vendredi, 03 avril 2009

Mnm's & circensem

Je lis, relis le chapitre "Des vaines subtilités" dans le premier livre des Essais, le début du chapitre, une page, puis deux, ne lis jamais un chapitre entier, n’y parviens pas, cherche un angle, me demande quand arrêter le flux, si à force d’attendre je ne vais pas  tout perdre, passer à autre chose, ne plus être capable de saisir ce par quoi le désir rôdait, alors peut-être d’abord rassembler les prétextes : Montaigne, Dusapin, c’est-à-dire Deleuze, parce que c’est Deleuze que je lis chez Dusapin, Cioran, stupidement je lis dans le Dictionnaire égoïste de la littérature française que Duras "parle un français de coureur cycliste", c’était aux toilettes, souvent je lis Dantzig aux toilettes, puis c’était France Culture dans la voiture, Florence Denou chantant tard dans la nuit "j’ai du foutre plein mon cœur et des larmes plein mon cul", elle disait pour conclure "je veux être finisseuse de phrases, épouseuse de causes", et puis, sans décision, "tout est métaphore de sexe" ou "le sexe est métaphore de tout", moi je ne sais pas, plus tard une émission sur les sources de l’abstrait, voix enregistrée d’il y a trente ans, Kandinsky, Klee avançant sans jamais rien jeter, produisant beaucoup, petits formats, quand d’autres jetaient beaucoup, Mondrian, on n’avait jamais mis à nu verticalité, horizontalité pures, représentées essentiellement, elle était là l’émotion, le carré noir de Malevitch aussi, mais il manquait dix ans dans la carrière de Mondrian, dix ans après New-York, 1941 / Boogie Woogie.

Yves-Noël m’attendait à la Fondation Cartier, je ne savais pas où c’était, remontais en Vélib’ le boulevard Raspail, rectiligne, septième, sixième, quatorzième arrondissement, guettant le numéro 261. Yves-Noël m’expliquait, transparence du bâtiment, structure métallique, les oiseaux se cognant contre parois transparentes, jonchant le sol, architecture aérienne et meurtrière, majesté et modestie, compromis, équilibre, rectangle d’artificieuse (dirait Montaigne) nature, arbre mort en effigie de bronze qui sonne creux (et sous la fontaine sourdant d’une branche, une grille de métal trahit le simulacre). Quand même le cèdre du Liban planté par Chateaubriand, et cet arbre taillé sans doute pendant de nombreuses années, arbre-tronc comme ces arbres décapités chaque hiver qui épaississent sans grandir, arbre maintenant aux longues branches jeunes et élancées, plus longues que le tronc, lisses et fières, partant d’un tronc vieux et ridé, arbre monstrueux rendu aux élans de la mécanique nature. On s’était assis dans le Theatrum Botanicum, parlant du savant désordre des herbes et des couleurs : dans le jardin aux senteurs de sous-bois je cueillais une ortie que je mettais à la boutonnière d’Yves-Noël, expliquant que les orties femelles ne piquent pas (je lis sur un blog que l’ortie femelle a un "port alangui qui ne manque pas de grâce", mais que "les fleurs ne font absolument aucun effort de séduction et semblent réduites à l’organe reproducteur", et Montaigne : "la foiblesse qui nous vient de froideur et desgoutement des exercices de Venus, elle nous vient aussi d’un appetit trop vehement et d’une chaleur desreglée").

