dimanche, 22 août 2010

La seule affaire sérieuse

 

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La journée fut chaude mais je m’en suis à peine rendu compte car je l’ai passée dans l’appartement, dont la fraîcheur est égale en toute saison, occupé que j’étais à repasser mes chemises pour la semaine prochaine, à continuer cet interminable rangement nécessité par la redistribution des espaces, des meubles et des objets. Ce soir j’ai fixé d’un mince fil de cuivre l’abat-jour Art Déco en demi-sphère qu’A.-M. ne savait comment mettre en valeur. L’usure en est émouvante, le liseré doré un peu effacé comme on voit souvent aux vieilles assiettes. Le résultat est approximatif, c’est du bricolage comme je sais faire, mais j’en suis content, c’est droit, harmonieux dans l’à peu près, et la nouvelle douille en laiton et porcelaine aura joliment contribué à accuser mon découvert.

Pour bien comprendre, il faudrait comme moi, au moment où j’écris ces lignes, écouter Der Tod und das Mädchen, les syncopes de l’alto et les pizzicati du violoncelle, ou est-ce une contrebasse égarée dans les aigus, un volet incomplètement fermé de façon à laisser voir les jambes des passants à la lumière des réverbères, des morceaux de conversation, la caverne de Platon — je vis au rez-de-chaussée. Meschonnic parle de ce mot, Mädchen, puissance d’évocation que le français jeune fille ignore.

Ciel, la grâce virile de Schwanengesang, Das Fischermädchen… Cioran parlait si radicalement de sa passion pour Bach, qui était aussi la passion de sa mère, ce qui finit par la sauver à ses yeux quand il en prit conscience. La mienne me fit écouter indistinctement Rimski-Korsakov et… On n’avait pas d’œuvres complètes à la maison, à part la Bible, avec une préférence pour la Traduction Œcuménique. Ma mère avait la passion de Dieu et de mon père (la psychanalyse dirait que c’est la même chose. Et puis?).

Autre système clos. J’écoute quotidiennement, et je les réécoute, les cours de Michel Onfray sur Freud. C’est accablant! L’entreprise est haïssable, l’imposture se répand depuis plus d’un siècle. Un système qui invente d’emblée la parade aux critiques, machine de guerre qui avance comme une armée romaine. Onfray qualifie l’œuvre de Freud de psychologie littéraire, et l’apprécie en tant que telle (mais elle n’est rien d’autre, dit-il). Je n’ai jamais lu un livre de Onfray en entier, mais le professeur est excellent, précis et érudit, extrêmement clair, et sans aucun doute honnête. J’aimerais pouvoir lire autant que lui. Il est étonnant, mais c’est une consolation, que la radio publique diffuse ce genre de choses (je pense aussi à ce dialogue brillant entre Luchini et Finkielkraut, sur le rire de Muray).

Enfin, il n’y a qu’une affaire sérieuse, c’est la poésie. Je n’étais pas assez mûr à vingt ans, la poésie me fascinait, mais qu’elle était loin de mon intelligence encore adolescente! Jusqu’à l’agrégation, j’ai contemplé les étoiles et j’ai appris à lire dans le ciel en respectant les recettes qu’on m’enseignait. Ce n’était pas bien compliqué au demeurant, il suffisait d’être bon élève, d’être un peu meilleur que les autres. J’ai renoncé aux sciences politiques à dix-huit ans à cause d’un sonnet de Nerval — ce sera mon récit des origines, cette fois-ci: c’était mon premier commentaire littéraire en hypokhâgne, j’ai passé des heures à ne savoir quoi en dire, et pour cause, c’était un sonnet de Nerval. Puis tant d’années à piétiner. J’ai eu 18 à l’oral de littérature du CAPES, c’était un sonnet de Ronsard, mais 6 à ma leçon d’agrégation, sur l’extase dans Les Rêveries du promeneur solitaire — ce devait être bien mauvais. La réussite à mon oral sur Aurélia (le passage, ce n’est guère étonnant, où le narrateur déambule dans Paris guidé par une étoile), je la dois à la question de grammaire sur le complément prépositionnel — mais c’est bien dans ces petits rouages que l’on comprend l’écriture, n’est-ce pas, comme, pour l’écriture musicale, dans l’usage des renversement d’accords, des cadences, de l’altération — je me souviens d’une émission, encore une fois à la radio, il y a quelques années, où un spécialiste examinait le répertoire de plusieurs compositeurs en comparant les premières notes des opus: il y avait tant à dire sur l’équilibre d’une partition selon qu’elle commençait par la tonique, la médiane ou la dominante — mais je ne sais plus quoi, ma mémoire est ce qu’elle est, je n’ai pas non plus le loisir d’approfondir tous les sujets qui me happent. Quant à la dissertation, c’était un matin où j’eus l’intuition de réviser (je les avais appris par cœur), avant de partir à vélo au rectorat, les douze sonnets des Chimères, et ce furent Les Chimères. Pour l’anecdote, encore, j’enchaînai, à dix-sept ans, l’oral du bac français sur une page de Flaubert (la description de la pièce montée dans Madame Bovary) et mon examen de piano (une mazurka ou un scherzo de Chopin, je crois, et un Bach pour la technique). L’école de musique était à un quart d’heure à pied du lycée. Sur le commentaire de Flaubert, l’examinatrice me prit au dépourvu quand elle me demanda ce que signifiait le mot chiffres (les chiffres des mariés sur la pièce montée): je n’eus rien à répondre, je ne savais pas qu’il s’agissait des initiales. J’eus mon examen de piano à l’unanimité avec les félicitations du jury, comme chaque année, mais j’arrêtai là mon apprentissage du piano (l’année suivante je passerais le bac C, je ne pourrais pas tout concilier, j’avais commencé le piano trop tard, à douze ans, je n’avais pas accès au conservatoire, et je manquais certainement de volonté — sauf pour composer mes valses, mais ça ne regardait que moi, et dans ce domaine j’étais mon seul maître).

On voit tellement mieux la machine d’écriture sur une partition de Bach que sur une page de Flaubert car c’est évident, là, il suffit, même pas de lire, mais de contempler les grappes de notes sur la portée, elles se ressemblent, se répondent, s’inversent, se renversent, s’échangent de majeur à mineur puis de mineur à majeur, grimpent ou descendent d’une, deux ou trois lignes selon les modulations, passent de la main gauche à la main droite, puis l’inverse, s’étirent, se condensent, se ramifient, se perdent finalement dans les aigus ou les graves, ou meurent doucement sans gravité ni extase excessives, dans le milieu, le juste milieu. Avec un peu de travail, n'importe qui peut le voir. On est tellement plus démuni devant une page de prose où tout se ressemble, et tellement peu de locuteurs (terme affreux, mais j’ai enseigné le français) sont capables de décrire leur langue, a fortiori leur langue dévoyée par un romancier ou un poète…

Comme je lis L’Art de la prose, je suis un peu inquiet de la mienne, de la correction de mes phrases et de la propriété de mes termes, mais à y bien réfléchir, pas plus que d’habitude. J’ajuste au fur et à mesure ce que je viens d’écrire: rythme, sonorités, hiatus (qui m’insupportent, mais je les tolère parfois dans ce genre de texte, pas dans la poésie), ponctuation (jamais de points-virgules, usage jouissif des deux-points), propositions relatives (disgracieuses le plus souvent, le son [k] me heurte, et cette lourdeur dans la construction), etc. J’y reviendrai plusieurs fois jusqu’à demain sans doute. Bannir aussi les adjectifs substantivés colporteurs d’emphase: le sacré, le sublime, l’infini, le beau — ne valent guère mieux que le poétique. C’est que j’ai l’oreille relative, moi, pas l’oreille absolue, c’est-à-dire que je peux recomposer un morceau entendu relativement à une tonalité mal identifiée — je me prends en faute: j’ai écrit, il y a quelques jours, "Je t’aime dans l’absolu", mais je le disais, très lucidement, oui, comme un suicide, après quoi il ne devrait plus rien y avoir à dire, plus rien à écrire que des Poèmes à Toi, des Poèmes vers Toi, des Poèmes contre Toi.

