mercredi, 12 octobre 2011
Yves-Noël, Michel
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vendredi, 10 septembre 2010
Entretien avec Michel Houellebecq
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mercredi, 07 juillet 2010
Sans titre
"Ces images de la matière, on les rêve substantiellement, intimement, en écartant les formes, les formes périssables, les vaines images, le devenir des surfaces. Elles ont un poids, elles sont un cœur."
Gaston Bachelard, L’eau et les rêves
Le texte qui suit a été écrit entre le 21 et le 29 mai. Je n'en recopie que les premières pages. Il commençait par un poème de Houellebecq:
C’est notre vie, c’est notre mort
Qui se dessinent sur les réseaux
La ville nourrit ses bourreaux
Et le dégoût emplit nos corps.
Expériences inarticulées
J’achète des revues sexuelles
Remplies de fantasmes cruels
Au fond, il faut éjaculer
Et s’endormir comme une viande
Sur un matelas défoncé
Enfant, je marchais dans la lande
Je cueillais des fleurs recourbées
Et je rêvais du monde entier
Enfant, je marchais dans la lande
La lande était douce à mes pieds
Dans certains recueils de ma bibliothèque, dans certains poèmes: le recueillement, instinctivement la reconnaissance d’une terre commune, comme ici le rêve "du monde entier", et la lande "douce à mes pieds", le poème agencé comme un tout microcosmique où le trop de réalité s’achève sur un "matelas défoncé", puis c’est un rêve à l’imparfait, puis le contact avec le sol où l’essentiel est dit. Dans ma petite vie d’homme, dans la succession des générations jusqu’à cet homme imprévu qui est moi, il y a ce contact avec le sol, la terre brune que j’apprenais à retourner, les mauvaises herbes piégées dans les mottes de terre qu’on retournait au soleil, racines encore fraîches crûment exposées à la surface du jardin. On connaissait les vers, les fourmis, les araignées, les criquets, les papillons, et ces guêpes qui se construisirent un nid en mâchant les vieux livres de mon père remisés dans une baraque de fortune. Adolescent, je peignais des arbres poussant dans des immeubles, composais des valses orientales, regardais vers l’Afrique dans les pages d’une épopée de quatre sous. Un jour, j’étais adulte, des fleuristes me firent visiter leur maison: au milieu du salon, un mimosa, et en son sommet, un enchevêtrement d’aluminium et de verre.
Les fleurs de rhétorique, le jardin poétique, les va-et-vient des métaphores premières, sursauts inaliénables au goût amer des racines de l’écriture, et les frondaisons insoumises, les accidents des saisons, tout le cosmos convoqué dans la fécondation du sol:
Dans un sablon la semence j’épan:
Je sonde en vain les abymes d’un gouffre:
Sans qu’on m’invite à toute heure je m’oufre:
Et sans loyer mon age je dépan.
Vivre comme cela, au gré de ma semence répandue, me rappeler que le temps ne veut rien dire hors les métamorphoses saisonnières, chercher sous les masques de l’art la matière des hommes, la complète matière des hommes, comme tous les mots de toutes les langues veulent remonter tous les fleuves jusqu’à la source des premières larmes du monde. Ainsi dans la langue du poète il y a ce souvenir, et la conscience effarée des générations successives, et le tressaillement des mots du poème, la passion de l’instable matière, l’inquiétude, l’intranquillité qui fissurent quotidiennement le masque de ma vie. Souvent je pense à cette phrase de Sylvie, celle dont le nom suggère la forêt des rêves: "Il faut songer au solide". Mais dès que c’est possible je m’échappe, et je ne pense pas que je m’échapperais davantage ou mieux si j’avais une fortune et que j’arrêtais de travailler: je serais aspiré par d’autres obligations, d’autres faux besoins, je serais autrement aliéné. Ce qu’il faudrait, c’est solder mes crédits, faire des économies pour payer une dernière année d’impôts, me mettre en règle avec mes bourreaux et disparaître, m’enfuir pour de bon. Or, dans les bornes étroites de mes heures d’étude, j’ouvre des livres souvent au hasard, et dans la tristesse bon marché d’une épaisse anthologie des humanistes européens de la Renaissance, je découvre le récit d’un homme qui abandonna sa femme et ses fils pour vivre au désert où il s’imposa un jeûne de plus en plus rigoureux jusqu’à se priver totalement de nourriture, et ce pendant vingt-deux ans. "Les anges ne mangent ni ne boivent." Je reste dans la rêverie de cette note de bas de page: "Dans l’angélologie de Bovelles, l’ange est assimilé à l’acte pur."