La veille c’était la cérémonie théâtrale au Théâtre de la Ville, j’attendais Yves-Noël, c’était moi qui attendais ce soir-là, il y avait tous ces Asiatiques qui espéraient avoir une place (moi j’avais eu deux invitations, il y avait eu ce grand moment dans le spectacle, "fuck you vous qui n’avez pas payé vos places", "fuck you les Juifs", "fuck you les Arabes", "fuck you Barack Obama", "fuck you Jan Fabre", et Montaigne : "il est de ces subtilitez frivoles et vaines, par le moyen desquelles les hommes cherchent quelquesfois de la recommandation : comme les poëtes qui font des ouvrages entiers de vers commençans par une mesme lettre : nous voyons des œufs, des boules, des aisles, des haches façonnées anciennement par les Grecs avec la mesure de leurs vers, en les alongeant ou accourcissant, en maniere qu’ils viennent à représenter telle ou telle figure"), et comme les plantes artificieusement mêlées dans le Theatrum Botanicum, des êtres colorés passaient et repassaient, entrant, sortant, rassemblements, longues minutes de solitude puis accolades tourbillonnantes, comme cette grande femme mangeant un sandwich en équilibre sur la bordure du trottoir, les épaules tombant en avant comme une garçonne des années vingt cachant sa poitrine, et cet homme minuscule qui ne lui arrivait pas aux épaules, elle lui disait "je t’ai laissé un message", et "tu m’as raccroché au nez", et ils rentraient ensemble dans le théâtre, puis cette fille aux mollets débordants qui se rendait compte qu’elle n’était pas devant le Théâtre du Châtelet et s’apprêtait à traverser la place en murmurant "la honte, la honte", sachant qu’elle était démasquée, sourires amusés autour d’elle, géographie culturelle parisienne, tolérance, on ne dit pas aux intrus qu’ils se trompent de trottoir, théâtre du monde, tourbillon, concentration fiévreuse d’homosexuels, et Jan Fabre dit "fuck you les directeurs de festivals homosexuels" (tout dire et ne rien dire, comme ces femmes enceintes accouchant, hissées sur des caddies, accouchant de marchandises, sachets de bonbons, boîtes de conserves, bouteilles et cannettes de bière qu’elles décapsulent aussitôt arrachées à leur ventre de latex, dire la haine de tout et la haine de soi-même qui le dit, verrouiller la critique en étant son propre critique, grande machine repliée sur elle-même, système fermé, totalitaire).

Yves-Noël me présentait Christian après lui avoir murmuré à l’oreille quelques mots que je devinais sur notre relation, Christian à la moustache, en noir et blanc sur les affiches du spectacle dans les stations de métro. Avant, il m’avait présenté Catherine Robbe-Grillet, qui n’était pas parvenue à lire les surtitres et se demandait si quelque chose lui avait échappé du sens du spectacle. Et puis on avait cherché un restaurant, rue du Temple, rue des Archives, et en sortant du restaurant, Yves-Noël dansait au milieu de la salle vide devant les miroirs, s’approchait des clients en terrasse en continuant de danser. On allait rentrer chez moi, on n’irait pas en boîte, on était dans le Marais mais c’était une incursion, quelque chose d’exceptionnel (le Marais avait été mon terrain de chasse, j’avais eu un terrain de chasse). On dormirait ensemble, quelques heures d’inconscience partagée, les cerveaux sans doute comme le jardin irrégulier du Theatrum Botanicum, jardins poétiques où parfois s’épuise la volonté.

dimanche, 08 mars 2009

Cette mienne folie, que d'autres s'en emparent !

"Je suis naturellement poète parce que je suis la vérité qui parle par erreur, et toute ma vie, finalement, est un système spécial de morale déguisé en allégorie et illustré par des symboles."

Fernando Pessoa, L'Heure du Diable

Claude Régy parle de Pessoa au 104, tandis qu'Yves-Noël est à l'Odéon avec Felix. Je suis assis à côté d'Amandine, nous prenons des notes: les voyages, le lointain, Pessoa fit deux aller-retour entre le Portugal et l'Afrique du Sud, réécrit le mythe d'Ulysse, corrigeait la réalité pour que la fiction restât correcte, voulait exorciser l'humanitarisme moderne, "nos nerfs féminins et délicats", s'ouvrir à la vie pour laquelle il s'avouait incompétent ("je me frotte à tout ça comme une chatte en rut contre un mur"), embrasser le monde ("plus j'aurai de personnalités, plus je serai analogue à Dieu"), être le grand poète du Quint Empire, régner sur l'esprit. Claude Régy cite de mémoire:

"Fou, mais oui, fou, car j’ai voulu telle grandeur

Que la Fortune n’octroie pas.

En moi ne put trouver place ma certitude ;

Voilà pourquoi là-bas où s’étendent les sables

Demeura mon être qui fut, non pas celui qui est.

         

Cette mienne folie, que d’autres s’en emparent

Avec tout ce qu’elle drainait !

Sans la folie, l’homme, qu’est-il

De plus que la robuste bête,

Cadavre ajourné qui procrée ?"

Trouvé sur Fabula.org: "Aperfeiçoador comme art du romancier, par opposition au poète fingidor? Pessoa avait forgé le terme de fingidor, "celui qui joue de l'art de feindre", pour désigner l'activité poétique, dans son célèbre poème "Autopsychografia". On pourrait ici s'interroger sur cet art de l'Aperfeiçoador (que Françoise Laye traduit par perfectionneur) comme travail essentiellement propre au romancier."