Maintenant, les triolets effrénés du piano dans Erlkönig. J’entends Gesicht: le visage, si proche de Gedicht: le poème. Effets dramatiques très appuyés, le chanteur fait toutes les voix et change de registre selon qu’il est le père, le fils, ou le Roi des Aulnes. Schubert a composé ce lied à seize ou dix-sept ans…

Qui chevauche si tard à travers la nuit et le vent?
C’est le père avec son enfant.
Il porte l’enfant dans ses bras,
Il le tient ferme, il le réchauffe.

Mon fils, pourquoi cette peur, pourquoi te cacher ainsi le visage?
— Père, ne vois-tu pas le roi des Aulnes,
Le roi des Aulnes, avec sa couronne et ses longs cheveux?
— Mon fils, c’est un brouillard qui traîne.
— Viens, cher enfant, viens avec moi!
Nous jouerons ensemble à de si jolis jeux!
Maintes fleurs émaillées brillent sur la rive;
Ma mère a maintes robes d’or.

— Mon père, mon père, et tu n’entends pas
Ce que le roi des Aulnes doucement me promet?
— Sois tranquille, reste tranquille, mon enfant :
C’est le vent qui murmure dans les feuilles sèches.

— Gentil enfant, veux-tu me suivre?
Mes filles auront grand soin de toi;
Mes filles mènent la danse nocturne.
Elles te berceront, elles t’endormiront, à leur danse, à leur chant.

— Mon père, mon père, et ne vois-tu pas là-bas
Les filles du roi des aulnes à cette place sombre?
— Mon fils, mon fils, je le vois bien:
Ce sont les vieux saules qui paraissent grisâtres.

— Je t’aime, ta beauté me charme,
Et, si tu ne veux pas céder, j’userai de violence.
— Mon père, mon père, voilà qu’il me saisit!
Le roi des Aulnes m’a fait mal!

Le père frémit, il presse son cheval,
Il tient dans ses bras l’enfant qui gémit;
Il arrive à sa maison avec peine, avec angoisse:
L’enfant dans ses bras était mort.

Tout cela finit par ressembler à une pièce montée, l’enchaînement des idées, le présent et les souvenirs, la musique et la littérature, et c’est souvent dans cette confusion à peine contrôlée que j’écris, parce que je sens qu’il y a une espèce de logique du dépareillement, une harmonie du bric-à-brac dans ce que je suis et dans ce que j’écris. En règle générale. Après tout ce n’est pas plus divers qu’une main gauche et une main droite au piano. Ça marche de concert. Enfin je n’ai jamais rien prouvé, moi, et tant mieux: restons comme la Symphonie inachevée, qui vécut muette plus longtemps que son auteur syphilitique — elle n’est jamais, pour ma fille, car nous l’avons maintes fois écoutée cette semaine, que le thème du sorcier Gargamel dans Les Schtroumpfs.

Cette attirance pour les empilements de mauvais goût, comme la pendule dans les premières pages de Sylvie: "Au milieu de toutes les splendeurs de bric-à-brac qu'il était d'usage de réunir à cette époque pour restaurer dans sa couleur locale un appartement d'autrefois, brillait d'un éclat rafraîchi une de ces pendules d'écaille de la Renaissance, dont le dôme doré surmonté de la figure du Temps est supporté par des cariatides du style Médicis, reposant à leur tour sur des chevaux à demi cabrés. La Diane historique, accoudée sur son cerf, est en bas-relief sous le cadran, où s'étalent sur un fond niellé les chiffres émaillés des heures. Le mouvement, excellent sans doute, n'avait pas été remonté depuis deux siècles. — Ce n'était pas pour savoir l'heure que j'avais acheté cette pendule en Touraine." J’ai souvent donné ce texte à lire à mes élèves, comme rêverie (pour moi), et comme exercice (pour eux) visant à repérer les balises textuelles de la description. On finissait par dessiner la pendule au tableau. Il y a tant à dire sur la droite du tiret… C’est bien comme cela que j’aime à dérouler mes phrases, en guettant la bifurcation, comme poser le pied sur la dixième marche et le perdre soudain, se découvrir ailleurs mais dans la continuité de la marche, on n’est pas tombé, on marche ailleurs. Je me souviens aussi de cet essai sur Sylvie: l’auteur affirmait que la dernière page constituait le première exemple, dans la littérature française, de mauvaise foi narrative. C’était frappant, le narrateur vous traite un peu à la légère: "J’oubliais de dire…", comme ça, dans les dernières lignes de la nouvelle.

Je disais que la seule affaire sérieuse, c’est la poésie, et me voilà à parler de construction narrative. Peu importe, je n’ai pas grand-chose à dire sur la poésie, puisque j’en fabrique. Les poèmes disent assez. La lecture de Meschonnic m’aura en tout cas remonté le mécanisme du je et du moi.

Je est là:

La ville se comble de frustrations, les drames sont à tous les coins de rue, on a même apporté un sable noir pour habiller les trottoirs le temps d'une saison. Moi, je décline toutes les offres de repos, seul m'attire le déclin. Chercher des itinéraires de soleil, je n'ai même pas le courage de faire semblant: des ballons crèvent stupidement dans les mains des enfants — cet été je n'aurai pas mangé un seul fruit d'été, mais je soupire la rumeur de tes phrases: dans la somme de tes sommeils, sans effort, chaque nuit sécrète un lendemain, nuit après nuit — puis je serai fille.

Et là:

Benoit, béni Benoit, Saint Benoit, qui es-tu, aux parfums de Russie, je ne te connaissais pas, les mots tournaient rue Guy Môquet, il y avait un drôle de café aux couleurs de fruits, je me promenais avec Le Piéton de Paris et je lisais un texte sans inspiration ni intention, et tu me demandais en m'offrant un verre, et tu souriais, et je ne sais même pas la couleur de tes yeux, je ne sais que leur lumière comme flammes jumelles balancées aux souffles de cigarette et de vin rouge biologique, tu me demandais, et sur le trottoir gravé de fatigues les derniers clients s'attardaient en rires de fin de soirée, je ne sais plus ce que tu me demandais, puis tu courais au vent frais de la nuit, et tu volais au-dessus des passages piétons et les voitures et les scooters s'arrêtaient, ta veste d'équitation aux boutons dorés, vaguement ouverte sur ton cœur effaré, nous courions rue Guy Môquet un soir de septembre.

(Celui-là a presque deux ans, mais je n’en changerai pas une virgule. Quand même, les "flammes jumelles", piquées à Ronsard sans doute — mais sans volonté de faire archaïque, j'en suis sûr —, et l'expression "gravé de fatigues", peut être dans Le Piéton de Paris justement.)

Et:

Sur le chemin de la trombe, la rutilance des boutons d'or, la vaste friche du jardin paternel en mer de larmes commué, l'inquiétante pauvreté du voyage, l'écrasement fécond à chaque seconde et le coup de partance, l'à-la-ligne décoratif des poèmes d'à-peu-près, la responsabilité-couperet à la commissure du discours, l'inconséquence de tout cela, cette rageuse figure où tout un monde divise la tristesse des yeux perdus, le remuement anal et l'hécatombe des sens, les lèvres roses, si roses d'une jument qui passait par là, l'oubli maîtrisé des tâches quotidiennes, les mains rassurantes dans les poches garnies de presque rien, les retournements de situation comme on s'écroule sous un corps dense et mat, frappements orgiaques d'une nuit vraiment noire.

Ce que je vis dans la stupeur de tout cela, je mangeai la fumée de quelques cigarettes moribondes pendant qu'un chat miaulait d'abandon puis sous le bruit des voitures, pauvre sol fracassé, lèvres closes maintenant, lèvres d'encre noire. Les arrestations se multiplient depuis le réchauffement de la planète, la distribution des mauvais rôles, les coups de scalpel, la médecine de l'âme, la facture des corps contemporains, la chirurgie expiatoire où l'on vous rapièce un morceau de cervelle ni vu, ni connu.

Et aussi:

J'aime livresquement et plus encore en animal, je n'ai pas trouvé mon maître et ne suis le maître de personne. Hypothèses des sens ou la vie tremblée, lendemain fébrile d'avoir trop bu: on se renifle en chiens de faïence et le chien liquéfié se meut en esclave. Mes coutures invisbles se défont peu à peu, l'après-midi me souille d'accroupissements silencieux, attentats répétés dans les crevasses de ma bibliothèque affective.

