dimanche, 19 septembre 2010
Première nuit
Si Renato est un personnage, entre quatre murs ou les quatre côtés d’une page, c’est tout un, ou encore au fil des rues, l’enfilade des heures, comme dit l’auteur, le Spectateur-nocturne, avec ce bizarre tiret et la majuscule qui vous prend au sérieux, le Hibou-Spectateur et sa volonté d’érotisme, ses intentions d’érotisme, un calendrier de rendez-vous pour une année entière.
S’il est un personnage ne s’examine même pas.
Le ministre, nous ne l’attendions pas, il nous faisait l’honneur de sa présence, je luttais contre le sommeil, cet état bien connu se décrit difficilement. Au cocktail, je pensais à la facture, j’avais visé le montant dans le secret d’un parapheur, les efforts étaient patents. Symboliquement tout cela se passait dans un grand lycée parisien, sous l’œil insigne de Louis-le-Grand, et à la sortie des classes, tandis qu’on buvait dans le parloir, quelques élèves s’arrêtèrent pour nous observer sans vergogne. Il paraît que devant le lycée l’un d’eux fumait la pipe.
Quelques jours auparavant, disons lundi, j’étais au Château de Versailles pour le vernissage de l’exposition de Takashi Murakami. Marlène photographia une Versaillaise dont le tailleur s’imprimait de marguerites d’une façon qui n’avait jamais dû être à la mode. Yves-Noël photographiait des sculptures en résine et des miroirs. Je me faisais draguer aux toilettes par un qui me complimentait sur mes chaussures tandis que nous pissions. Nous avions un carton d’invitation pour la soirée, mais ce n’était qu’un carton silver qui donnait accès à un buffet payant et permettait d’assister à un concert, d’après ce qu’on nous dit. Les détenteurs du carton gold ne payaient pas et accédaient à des plaisirs que l’on ignorera toujours. Finalement rien n’avait changé depuis l’Ancien Régime. Au retour, dans le RER, je lisais les notes d’un collègue en vue d’une audition à l’Assemblée Nationale. J’avais ensuite dîné avec Yves-Noël au Beaubourg vers vingt-trois heures, il avait photographié un couple de pédés assis devant nous mais je ne les ai pas retrouvés sur son blog. Puis on était rentré en taxi, chacun chez soi.
Alors que je quittais le lycée Kim m’appela, je sortis un carnet et un stylo et notai ses coordonnées bancaires, quelques mots échangés au sujet de la rentrée. Renato m’attendait rue Bonaparte, que j’avais prise en direction de la Seine alors que la galerie où nous nous étions donné rendez-vous se situait de l’autre côté du boulevard Saint-Germain. Sa nouvelle poudre l’empêchait de briller. Il fallut forcer l’entrée en forme de fente: l’entrée elle-même était une œuvre de l’artiste, deux cylindriques blancs d’à-peu-près deux mètres de haut et cinquante centimètres de circonférence dont la raideur accueillante était maintenue par une soufflerie invisible mais bruyante située à leur base. L’œuvre ainsi traversée valait huit mille euros. A l'intérieur il y avait beaucoup de blanc, beaucoup de polystyrène, du plexiglas, du verre, des sparadraps, du sang séché, des cheveux-de-l’artiste en boule suspendue à un fil de pêche, une vidéo expérimentale où les doigts d’une main photographiée en gros plan se déréalisaient en lentes volutes sous l’action stupide d’un logiciel de retouche d’image.
En somme je pense qu’une visite de galerie par semaine au moins pendant un an nous permettra de faire quelque progrès dans le domaine de l’art actuel.
Celui-ci s’appelle Honoré d’O.
Honoré d’O est un très beau nom d’artiste.
Il pleuvait un peu. L’Ecume des Pages était fermée mais nous nous réfugiâmes avec bonheur à La Hune, où j’achetai le dernier roman de Mathieu Riboulet. Il faudrait citer la première page, les premières phrases, l’art consommé des reprises pronominales, mais je crois qu’un homme n’a pas cette faculté qu’ont les femmes de jouir quand l’intellect est ravi — ainsi L’Etoile eut un orgasme dans un cours sur Ronsard.
A la terrasse d’un café j’expliquai ensuite que j’étais en chasse, et Renato me corrigea: "Non, tu es en rut, ce n’est pas la même chose."
My Lonesome Cowboy.
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