laborit aujourd’hui? C’est son livre qu’il faudrait placer entre toutes les mains, c’est affaire de progrès moral.
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