Trépas aristocratiques, cavernes encombrées, vermoulures de la chair: l'antique glas sonne l'extase des chairs laiteuses et la puissance des noirs profonds. Conversation dominicale dans le fouillis d'un appartement: bohémiens en partance, aveugles équilibristes. La pointe du récit n'advient jamais que dans le relâchement des nerfs, qui ne se dit pas.

L'avenir s'use à mesure que je me dévore. On est libre de caresse, libre de feu. On continue de creuser le sillon humain, parfois on dort à même la terre. La nuit ce sont poussières d'ange et fleurs de vertu: on n'ignore plus rien du vaste désordre.

C’est un peu long, mais je me relis, c’est compréhensible. D’ailleurs, le début d’un autre, récent, où l’on retrouve la pendule, et la musique et la littérature, etc.:

On se mettait à table au moment du Cire die mais ça n’avait rien de sinistre je crois. La poupée avait pu danser la valse, la plus belle de toute la littérature: elle se démantibule si facilement, on lui passe une large culotte inadaptée, la manche gauche se découd, la tranche fracassée, il n’y a rien à faire, et la tête mal vissée pendule bêtement.

— Moi se disperse dans mes notes, mais c'est anecdotique.

samedi, 12 septembre 2009

L'ahurissement dans lequel je vis jour après jour

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Je cherche à la page 45 mais ce n'est pas le bon livre, alors je feuillette, et, page 48: "Rien ne stérilise tant un écrivain que la poursuite de la perfection. Pour produire, il faut se laisser aller à sa nature, s'abandonner, écouter ses voix..., éliminer la censure de l'ironie ou du bon goût..."

dimanche, 09 août 2009

Dimanche après-midi, exactitude de l'amour

Rue Brisemiche à la terrasse du Paris Beaubourg je bois un verre de Chardonnay et recopie avec application les quatrains que je viens d'écrire en visionnant Moonblood de Bill Viola, suppression d'une idiote métaphore, éviter les métaphores, les "formes religieuses" deviennent "estompées", "des pays s'y reflètent": "s'y renversent", images renversées": "religieuses". Je voudrais "pieux", par exemple "panorama pieux", ou alors "reflets religieux", avec une diérèse, comme "dévoti-on".

(Plus tard je comprenais le lien entre mon poème et les autoportraits de Gabriella, que j'avais compulsivement enregistrés, cent photographies pour commencer, le rythme que je cherchais, séquences de huit, deux fois quatre, et mon poème, quatre fois quatre, deux fois huit, une femme, un blason.)

Devant la fontaine Stravinsky un Black dansait sur des chansons de Michael Jackson, son public déjà dispersé. Au Centre Pompidou il y avait le joli blond dont je scrutais les traits et l'arrondi du crâne hier soir, cette nuit. Yves-Noël dansait et je me sentais amoureux, Lucien parlait avec un Espagnol qu'il nous présenta au moment où nous partions.

L'après-midi fut suspendu au soleil d'août, à l'amour qu'on rêve encore et soudain j'étais seul, Yves-Noël parti rejoindre son amour de l'été dernier aux Buttes-Chaumont, Lucien disparu, et les déchets encombrant ma terrasse, je les ramassais: bouteilles en plastique, bris de verre, lingettes, cotons démaquillants, mégots, petites briques de jus de fruit, bâtons de glace, mouchoirs en papier devenus flocons irréguliers accrochés aux dalles de béton.

(Hier après-midi, non loin de là, je sortais mon cahier bleu de mon sac pour donner une feuille blanche au petit Valérian, il voulait dessiner. Je montrais aussi à Veronika le contrat qu'Yves-Noël avait rédigé quand nous préparions Venus & Adonis:

Contrat

entre

Le Dispariteur

et

Le joueur de flûte

Article unique

Le Dispariteur et le joueur de flûte se vouent un amour de trente années à compter du 27 novembre 2008.)

lundi, 01 juin 2009

Coeurs publics, poubelles sentimentales

Comme tous les soirs j'écoute Venus & Adonis de John Blow, décidé que je ne dormirai pas cette nuit, transits, transitions, états et humeurs, il y eut des éclairs sur l'autoroute, gouttes lourdes sonores sur le pare-brise, peau caramel, Estelle me rejoint au Jaurès Café, tagliatelles tièdes et trop dures, on parle des psys, et les amours les amants, deux Arabes sur un banc commentent notre passage devant eux, sur le chemin vers chez moi, le long du canal, Estelle me dit qu'elle est parano, je dis non, ils ont dit que je suis gay, j'ai entendu le mot, comme dans le spectacle d'Yves-Noël Mohand parle en kabyle et soudain fait entendre "avec espoir".

Je donne un gilet noir à Estelle, on reste quelques minutes chez moi, elle commente les photos que j'ai collées au mur, au-dessus de mes claviers, je lui montre celle de Renato qu'elle connaît déjà, puis celle de Xavier, elle me dit que Laurent lui ressemble. A la cave c'est le tri, les grands sacs poubelles sombres, amas de chaussures, foulards, je pose un boa prune sur un crâne humain, perruque absurde, vanité, on parle d'Hamlet. Les sacs entassés dans la voiture, dans la rue je me lave les mains avec de l'eau de source, la bouteille dans laquelle Clélie a bu ce week-end.

Impasse de l'Astrolabe, une dame s'impatiente parce que je me suis garé devant la porte d'entrée de son parking, je m'empresse de dégager la place, deux énormes sacs abandonnés contre le mur, le temps de la manoeuvre, je repars avec les sacs triés pour la brocante du 13 juin, délestage, oripeaux des années où l'argent coulait à flots, insouciance, les nu-pieds qu'à retrouvés Estelle, elle les a chaussés immédiatement, "ça fait du bien de te dire tout ça", dans la voiture on parlait du calcul dans les relations amoureuses et amicales, calculer, se rassurer, se protéger, fuir la solitude, et toujours la même question: que faire de sa vie?

En repartant de chez Estelle je me perds encore une fois, cherche le périphérique et me retrouve aux Invalides, enfin rue de Rennes, Boulevard Saint-Germain, Saint-Michel, place du Châtelet, Gare de l'Est, la fourche où Yves-Noël bifurque à gauche quand nous revenons en vélib' vers nos quartiers Nord, puis Jaurès, Ourcq, je me gare dans la rue parce que j'ai perdu le bip du parking souterrain.

Chez moi j'ouvre les sacs du week-end, trie, range, jette, en même temps j'ouvre d'autres boîtes, consulte mes mails, le blog d'Yves-Noël, découvre Xavier sur Facebook, je suis son deuxième ami, le premier étant son mec, je les vois s'embrassant sur une photo, il y a aussi Lucien qui cite sur Facebook une phrase d'un mail envoyé à Yves-Noël par Nicolas Marchand: "Lucien Fradin cite Nicolas Marchand (qu'il ne connait pas mais qu'il a lu sur la page du "Dispariteur") : comme si parfois il fallait tout simplement changer de langue pour changer de perspective." (Dans le spectacle Felix récite un mail de son père qui se demande si son fils a disparu, s'il est mort, parce qu'il n'a plus de nouvelles, Kate-Suzan raconte en américain que son boyfriend l'a abandonnée d'un vulgaire "bye-bye" après l'avoir enduite de beurre, et Mohand parle en kabyle, on ne comprend pas, on ne sait pas ce qu'il dit, je lui ai demandé un jour ce qu'il chantait, il m'a parlé de la guerre d'Algérie.) Guy Degeorges n'écrit pas un article, mais un mail intitulé Juste un E-mail à Y.N.G., il a lu le blog d'Yves-Noël, et naturellement opte pour la forme épistolaire, qu'on lit sur son blog critique, sur le blog d'Yves-Noël, et sur Facebook. Jean-Pierre Céton est revenu voir le spectacle, écrit lui aussi un mail, qu'il envoie à Yves-Noël, et qu'il publie sur son site, en complément de l'article qu'il a écrit il y a deux semaines.