Je tâche de prolonger ces digressions comme si chaque phrase menaçait d’être gagnée par le sommeil du monde, comme chaque jour il me manque d’être capable d’écrire des vers latins, comme je découvre chez Bovelles cette analogie où s’abîmer: "L’animal est un petit monde, comme le monde est une sorte d’animal, ainsi donc tout ce qui se produit chez un animal se produit également dans le monde, et dans les mêmes rapports; et le monde, tout comme l’animal, passe par les phases changeantes du sommeil et de la veille; et l’un comme l’autre connaissent deux sortes de sommeil et de veille…" Comment croire toujours que le déchiffrement des poèmes me tiendra lieu d’aliment, et que sans art je continuerai de perdre l’imperfection de ma pensée dans les analogies de ma bibliothèque affective: dans une conférence sur la métaphore, Borgès commentait des vers anciens, je lisais deux chapitres comme par discipline amoureuse et pour prolonger les quelques heures passées dans le lit amoureux, l’amoureux parti loin déjà, je ne le reverrai pas avant longtemps:
"J’aimerais être la nuit pour observer ton sommeil avec des milliers d’yeux."
Mon inquiétude est dans mes poèmes. J’ai du réconfort dans les livres. J’aime reconnaître ce qui meut mon écriture. Souvent je m’absente, souvent j’écris dans cet état qu’on pourrait qualifier d’absence. Les mots abstraits sont les plus menteurs. Ma vue n’est ajustée qu’à moi. Mais toi, quelle est ta surface, quel est ton tréfonds est-ce que les jours te glissent sur l’âme, as-tu le courage des fleurs qui repoussent plus belles après la coupe, as-tu peur de ma matière, parles-tu souvent aux inconnus, parles-tu la langue des pauvres, lequel de tes prénoms me donneras-tu, rêves-tu comme rêvèrent tes ancêtres, écartes-tu sans arrière-pensée les lèvres de l’amour…
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mardi, 04 mai 2010
"Tout faire, tout dire et tout penser en homme qui peut sortir à l'instant de la vie"
J'acceptais comme propositions singulières tout ce que je lisais chez Marc-Aurèle, j'y étais disposé, de même que la semaine dernière j'étais disposé à chanter le mal, le désespoir, la souffrance: "limonades éventées", dit le poète.
J'essayais de comprendre où en moi s'affrontaient Baudelaire et Marc-Aurèle: je rêvais ce mot, imagination, créatrice chez le premier, "agitation de pantin" chez le second. Comme je fus toujours lent dans l'exercice de comparaison, ce n'est qu'en recopiant scrupuleusement une pensée du Latin, en la recopiant pour la deuxième fois, que je compris que le même mot charriait des significations aussi éloignées que l'image débauchée de l'un l'est de l'aura vertueuse de l'autre.
Tant de sages pensées, aussi, puisaient à mon souvenir de cette unique sentence d'Emerson, que je ne connais que par le truchement de Baudelaire, qui le cite en anglais: "The one prudence in life is concentration; the one evil is dissipation".
Et comme on lit dans les livres anciens, je suis impressionné par ces premières pages où l'empereur associe à chacun de ceux qu'il a chéris les qualités dont il a hérité. "De mon père: la réserve et la force virile. De la réputation et du souvenir de ma mère: la piété, la libéralité, l'habitude de s'abstenir non seulement de mal faire, mais de s'arrêter encore sur une pensée mauvaise. De plus: la simplicité du régime de vie, et l'aversion pour le train d'existence que mènent les riches, etc."
"Tout ce que je suis, c'est une chair", dit le philosophe, et peut-être au sens où il l'entend, je dis: je sonde qui je suis à la chair de l'autre qui m'attend — car ses mots importent peu au fond, et la courbe des phrases, les inflexions du verbe, les miroirs aux alouettes de la psychanalye, l'avalanche des sentiments. Le philosophe ajoute aussitôt: "Renonce aux livres; ne te laisse pas absorber: ce ne t'est point permis." Là aussi je comprends mieux en l'écrivant: les livres menteurs, mystificateurs, les livres de l'imagination, les vies imaginées, ce que la langue commune appelle fictions. Il termine: "Mais, comme un homme déjà en passe de mourir, mépris de la chair: sang et poussière, petits os, tissu léger de nerfs et entrelacement de veines et d'artères".
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vendredi, 23 avril 2010
Canzoniere de la stupéfaction
Chansons: limonades éventées, fraîcheur des bulles (elles vous éclatent, minuscules, à la gueule, du verre glacé que vous approchez des lèvres).
J'y suis exactement, et je n'y suis pas du doute: fourrer le pied dans la chaussure d'un autre, et chanter en habits dépareillés.
Eyetracking.
Les poèmes disent le réel (éclats), la liberté (sans conséquence), les voyages (inutiles), les pierres (fissurées), les stations (sereines), l'enfance (terminée).
Alors je suis dans ma chambre comme je suis dans ma tombe ou sous la lumière (inexorable) du soleil, c'est tout un.
Il dit: je ne suis pas serein, mais je suis dans ma chambre, etc.
Et aussi: on me dit que j'abuse / je me sens justifié (et précise: par l'humaine souffrance, par les epoirs déçus, par l'écrasement dense des journées superflues).
Quelqu'un parlait du référencement, du management éditorial et des crimes ergonomiques, c'était une réunion à La Défense. Sur mon cahier à spirales je notais en marge: hier soir ma nudité avait une odeur de cadavre.
Il y avait des cris d'enfants dans la cour de mon immeuble, je me servais un verre de vin rouge australien, le sang, le dégoût, et la radio parlait inlassablement du président polonais.
Ou comme une bouée pour se noyer plus encore.
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