(Ce poème que je ressassais l'année de l'agrégation, qui disait à peu près: "le poète est un feinteur, et il feint tant et si bien qu'il en arrive à feindre qu'est douleur la douleur qu'il ressent vraiment".)

mercredi, 25 février 2009

Ah! d'un homme à un autre homme, quelle distance!

A Clélie, je lisais Dora et le bruit mystérieux. Il était tard, elle était très fatiguée (ne faisait plus de sieste, profitait de chaque instant, préférait veiller plutôt que de perdre un moment avec moi: elle avait compté sept jours et sept nuits, aurait préféré deux semaines de vacances, un gros deux semaines disait-elle du haut de ses presque cinq ans). Dans le livre il y avait des tirettes qui découvraient le parcours de la la petite héroïne: rivière bruyante, forêt silencieuse, vallée jaune. Yves-Noël faisait une dernière apparition au moment où Clélie comptait jusqu'à dix en anglais (il fallait compter jusqu'à dix pour faire disparaître le hoquet de Totor le taureau, c'était la fin de l'histoire).

A Yves-Noël, je lisais Montaigne, "De l'inequalité qui est entre nous": "Pourquoy, estimant un homme, l'estimez vous  tout enveloppé et empacqueté? Il ne nous faict montre que des parties qui ne sont aucunement siennes, et nous cache celles par lesquelles seules on peut vrayement juger de son estimation. C'est le pris de l'espée que vous cherchez, non de la guaine: vous n'en donnerez à l'adventure pas un quatrain, si vous l'avez despouillé. Il le faut juger par luy mesme, non par ses atours. Et, comme dit tres-plaisamment un ancien: Sçavez vous pourquoy vous l'estimez grand? Vous y comptez la hauteur de ses patins. La base n'est pas de la statue. Mesurez le sans ses eschaces: qu'il mette à part ses richesses et honneurs, qu'il se présente en chemise. A il le corps propre à ses functions, sain et allegre? Quelle ame a il? est elle belle, capable et heureusement pourveue de toutes ses pieces? Est elle riche du sien, ou de l'autruy? la fortune n'y a elle que veoir? Si, les yeux ouverts, elle attend les espées traites; s'il ne luy chaut par où luy sorte la vie, par la bouche ou par le gosier; si elle est rassise, equable et contente: c'est ce qu'il faut veoir, et juger par là les extremes differences qui sont entre nous." (De l'évidence de la nudité sur le plateau.)

Dans la journée, il avait pris le métro pour aller au Salon de l'agriculture, et, je ne sais pas, à l'aller ou au retour, il avait obsevé une femme, une fille, regards dérobés, et il y avait eu un poème: "Quand j’ai relevé la tête, elle s’était détournée et ses cheveux se déployaient comme un rideau de fer. Plus tard, je vis encore son profil. Et je me disais qu’il fallait que je drague. La poésie est féminine." J'avais parlé de modus vivendi. Il y aurait sans doute une femme à ses côtés, un jour ou l'autre. Nous serions trois, peut-être.

(Il vient de m'appeler, parution de l'article dans Pref, le journaliste a repris ses propos sur l'homosexualité.)

"Moi, tous les blonds sont ma copine. Mais il y en a une qui veut pas, elle s'appelle Emma, c'est une sale bête." (Montaigne: "Plutarque dit en quelque lieu qu'il ne trouve point si grande distance de beste à beste, comme il trouve d'homme à homme. A la verité, je dirois qu'il y a plus de distance de tel à tel homme qu'il n'y a de tel homme à telle beste.")

"Hem vir viro quid praestat" ("Ah! d'un homme à un autre  homme, quelle distance!")

Térence, Eunuque, II, 2, 232

dimanche, 15 février 2009

L'intérêt de mon corps

Un lépreux vient trouver Jésus ; il tombe à ses genoux et le supplie : Si" tu le veux, tu peux me purifier." Pris de pitié devant cet homme, Jésus étendit la main, le toucha et lui dit : "Je le veux, sois purifié." A l'instant même, sa lèpre le quitta et il fut purifié.