(Je reçois un mail: "J'ai discuté avec François pour l'habituer progressivement à l'idée qu'il vous verra sans doute moins souvent, Clélie et toi, avec les mois d'été et l'éloignement prévu de Clélie. Cela ne sera pas évident pour lui, mais la vie est ainsi faite... En attendant on a passé un excellent week-end. Bonne reprise, je t'embrasse, Papa.")

Après je vais aux poubelles, ce sont des poubelles de riches, trois couvertures écrues, une beige, un plaid à carreaux, un immense tapis ou une jetée de lit ou une sortie de bain pour géant bleu flamboyant avec des motifs floraux ton sur ton, un foulard rouge un foulard noir, une grande boîte Vuitton marron, un sac Balenciaga brun rouge où je trouve une paire de chaussettes neuves, rouges comme un cadeau de Noël, un petit livre usé avec je crois des écritures arabes, quelque chose comme un livre de prières, mais peut-être est-ce de l'hébreu, je ne sais pas, je l'ai ouvert une seule fois.

Couleurs, non-couleurs, "je ne sais si tu dors déjà alors bisou dans le gris le noir ou le blanc", et moi de répondre: "bisou dans la fumée" comme le hors-temps à la fin du spectacle, la vaste chemise blanche de Felix, silhouette dessinée par la lumière, épée dans la fumée prisonnière, lumière comme un duel matinal, corps-à-corps dans le vide de l'autre, arme brandie contre quoi, épuisement de soi, reflet échappé.

mercredi, 29 avril 2009

R.

"je sais que tu viens encore ici parfois, plus souvent que moi d'ailleurs... j'ai perdu le goût des images, alors je n'en prends plus pour le moment, sauf de moi... tu sais pour quelles raisons... je pense encore à toi parfois sans que ça fasse mal, j'ai voulu vivre hors de ton regard, j'ai voulu tenter de construire avec d'autres ce que j'aurais voulu avec toi mais ça ne marche pas comme ça... je m'ennuie vite, c'est comme ça... et l'abondance ici aidant... on teste... j'ai aussi voulu éviter de te voir avec un autre, j'ai senti quand tu m'en as parlé qu'il n'était pas comme les autres et pourtant tu n'avais fait que le rencontrer à ce moment... j'ai passé le week-end dernier à disneyland, les petites filles s'y promènent en robe de princesse et les garçons se tiennent par la main et personne n'y trouve rien à redire... alors j'ai prononcé ton nom... je ne sais pas quoi te dire de plus pour le moment si ce n'est que d'une certaine manière, quelque part, quelque chose existe encore entre toi et moi."

R., note publiée le 16 avril 2009, lue ce jour

mardi, 24 mars 2009

La splendeur de la mer dit-elle, radicale

L'origine du monde, une page d'un vieux numéro de Libération sur un mur, un sexe de femme et un sexe d'homme, elle parlait en verlan, Charlotte, elle disait qu'elle posait aux Beaux-Arts, écartait les jambes com ass devant les étudiants, et des poils il y en avait, l'origine du monde elle était poilue, com ass, et sur les jambes aussi. (Yves-Noël avait raconté que je ne m'épilais plus, effarement, imaginer que j'avais pu m'épiler, et même songer à une épilation définitive de la barbe.)

(On avait parlé de Rousseau aussi, Nathalie citait, "la musique adoucit les moeurs", c'était Rousseau.)

(Mes cheveux dans mon cou comme une fourrure noire.)

Yves-Noël rit en lisant L'Eté 80, il m'en lit des extraits, impressions de pluie, humidité froide jusqu'aux os, la librairie vient d'ouvrir au Channel, on lit dans un fauteuil, j'achète La Mer de Michelet, et Yves-Noël un livre sur Baudelaire.

Dans l'après-midi c'était la route de la côte, les caps, les falaises, la craie, les strates à vif et l'empilement des époques, même pas des civilisations, avant l'humanité, même pas le silence, le bruit de la mer et le vent, et loin au fond, mais affleurant à la surface rugueuse des murs de craie aux veines sombres, discours informulé et vision aveugle, pourtant, les falaises dit Michelet, "où se lit l'histoire du globe, en gigantesques registres où les siècles accumulés offrent tout ouvert le livre du temps", et l'eau qui ruisselait au bas des falaises, sources ininterrompues en cascades miniatures, pierre mouillée déliquescente, parfums d'iode et d'algues roulées, argile grise en immenses mamelles où les pieds sentent la mollesse de la terre. On voudrait prendre la musique de l'eau, toutes les sources où la terre transpire, les enregistrer en mode mineur, comme une cathédrale engloutie, immense cathédrale, dômes modelés par la pluie, ravines comme rides géantes d'un vieux corps déposé là. (Mer, "grande mère qui commença la vie", on s'interrogeait sur l'homonymie, Yves-Noël chantait le poème de Marbeuf,

"La mère de l'amour eut la mer pour berceau,
Le feu sort de l'amour, sa mère sort de l'eau,
Mais l'eau contre ce feu ne peut fournir des armes.")

(Puis encore dans L'Eté 80 ça parle de la mer mauvaise, la pluie et la mer, l'horizon brouillé, et les nouvelles du monde comme celles d'aujourd'hui. "La nouvelle est arrivée à travers la tempête d'un nouvel effort demandé aux Français en vue d'une année difficile qui vient, de mauvais semestres, de jours maigres et tristes de chômage accru, on ne sait plus de quel effort il s'agit, de quelle année pourquoi tout à coup différente, on ne peut plus entendre ce monsieur qui parle pour annoncer qu'il y a du nouveau et qu'il est là avec nous face à l'adversité, on ne peut plus du tout le voir ni l'entendre. Menteurs, tous." Et l'enchaînement, quelques lignes disent la pluie, le vent, le froid. "On voudrait qur tout fût de cet infini de la mer et de l'enfant qui pleure. Les mouettes sont tournées vers le large, plumage lissé par le vent fort. Restent ainsi posées sur le sable, si elles volaient contre, le vent casserait leurs ailes. Fondues à la tempête, elles guettent la désorientation de la pluie.")

Evidemment on avait parlé des réfugiés, la pièce de Veronika dans le parc en face du musée, les réfugiés comprenaient les situations mais pas le texte, il y avait ce jeune réfugié afghan, j'ai déjà oublié son nom, resté en France comme le peuvent les mineurs, maintenant étudiant sans horaires, Julien aussi, les pieds dans la mer pour désaouler, il montrait ses fesses pour mimer la défécation, Veronika disait "quand on va là-bas on se fraie un chemin au milieu des étrons, c'est ça la première impression", une religieuse disait "réfugiés, mais réfugiés où?", pas de refuge, un camp, une église, et un jour chercher un autre endroit, distribution de nourriture, sous-vêtements tous les quinze jours, disparitions.

Mais on n'avait que des mots, on parlait, on ne voyait pas, on était sur la route, sur les plages, au pied des falaises, se prenant en photo, se prenant par la main puis s'éloignant l'un de l'autre comme pour mesurer l'espace d'amour et d'incertitude, on avançait sur la grève et le ciel devenait gris rose dans un absolu contrejour, être là comme à la racine d'être deux, et la marée, le "pouls de la mer", et la mer si loin que le corps d'un homme semble les contours nerveux d'une mouette.

mardi, 17 mars 2009

La vie comme un lavis

"Hyposulfite de sodium", octosyllabe décadent, je lis les Echappées euthanasiques de Nikola, le train a du retard, un suicide, on m’a parlé des morceaux éparpillés au bord de la voie, on voyait par la fenêtre des hommes ramassant morceaux de chair, c’est curieux comme je retrouve dans l’écriture de Nikola la langue du vide, la langue qui parle du vide, et qui en parle avec fioritures, langue baroque du tourment, et ce personnage qui n’aime pas la musique baroque, langue pleine qui parle de l’"évidement", je me souviens avoir écrit "évidement", personnage "en proie à l’en-aller" écrit Nikola, pourtant dans le train on se disait retard pas possible, quoi deux heures de vie, deux heures perdues, et les conversations roulant sur les ressources humaines, ressources inhumaines, et le flot des paroles comme on marche sur des œufs.

