samedi, 24 juillet 2010
Juste mélange de la terre et de l'eau
Passé mon vendredi à consulter des profils de mecs, les usages changent, on se photographie moins dans la salle de bain, on se dévoile moins, il y a moins de photos dégoûtantes. Depuis que j’ai remplacé les stores par des rideaux transparents c’est la caverne de Platon, certains passants tournent la tête et se regardent dans le miroir déformant au fond de cette grande pièce qui est encore ma chambre pour quelques jours. Longue discussion avec un voisin en vacances dans l’Est, apprenti philosophe versé dans la philosophie de l’art. J’ai raté un rendez-vous qu’un autre m’avait donné à Jaurès, il portait, m’a-t-il dit ensuite, une chemise noire à fleurs, ce n’était peut-être pas de bon augure, on s’est recontactés dans la soirée, à une heure du matin il se branlait devant son écran, me demandait si j’en faisais autant, et je me suis couché peu après.
Ce matin j’étais réveillé par la voix de Sébastien dans la cuisine, qui téléphonait pour s’excuser, il devait donner un cours je crois, prétextait que son réveil n’avait pas fonctionné. Kim a vendu son canapé, on est venu le chercher il y a une heure, deux étudiants qui ont fait une affaire mais sont encore dans la rue à se demander comment ils vont transporter ce truc encombrant qui n’entre pas dans leur petite voiture.
Renato arrivera à dix-huit heures trente, on ira piqueniquer à La Villette en attendant le film de Rohmer, au crépuscule. Ensuite on devrait sortir. Il dormira dans le lit de Clélie, que je prêterai pour les jours à venir à Kim, jusqu’à son départ définitif, à la fin du mois.
Visionné ce matin une vidéo sur la Foire de Bâle où des spécialistes s’attachent à caractériser les tendances de l’art contemporain, altermodernité, œuvres rubans d’images et de sons, œuvres intemporelles, la planète entièrement quadrillée par les satellites, disparition des terres inconnues, artistes explorateurs du temps, nomadisme formel, emprunt, réappropriation, détournement, et sur internet, artistes navigateurs amateurs d’un paysage de signes, etc. Poncifs habituels sur le questionnement, travers habituels, l’artiste qui interroge telle notion, etc.
Yves-Noël m’envoie un mail: "Tiens, un ami m'apporte, ce matin, un poème d'un contemporain de Shakespeare qui - si nous n'étions séparés - te serait immédiatement adressé - mais comme il n'y a personne d'autre, je te l'envoie quand même. / Passe du bon temps / Yves-No / When to my deadly pleasure / When to my deadly pleasure / When to my lively torment / Thus do I fall to rise thus / Thus do I die to live thus / Changed to a change, I change not / Thus may I not be from you / Thus be my senses on you / Thus what I think is of you / Thus what I seak is in you / All what I am it is you. / Sir Wyatt"
Je pense à Willow Song à cause de cette phrase, si je me souviens bien: "I am dead to all pleasures." La Bruyère, que je lisais hier en attendant vainement la chemise noire à fleurs: "Un homme inégal n’est pas un seul homme, ce sont plusieurs; il se multiplie autant de fois qu’il a de nouveaux goûts et de manières différentes: il est à chaque moment ce qu’il n’était point, et il va être bientôt ce qu’il n’a jamais été, il se succède à lui-même…" La note de bas de page précise, pour "homme inégal": changeant, capricieux.
Quand je colmatais les fissures dans la maison de mon père, il y a deux semaines, que je préparais l’enduit, poudre blanche et compacte mélangée à l’eau, étalée à la spatule sur un plafond crevassé, j’identifiais mes gestes à ce que Bachelard dit de la pâte dans L’eau et les rêves: "Nous donnerons une grande attention à la combinaison de l’eau et de la terre, combinaison qui trouve dans la pâte son prétexte réaliste. La pâte est alors le schème fondamental de la réalité. La notion même de matière est, croyons-nous, étroitement solidaire de la notion de pâte. Il faudrait même partir d’une longue étude du pétrissage et du modelage pour bien poser les rapports réels, expérimentaux de la cause formelle et de la cause matérielle. Une main oisive et caressante qui parcourt des lignes bien faites, qui inspecte un travail fini, peut s’enchanter d’une géométrie facile. Elle conduit à une philosophie d’un philosophe qui voit l’ouvrier travailler. Dans le règne de l’esthétique, cette visualisation du travail fini conduit naturellement à la suprématie de l’image formelle. Au contraire, la main travailleuse et impérieuse apprend la dynamogénie essentielle du réel en travaillant une matière qui, à la fois, résiste et cède comme une chair aimante et rebelle. Elle accumule ainsi toutes les ambivalences. Une telle main en travail a besoin du juste mélange de la terre et de l’eau pour bien comprendre ce qu’est une matière capable d’une forme, une substance capable d’une vie. Pour l’inconscient de l’homme pétrisseur, l’ébauche est l’embryon de l’œuvre, l’argile est la mère du bronze."
La terre est mon élément: l’eau celui d’Yves-Noël, peut-être aussi l’air. Notre amour, cette pâte qui aurait séché au fond du bac à enduit.
Comme le fameux sonnet de Louise Labé, "Je vis, je meurs…", inquiétude d’esprit, inégalité d’humeur, trois sonnets anglais glanés sur internet, que j'ai envoyés en réponse à Yves-Noël:
If amorous faith in heart unfeigned,
A sweet languor, a great lovely desire,
If honest will kindled in gentle fire,
If long error in a blind maze chained,
If in my visage each thought depainted
Or else in my sparkling voice lower or higher
Which now fear, now shame, woefully doth tire,
If a pale colour which love hath stained,
If to have another than myself more dear,
If wailing or sighing continually,
With sorrowful anger feeding busily,
If burning afar off and freezing near
Are cause that by love myself I destroy,
Yours is the fault and mine the great annoy.
Sir Thomas Wyatt (1503-1542)
If this be love, to draw a weary breath,
To paint on floods till the shore cry to th'air,
With downward looks, still reading on the earth
The sad memorials of my love's despair;
If this be love, to war against my soul,
Lie down to wail, rise up to sigh and grieve,
The never-resting stone of care to roll,
Still to complain my griefs whilst none relieve;
If this be love, to clothe me with dark thoughts,
Haunting untrodden paths to wail apart;
My pleasures horror, music tragic notes,
Tears in mine eyes and sorrow at my heart.
If this be love, to live a living death,
Then do I love and draw this weary breath.
Samuel Daniel (1562-1619)
To live in hell and heaven to behold;
To welcome life and die a living death;
To sweat with heat, and yet be freezing cold;
To grasp at stars and lie the earth beneath;
To tread a maze that never shall have end;
To burn in sighs and starve in daily tears;
To climb a hill and never to descend;
Giants to kill, and quake at childish fears;
To pine for food, and watch th' Hesperian tree;
To thirst for drink, and nectar still to draw;
To live accursed, whom men hold blest to be,
And weep those wrongs which never creature saw:
If this be love, if love in these be founded,
My heart is love, for these in it are grounded.
Henry Constable (1562-1613)