C'est l'Evangile du jour sur la-boutique-des-chretiens.com. Depuis plusieurs jours, il y a à nouveau de la publicité sur Hautetfort. Les premiers jours, c'était surtout des bandeaux pour un site de rencontre gay. Après ça alternait avec la-boutique-des-chretiens.com. Je trouvais ça très adapté à mon blog, à se demander si les pubs sont orientées en fonction des mots clés. La boutique propose des chapelets, comme le remarque Yves-Noël. Chapelet, le titre d'une nouvelle catégorie, sur mon blog: suite de petits poèmes en prose, comme les perles d'un chapelet, poèmes d'amour et de la quotidienneté, de religion et de transports, amoureux et en commun. Poèmes avec Père et Mère en sous-texte, Etoile et Chevalier en surimpression.

Yves-Noël me faisait remarquer hier que ces textes sont réalistes. Je les veux courts, elliptiques, par bondissements de faits et de sensations.

Chapelet, que je portais un soir de fin novembre: c'est la dernière note que j'aie écrite sur mes rencontres guidées par le seul désir sexuel. Ma littérature de trottoir, comme disait Rudy. Ce soir-là le sacré était présent: je me fis prendre par un garçon aux cheveux bouclés qui me posa des questions sur mon chapelet et me parla de sa soeur religieuse. Dans le compte rendu que je fis de cette rencontre sur mon blog, les petites pièces obscures du Dépôt étaient des chapelles, promenade comme dans une cathédrale à la gloire de la chair, les petites lumières rouges qui vous rendent impudique remplaçant les flammes que l'on compte parfois par dizaines sur les porte-cieges aux blanches coulures mêlées de poussière.

Métaphores, collisions, rencontres.

Il se trouve qu'Yves-Noël habite La Chapelle, dans une rue comme un ilôt entre deux portions de rails menant d'un côté à la Gare du Nord, de l'autre à la Gare de l'Est. Il habite La Chapelle et nécessairement cela fait sens.

La dernière fois que je suis allé au Dépôt, c'était avec Yves-Noël. Il avait un truc à la commissure des lèvres et nous ne pouvions pas nous embrasser. Il m'a enlacé au bar puis nous sommes allés dans une de ces chapelles qui ressemblent à des cellules de moines. Une simple planche accueillit nos corps en alerte.

Je ne veux plus d'autre corps.

Titre d'un livre de Sophie Calle: En finir.

Dans la chambre d'Yves-Noël il y a un bougeoir en verre. Je me souviens de la lumière d'une bougie, qu'on éteint avant de se glisser dans les draps. Le corps d'Yves-Noël est moite au lever. Souvent je vérifie que ce que je vis est bien réel. Quand je l'appelle il répond, et s'il ne répond pas, c'est sa voix sur la messagerie; quand j'arrive devant sa porte et que je frappe discrètement il ne vient pas tout de suite, comme s'il était possible qu'il n'y ait personne de l'autre côté. Sur Facebook il écrit qu'il cherche une femme, et je me sens peu de chose face au désir d'un homme pour une femme. Il a envoyé une photo à Hélèna pour la Saint-Valentin, je comprends. Moi-même j'ai failli envoyer à A. le portrait que j'ai fait de Clélie. Je me suis retenu: mauvaise idée sans doute.

Ainsi va la vie. Les Rêveries du promeneur solitaire ne m'ont guère aidé aujourd'hui:

Je suis ce qu'il plaît aux hommes tant qu'ils peuvent agir sur mes sens; mais au premier instant de relâche, je redeviens ce que la nature a voulu, c'est là, quoi qu'on puisse faire, mon état le plus constant et celui par lequel en dépit de la destinée je goûte un bonheur pour lequel je me sens constitué.

Je le vis travesti tout d'un coup en un monstre affreux.

Je commençai à me voir seul sur la terre, et je compris que mes contemporains n'étaient par rapport à moi que des être mécaniques qui n'agissaient que par impulsion et dont je ne pouvais calculer l'action que par les lois du mouvement.

Je me vois presque avec indifférence dans un état dont nul autre homme peut-être ne supporterait l'aspect sans effroi.

Quand même, voilà comme j'écris:

Quand tout était dans l'ordre autour de moi, quand j'étais content de tout ce qui m'entourait et de la sphère dans laquelle j'allais vivre, le la remplissais de mes affections. Mon âme expansive s'étendait sur d'autres objets, etc.

Et comme je n'écris pas:

Tout ce qui tient au sentiment de mes besoins attriste et gâte mes pensées, et jamais je n'ai trouvé de vrai charme aux plaisirs de l'esprit qu'en perdant tout à fait de vue l'intérêt de mon corps.