Ce matin je m’arrachais aux draps noirs et la cravate jetée dans le sac je partais vers la gare Montparnasse, "Pierre vous avez le slip sur la tête" me disait-on, je lisais message nocturne d’Yves-Noël qui disait "petit frère", points de suspension aussi, et Renato parlait de mon roman. Ordre du jour, ordre de la journée c’est déjà autre chose, désordres académiques, ou fondation d’une académie du désordre serait mieux encore. On parlait comme programmes informatiques infaillibles, avec nuances à la demande, tours de table comme tours d’un pays presque imaginaire.

A Nantes c’était beaucoup de verdure et odeurs d’herbe fraîche comme on oublie quand on habite à Paris, mais on devrait s’échapper un peu en fin de semaine, la voiture et la mer, conduire et se laisser conduire. Les plages normandes, le manoir d’Ango peut-être. Varengeville-sur-Mer, son manoir, son église, son cimetière aux artistes décomposés.

Je reprends les Echappées. "Lorsqu’il rentrait du cimetière, en funambule, en fantomatiques murmures, il se lançait dans la peinture explosée d’étranges fresques sur les murs de son couloir d’entrée. Son âme pouvait s’y noyer ou se perdre dans la dilution des frontières. Sa vie comme un lavis."

dimanche, 15 mars 2009

Anatomie du verbe

Blocs de textes collés, chapitres tronqués d'un roman inabouti, Sonatine, à l'époque où je cherchais ma langue, il y a trois ans, quatre ans, la syntaxe m'occupait beaucoup déjà, et la famille, le tissu, les chaînes, l'inconscient familial, les touches du clavier des souvenirs, la mémoire des doigts, l'erreur errance errement, "ne pas devenir un anatomiste du verbe" disait Cioran, et ces images tombales chères à Cioran et au Du Bellay du Songe, belles "ténèbres vertes", peut-être cette extraction parce que Père m'a détaillé le devis pour le nettoyage du monument de Mère, soixante-dix euros contre les effets du temps, la dalle verdissante, Mère aimait les tapis de mousse dans la forêt, le mont des ermites en est garni, le mont des ermites, au sommet j'y jetais mon alliance, comme dans l'obsurantisme médiéval dont les arbres silencieux portent la mémoire, alors sans doute la mousse recouvre mon alliance, sorte de paix végétale où l'or a rejoint la nature.

Moi entre les deux, Mère, Fille, la seconde pleure la mort de la première, "je pleure parce que mamie Cécile elle est morte", moi je n'ai pas choisi que leurs prénoms soient si proches, anagrammes presque, Clélie, Cécile, les sanglots imprévisibles, peur profonde, amour aveugle, lien enfoui, les souvenirs ne parviennent pas à affleurer, alors comme une rage et les larmes de la perte, conscience de la mort déjà. (J'observe le sommeil agité, jambes en mouvement, énergie brute.)

Sonatine (archéologie familiale)

(2005)

[…]

Mon grand-père reposait dans le lit conjugal, à l’étage, je ne suis pas allé lui dire bonjour tout de suite. J’y suis allé au bout d’une heure et demi. Il avait du mal à maintenir son œil droit complètement ouvert car des filets blancs — d’un blanc très pur —, glaireux, tissaient comme des ébauches de toiles d’araignées entre ses paupières. Ce n’était pas repoussant, ça ne paraissait pas sale, c’était plutôt une sorte de matière parasite inoffensive, lisse, mais qui ne voulait pas partir. Il respirait avec difficulté, bruyamment. L’atmosphère était pesante, il faisait chaud, les murs étroits, la chambre retapissée elle aussi, jaune, mais un beau jaune, pas un jaune criard, non, des rouleaux d’un mètre de large, parce que c’était mieux pour le monsieur qui était venu retapisser les deux pièces et repeindre les plafonds. Il n’avait rien dit pour le salon, il avait posé le papier qu’ils avaient acheté, mais il a fallu que ma grand-mère lui demande si le papier-peint lui convenait vraiment pour qu’il reconnaisse finalement qu’il avait eu de la peine à poser celui de la pièce du bas ; mais pourquoi il ne l’avait pas dit plus tôt, on aurait pu aller échanger tout de suite l’ensemble des rouleaux, et on n’en aurait plus reparlé. Il avait rouspété, grand-père, disant que quand il tapissait, lui, il ne s’y prenait pas comme ça, sous-entendu le monsieur s’y prenait très mal, mais avec grand-père on s’y prend forcément très mal n’est-ce-pas, enfin bref ç’avait été beaucoup mieux pour la chambre, avec ces rouleaux deux fois plus larges, ce papier plus épais sur lequel il n’était même pas nécessaire d’étaler la colle, on avait eu peur que le mur parte avec quand on avait décollé l’ancien papier, il faut dire il était là depuis vingt-cinq ans, mais c’était du bon, on y avait mis le prix à l’époque, il avait été lavé plusieurs fois, et puis non, finalement, il s’était décollé facilement, un jeu d’enfant, délicatement comme une pelure de banane, les murs étaient toujours là, et avaient fait peau neuve, rafraîchis, comme le sol, avec ce balatum imitation parquet. Seul mon grand-père dépérissait dans cette chambre, appelant de temps en temps, d’une voix d’outre-tombe, "maman ! maman !", et elle s’empressait de monter les escaliers, puis nous l’entendions lui demander ce qui n’allait pas, tenter de comprendre les mots qu’il avait tant de mal à articuler, redescendre promptement et faire au mieux pour s’exécuter ou trouver la solution la plus adaptée, dans la cuisine.

En fait, rien d’alarmant dans la prise de sang, il peut rester chez lui ; l’hôpital, ce n’est pas pour maintenant. Alors il a bien été obligé de se lever, ordre du médecin : il a marché jusqu’à la chambre de l’autre côté du couloir, quelques pas douloureux, trois ou quatre mètres tout au plus — quand j’étais petit, j’ai dormi dans cette chambre qui n’a pas changé, même tapisserie aux motifs chargés, semblant épaissie par les années qui l’ont peu à peu brunie, comme amollie ; je la fixais quand j’étais assis à côté de mon grand-père, hier — lui, j’évitais de le regarder trop longuement — il me semblait que mes doigts s’y enfonceraient facilement, que je les en enlèverais couverts d’une mince pellicule un peu huileuse ; pourtant, quand je vois ma main s’y enfoncer, cela ressemble à une fourrure immaculée aux poils très propres, comme une peluche dont émanerait encore cette odeur si entêtante du neuf. C’est qu’on ne sort pas vierge d’une telle expérience, il reste forcément des traces qui vous collent à la peau. Et un jour ou l’autre, vous ne pouvez plus mentir. J’ai aussi entrevu l’immense canapé-lit sur lequel je dormais, seul. Un été, j’étais resté quelques jours chez eux, au mois de juillet, au moment de mon anniversaire. Un soir, je m’étais endormi en songeant à tout ce que j’allais pouvoir acheter avec l’argent qu’on m’avait donné, une somme qui devait s’élever à deux cents ou trois cents francs. Un jour, ma grand-mère avait surpris l’intérêt que je portais à l’argent, elle m’avait démasqué, et j’ai eu honte, longtemps. Mes parents, qui étaient partis quelques jours en vacances à deux, étaient venus me rechercher. Ma grand-mère avait tendu un billet de cinquante francs à ma mère, qui l’avait refusé ; elle ne faisait pas la manche. Alors — et je me souviens précisément de l’expression de ma grand-mère, effarée, les yeux grands ouverts derrière les verres de ses lunettes, légèrement teintés, et de la façon dont elle avait pivoté, rapidement, en une fraction de seconde, pour me demander, à moi, si je le voulais, ce billet de cinquante francs. Alors, je ne sais pas, sans doute que j’ai regardé le billet avec avidité, que mes yeux ont trahi l’onde de plaisir qui m’a parcouru. Et soudain pour elle, je n’étais plus son petit garçon pur, j’avais tout cassé. "Tu le veux ?". Et moi, sans rien dire — parce que je sentais bien que la situation était, ou plutôt que je devais faire comme si la situation me paraissait gênante —, je tends la main. Je ne sais plus ce qu’elle a dit, elle a fait allusion clairement à mon goût anormal pour l’argent. Je n’ai pas eu le billet. Elle l’a gardé.

Et maintenant, à travers le combiné, je l’entendais, non pas une voix d’outre-tombe, mais la voix d’un vieillard acariâtre, qui ne supporte pas que sa femme, au lieu d’être à ses côtés, réponde au téléphone, une voix qui passe la porte, descend l’escalier, traverse le couloir, et me parvient sèchement : "De toute façon, on n’est sur la terre que pour souffrir".

Quand nous rendions visite à mes grands-parents, mes yeux faisaient le tour de la pièce, j’étais à l’affût de nouveaux bibelots, de nouveaux tableaux, de détails susceptibles d’avoir changé, et j’avais plaisir à retrouver à leur place les mêmes objets familiers : le petit vase orné d’un médaillon en étain représentant le profil naïf d’une jeune fille à la chevelure déliée ; sur le buffet, la soupière dont j’observais le reflet dans le miroir devant lequel elle était posée et qui semblait devoir rester là de manière immuable tant l’abondance des fioritures qui l’ornaient pesait sur la petite plaque de marbre qui lui servait de socle — en détaillant les sinuosités de sa silhouette écrasée et l’éclat des couleurs légèrement passées qui rehaussaient la blancheur de la faïence, je ne pouvais m’empêcher de contempler aussi ma propre image, pensant que personne ne s’en rendrait compte ; la même pendule fixée au mur dont les oscillations régulières m’absorbaient entièrement quand les fins d’après-midi semblaient se dilater, repousser insensiblement l’heure à laquelle il ne serait pas malséant de parler du départ — comme une asymptote qui jamais ne se confond avec une valeur vers laquelle elle ne peut que tendre éternellement. Cette pendule devenait tout un monde qui se peuplait d’êtres imaginaires, un petit univers animé d’une pulsation qui me maintenait éveillé, comme lorsque j’étais enfant de chœur et que, pour tromper l’ennui qui ne manquait jamais de me gagner dès que le prêtre commençait un long sermon, je rassemblais entre mes mains, selon un rituel bien établi, les deux extrémités du cordon blanc noué autour de ma taille — par un tour de force de mon imagination, elles devenaient deux personnages cheminant dans une conversation imprévisible, guidés par mes mains, telles de minuscules marionnettes dont la tête était stylisée par un nœud rudimentaire d’où jaillissait une abondance de fils de coton, que ma rêverie métamorphosait en cheveux épais et indisciplinés. Mais le prêtre se tournait de temps en temps vers moi, me faisant un signe rapide pour m’indiquer que je devais appuyer sur le bouton : je lâchais alors mes petits personnages pour m’empresser de saisir la commande manuelle du projecteur de diapositives, posée sur mes genoux, à portée de main, et une nouvelle image apparaissait sur l’écran suspendu dans le chœur — il était resté immaculé un court instant, au moment précis où j’avais appuyé sur le bouton, au moment où je me demandais quelle image allait soudain fixer l’attention  de l’assemblée — j’avais fini par les connaître presque toutes, et, d’un dimanche à l’autre, les mêmes images revenaient souvent, même si l’on s’efforçait d’en varier le choix : certaines semblaient privilégiées en raison de leur efficacité — leur richesse symbolique, leur justesse, leur harmonie avec les paroles du prêtre — la grâce d’un visage, un sourire d’enfant — ou, pour moi, le regard sidérant de cet acteur qui incarnait un Christ raffiné aux yeux bleus. Plus impressionnante encore, plus suggestive était la statue de Saint Sébastien, qu’il m’était impossible d’examiner pendant le sermon, étant assis précisément en-dessous — mais dès que je le pouvais, je m’abîmais dans sa contemplation, les rares dimanches où je me trouvais au milieu de l’assemblée parce que je n’étais pas de service. Magnifique Saint Sébastien dont les jambes et le torse déployé avaient été violemment mutilés : quelques flèches s’étaient plantées dans sa peau, rougie à l’endroit des blessures ! Je ne savais qui était cet homme sublime dont le corps était sanglé à l’écorce rugueuse d’un tronc d’arbre, et dont je ne pouvais distinguer les traits, sa tête étant rejetée en arrière — et je me perdais en conjectures pour comprendre comment il en était arrivé là, comment on pouvait être à la fois si beau et si malheureux. Il bougeait très légèrement, j’étais le seul à m’en rendre compte — il respire avec difficulté et des larmes coulent lentement, venant mourir dans son cou, accompagnées de soupirs désespérés. L’autel lui-même, avec ses trois ogives en bois, devenait une cathédrale de poupées, ou une tombe dont le style imposait respect et silence. Partout, de petits êtres grouillaient, comme dans une fourmilière où le travail ne manque jamais ; les vieilles dalles de marbre noir, qu’avaient foulées des milliers de croyants depuis plus de trois-cents ans, résonnaient de leurs pas — il m’arrivait de penser aux morts qu’on avait enterrés dans l’église, qui gisaient là, sous mes pieds, peut-être très proches — il y avait eu une première église, au dixième siècle : il n’en restait aucun vestige que mon imagination.

Tant de choses ont disparu : le vase, probablement rangé au fond d’un placard ou dans un carton ; la soupière, momentanément bannie de la salle à manger et remplacée par une crèche comme chaque année au moment de Noël, ou peut-être elle aussi définitivement bannie ; la pendule remplacée par une autre, non pas une pendule neuve : celle-ci est aussi dans le style bien reconnaissable des années cinquante, mais plus sobre, moins lourde en fait, plus aérée, moins chargée, plus commune, moins désuète. Inacceptable, elle est inacceptable là, dans cette pièce, c’est comme si l’on avait remplacé un crucifix au-dessus d’une porte d’entrée par un joli bouquet de fleurs séchées — l’âme n’y est plus, comme si l’on voulait vous dérober les souvenirs enfermés dans les objets qui vous sont chers. J’imagine que, précisément, la vieille pendule avait rendu l’âme, qu’elle avait fait son temps et que les dernières réparations n’avaient rien pu y changer. Après tout, même figée dans un temps immobile, je l’aurais encore aimée, car elle seule me semblait avoir le droit de trôner à cet endroit. A cause de cela, à cause de ces objets mystérieusement disparus — je n’avais pas posé de questions, c’eût été déplacé, vu les circonstances —, mes grands-parents deviennent pour moi des étrangers. Le processus n’est pas encore arrivé à son terme. J’espère encore qu’il pourra s’inverser. Je ne suis sûr de rien. Je ne veux pas y croire complètement.

Alors peut-être que la disparition pour moi déroutante de la pendule n’était que le premier signe d’un mouvement beaucoup plus ample, la première étincelle qui annonçait un immense embrasement, en somme le début de la fin. Tous les meubles, les uns après les autres, mais ils ne sont pas si nombreux que ça au bout du compte, le buffet, la table et les chaises, la grande armoire dans la chambre, le lit et les tables de chevet, et peut-être d’autres choses, mais je ne sais pas, je ne sais pas parce qu’ailleurs dans la maison je n’y vais pas, j’y suis allé il y a si longtemps que je ne m’en souviens guère, ce sont des pièces auréolées de mystère, y pénétrer serait sacrilège sans doute, une violation de l’intimité, c’est dans la salle à manger que l’on doit se voir, ailleurs c’est toujours plus gênant, tellement inhabituel, dans la cuisine par exemple, impression étrange chaque fois que je me suis lavé les mains dans la salle de bain, je n’y ai pas ma place, je me sens comme un intrus et pourtant les quelques secondes que j’y passe je les savoure, je m’y sens bien, seul dans la salle de bain avec les autres qui parlent à quelques mètres et dont j’entends distinctement les propos, les mains se frottant sous l’eau rapidement, un coup d’œil dans le miroir, visage rassurant sur le fond rose impeccable des carreaux qui se reflètent comme un sanctuaire de la propreté d’âme, le corps nous n’en parlerons pas, tabou — vision de ma grand-mère nue chez mes parents quand j’étais petit, se lavant dans la cuisine, on n’avait pas de salle de bain à l’époque, sa poitrine, sa longue poitrine, et, moi, voyeur effaré, quelques secondes interdites, personne ne m’a vu, je la revois avec une grande précision.

Ces meubles donc, des meubles de troc tout bonnement, on ne voit que ça dans les trocs qui fleurissent un peu partout dans la région depuis quelques années, des salons et des chambres un peu surannés, certains en très mauvais état, d’autres comme neufs, et pourtant ils ont vécu, chargés d’histoires que l’on devine dans la patine du bois, dans les motifs floraux — poncif, que veulent dire tous ces bouquets taillés dans le bois, sous le regard de parents ligotés dans les conventions, dans la peur des on-dit, dans des croyances rassurantes, dans une raideur que je n’arrive même pas à imaginer, et ces enfants aux rêves brisés, maman, tu ne seras jamais peintre, tu travailleras ma fille, tu rapporteras de l’argent à la maison, en attendant de te marier.

Et puis ces compositions, il y en avait tant qu’il avait fallu les disposer à même le sol, toutes plus clinquantes les unes que les autres, parées de leurs accoutrements de réveillon, papiers brillants, dorés ou argentés, ou savamment froissés, bougies multicolores plantées dans la tourbe humide, mélanges de fleurs et de feuilles oscillant entre le mauvais goût des arrivages massifs de supermarché et les équilibres savants mais vains des fleuristes les plus virtuoses, comme si chaque visiteur avait à cœur de fleurir une tombe — mauvais présage, en fait, tout cela mettait mal à l’aise, et il valait mieux détourner le regard.

Quoi, cette tapisserie toute neuve, unie, une insulte aux efforts du temps, l’érosion soudain masquée, travestie en un rayon éblouissant, insupportable, couleur trop vive pour accueillir la mort, mais que va-t-elle y changer ? On pourrait gratter, mais gratter à s’y casser les ongles, gratter jusqu’à avoir les mains en sang, pleurer de rage à la recherche des traces de mon passé, je n’y pourrais rien, je m’userais à essayer de comprendre ce qui toujours m’échappera. C’est dans les gênes, sans doute, c’est dans les gênes qu’il faut tenter de trouver l’explication de ce que certains appelleraient ton dédoublement de personnalité, mais nous sommes tous comme ça au fond, je crois, ou alors vous êtes trop indulgents avec vous-mêmes, allez savoir, regardez dans le trou et attendez que les choses viennent à vous, de toute façon il faut du temps, moi j’ignore encore presque tout, alors j’attends, et je découvre un peu à la fois. Ma grand-mère aussi, elle sait des choses, mais elle ne lâche rien, des bribes seulement, il y a longtemps, des signes qu’elle n’a pas pu ou qu’elle n’a pas voulu dissimuler, mise en danger par elle-même, sur la pente, elle a glissé, un peu, juste assez pour accéder à l’imagination, c’était déjà beaucoup, se rêver un amant qui aurait pu être mon père. Alors elle s’est tapissée, sa coiffure de mamie aux boucles impeccables, un casque de cheveux immuables, ses larges lunettes à double foyer, ses vêtements intemporels aux couleurs indéfinissables : tapisserie, mais usée maintenant, comme ces couches de plâtre dans l’église il y a quelques années, elle paraissait neuve, un véritable désastre, imaginez, une petite église gothique du seizième siècle, une vraie, une authentique église gothique, il en reste si peu dans la région, toutes dévastées pendant la révolution ou les guerres, toute une région sinistrée, sans souvenirs de pierre ou presque, ils l’avaient rendue tellement lisse, avec en plus cette peinture aux nuances doucereuses, ils n’avaient épargné que trois piliers, volontairement, pour que l’on se rappelle que sous la peau neuve dormaient encore ces pierres rugueuses, belles parce qu’elles étaient abîmées, mais voilà, très vite, la peau s’était ridée, et, de semaine en semaine, le phénomène s’accélérait, comme dans tous ces édifices récents qui vieillissent à une vitesse accélérée, processus impensable dans le passé, maintenant tout est conçu pour vieillir vite, et là, c’était la punition méritée. Les champignons, eux aussi, s’y sont mis, ils ont commencé à ronger les boiseries, des boiseries d’époque, il n’en reste déjà plus grand-choses, ils s’en prennent à la charpente, l’église menace de s’écrouler, ils essaient de la sauver du désastre, mais leurs efforts restent vains, un jour il n’y aura plus d’église, et ce ne sont pas non plus les larges pierres qu’ils ont ajoutées à l’extérieur qui y changeront quelque chose, quelle idée, une église travestie à l’intérieur et à l’extérieur, comme si j’avais le cerveau tapissé de bonheur, enduit d’un maquillage harmonieux, comme s’il fallait absolument donner une idée de la perfection.

Alors je pense aux statues oubliées dans le clocher, celles que j’ai photographiées, celles que personne ne voit, personne ne s’aventure dans le clocher, mais moi j’y suis allé quelquefois, j’étais privilégié, j’avais accès à des trésors dont tout le monde ignorait l’existence.

[…]

Le clocher : un lieu où mourir, tapi, recroquevillé sous une cloche, éternellement.

A la maison, rien n’a changé depuis tant d’années : les mêmes murs, le même carrelage, les mêmes lustres rafistolés dans un style sans style, marque de fabrique un peu rassurante quoique douteuse. Rien n’a changé, mais je n’y suis plus chez moi, quelque chose a glissé lentement en moi qui m’a éloigné insensiblement de ce que j’ai cru être pendant de nombreuses années, de ce à quoi je croyais aspirer profondément : famille peut-être désunie maintenant, mais je suis pour l’instant le seul à en être conscient, ou peut-être pas, mais personne n’en parle, ce sont des choses que l’on tait. Du reste, les errements de mes phrases devaient bien finalement me conduire quelque part — un vide absolu de toute façon que je ne chercherai pas à dissimuler, une déception qui n’est encore qu’un début d’attente, hésitant à achever par les mots ce qui se présente à moi souffreteux, moribond, ô combien faible et lâche — un fil mou dont je ne saurais que faire et qui menacerait à tout moment de se rompre malgré l’absence de tension — une vague mollesse comme le miroir de mes doutes.

[…]

Sonatine (le mont des ermites)

(2005)

[…]

Vicoigne, petit village triste, habituellement gris, fendu par une large route sur laquelle on n’a pas de raison de s’arrêter, à moins d’habiter quelque maison de ville à la brique ternie — de celles qu’on a construites dans les années trente : façade étroite, une porte, une fenêtre, de modestes fioritures çà et là —, ou quelque arrogant pavillon flambant neuf érigé légèrement en retrait, comme pour se protéger du vrombissement des moteurs — parfois d’orgueilleux lions blancs encadrant le portail avertissent le passant que la demeure est plus noble qu’il n’y paraît. C’est l’un des plus vieux villages de la région, même si rien n’en témoigne, si ce n’est peut-être le panneau indiquant un mont des ermites, au seuil de la forêt, qui rappelle à l’automobiliste, volontiers distrait, l’existence d’un lointain passé médiéval. L’ascension du mont est un peu dangereuse, mais on atteint son sommet sans difficulté, et assez rapidement. Au milieu d’une plaine dont rien ne trouble la monotonie, ce relief accidentel paraît étrange, on ne l’aperçoit même pas du chemin qui borde la forêt, à cause des grands arbres. Il a curieusement été oublié, épargné par l’action de l’homme qui s’est plu à écrire, au fil des générations, les métamorphoses d’un paysage maintenant réduit à des principes modernes : rapidité, sécurité, confort, loisirs — lisibilité. Si des ermites ont vécu en ce lieu il y a quelques siècles, il n’en reste pas la moindre trace ; la nature s’est installée partout et semble ne laisser aucune niche tant soit peu confortable où l’on puisse s’asseoir sans risquer de perdre l’équilibre. C’est peut-être précisément ce que recherchaient les ermites : un lieu escarpé qui ne leur laisse aucune facilité, un lieu qui mette le corps et l’esprit à l’épreuve. Parvenu au sommet, on est bercé par un vent vigoureux, et l’on domine — un peu, ce n’est quand-même pas si haut — ce qu’il reste d’une forêt qui s’étendait, au Moyen-Âge, à perte de vue. Là-haut, quand le temps est serein, c’est presque silencieux. Cela donne une idée de ce que pouvait être le silence, le vrai silence, celui que l’on redoutait avant l’apparition du bruit moderne. A quelques kilomètres de là, l’autoroute ronronne continûment ; elle ronronne depuis vingt ans — depuis une éternité, semble-t-il.

(J’ai songé aujourd’hui à l’état de putréfaction où se trouvent mes amis et mon père, et j’ai songé à ma propre putréfaction.)

Aujourd’hui, comme chaque jour, des milliers d’hommes empruntent cette voie qui a profondément changé le rythme de vie de la population locale, qui peut maintenant se perdre dans les vibrations d’une frénésie toujours prête à lui tendre les bras — désolation, goût de cendres : au pied du mont des ermites, un vaste cimetière accueille les villageois qui ont goûté la béance du présent où tant de fragiles bulles ont éclaté, aveuglément, à peine conscientes de leur fragilité. Je n’ai encore jamais parcouru les allées de ce vaste cimetière ; je me contente de le longer à pied, quand je sors de ma voiture, avant de pénétrer dans la forêt. Un haut mur en béton le clôt, si bien qu’il est impossible d’apercevoir les tombes — on ne les distingue qu’à travers la partie supérieure de la grille d’entrée. Rares, des parents de défunts y entrent ou en sortent, parfois en famille, apportant une composition florale flamboyante, ou repartant avec des tiges en plastiques qui ont pâli au soleil. Il faut faire place nette, les surfaces lisses des tombes doivent rester neuves, comme si le père ou la mère venaient toujours de vous quitter. Ca rassure, une dalle de marbre propre. Pas de heurt, pas d’érosion, au moins pendant quelques années. Quand il pleut, les gouttes perlent à la surface ; quand les lettres d’or commencent à s’effacer, un habile coup de pinceau suffit à raviver le souvenir du défunt.

(Pourtant, devant cet entassement de tombes, on dirait que les gens n’ont d’autre souci que de mourir.)

Aujourd’hui, j’ai donné rendez-vous à Lucien à la lisière de la forêt. Il fait froid, c’est le mois d’octobre, les arbres ont commencé à se dégarnir, lentement. Je me gare face au cimetière, il y a deux autres voitures, et aussi un scooter, celui de Lucien, qui ne doit pas être bien loin. Je suis rassuré, je craignais qu’il ne vienne pas finalement — tout cela me semblait parfois si improbable. Étrange impression en sortant de la voiture, je suis happé par un froid intemporel, je sens comme une rudesse dans ce décor familier. Je prends le chemin du mont des ermites puisque Lucien n’est toujours pas visible, je lui ai dit que nous irions là. Il ne connaît pas les lieux, il n’est pas tout à fait d’ici. Sa forêt, c’est celle de Bonsecours, à la frontière belge. Il a parcouru vingt ou trente kilomètres en scooter pour me voir, je lui avais donné quelques indications pour la route, il m’a dit qu’il avait chez lui une carte détaillée de la région, et qu’il trouverait facilement. La fièvre me gagne, je l’imagine en train de rouler, je l’imagine fébrile lui aussi. D’une certaine façon, ce qui risque de nous arriver est nouveau, pour lui comme pour moi — je veux faire peau neuve, je veux une nouvelle peau, une peau délicate, rose, tachetée de gouttes d’eau.  Car il commence à pleuvoir. Ce n’est pas grand-chose : une légère bruine — une obscure bruine. Dans de telles circonstances, le cœur bat très vite, tout le corps réagit — j’ai l’impression que ma vie est en train de basculer, que tout peut s’effondrer soudainement. Alors je le trouve, il est appuyé contre un arbre. Il me fixe, il soutient mon regard pendant de longues secondes — le sien est inexplicable, franc, peut-être dur, peut-être inquiet. Il ne sourit pas, moi non plus. Je ne marche plus maintenant, je suis à deux mètres de lui. Le silence nous convient, il serait inutile de le rompre avec d’absurdes paroles. Nous nous disons bonjour, d’égal à égal, puis nous commençons l’ascension.

(J’ai cherché longtemps les ruines d’une abbaye en suivant les directions des panneaux de signalisation, en vain. J’ai pourtant scruté méticuleusement les signes qui s’offraient à ma vue en roulant au ralenti — vieux murs, façades rongées par le temps, corps de fermes délabrés —, je me suis arrêté plusieurs fois, mais je n’ai jamais découvert les ruines que j’espérais. Le mont des ermites existe bel et bien, on peut le gravir, on peut imaginer un tas de choses ; mais nulle trace de cette abbaye. J’en ai conclu que les panneaux mentent eux aussi, qu’il est bon pour un village anonyme de se vanter d’un patrimoine depuis longtemps réduit à l’état de poudreuse cendre.)

Lucien s’arrête à mi-chemin. J’attendais qu’il s’arrête, j’attendais un signe. Je ne voulais pas prendre l’initiative, je voulais lui laisser le choix, j’avais peur de me ridiculiser aussi, peur qu’il éclate de rire soudainement, comme si tout cela n’était qu’une mauvaise plaisanterie — il aurait pu jouer avec moi, me contempler, tout petit dans le creux de sa main, attendre un peu en m’enveloppant d’un silence plein d’ironie, et me laisser tomber enfin, puis me piétiner comme un vulgaire mégot. J’étais plus vulnérable que lui, j’étais fautif, coupable ; lui, on n’aurait rien pu lui reprocher de sérieux : à son âge, il peut tenter ce qu’il veut, il peut me cracher à la figure, me salir, me détruire avec les mots de la honte. C’est lui qui décide. Il s’est arrêté à présent, il se tient droit devant moi — les mouvements à peine perceptibles de ses membres : la nouveauté désarmante de l’onde de vie qui le bouleverse. Son visage, à quelques centimètres du mien. Il ne dit toujours rien, mais continue de me fixer, son regard est plus doux. Il s’approche de moi, hésite un peu, je ferme les yeux, ses lèvres sont fraîches, nos langues se mêlent facilement — alors : cette attention violente qui mobilise toute la fureur de l’être. Nous nous décomposons lentement, abandonnant sur les feuilles mortes et les pierres qui affleurent ça et là les débris de notre pudeur — car son regard a toujours été impudique, portant sur moi une intelligence cristalline de mon désir. Le froid nous enlace brutalement quand parfois le vent souffle, plus impétueux : sa peau très blanche se hérisse, devient sable épais qui retient mes ongles trop longs ; sa bouche s’attarde dans le creux de mon épaule tandis que sa main découvre maladroitement le reste de mon corps. Autour de nous, la transparence de l’air ; les arbres, rares, qui étaient parvenus à croître dans ce sol si peu accueillant se déracinent par à-coups pour se replier au-dessus de nous — ténèbres vertes. Nous respirons d’un seul corps, longtemps. Puis une feuille vient se poser entre nous, nous faisant comprendre que les noces sont finies — et la cime des forêts : pleine de violence indifférente. Je remarque dans le bas de son dos un filet de sang, que je m’empresse de goûter. Il éclate de rire, moi aussi. Il pleut à nouveau, plus fort cette fois, et de sa bouche ouverte sort encore son blanc fantôme.

Sur l’axe principal, en face de la route en cul-de-sac menant à la forêt, une petite église de brique sombre et de pierre jaunie, un peu en retrait. Elle est étroite, resserrée autour d’une nef peu élevée menant à un chœur dénudé, mais tout en pointes, pauvrement agressive. C’est une de ces églises construites au lendemain de la première guerre mondiale, à peu de frais, avec les rares matériaux de construction disponibles dans cette région ravagée — pour l’essentiel de médiocres briques qui se sont fissurées année après année, subissant l’assaut de longues périodes de gel. On a toutefois voulu lui donner un semblant de style, une variante bon marché du néo-gothique. C’est un gothique triste, un gothique misérable, qui sent le manque, les privations, et, déjà, la perte de la foi. D’ailleurs, pas de parvis, pas de place à proprement parler, comme s’il n’avait jamais été nécessaire de permettre aux villageois de se rassembler en foule — la foule, elle est sur l’autoroute et dans le cimetière, à cent cinquante kilomètres à l’heure et au fond du caveau. Une fois par mois, les portes de l’église s’ouvrent pourtant, accueillant quelques fidèles qui se garent le long de la route, et quittent l’intérieur douillet de leur voiture pour s’enfermer une heure dans un espace froid et inquiétant — mais la chaleur est dans les cœurs ; le jeune prêtre trouve les mots justes, il rend la parole de Dieu limpide et sait lire les signes complexes du monde contemporain, il parle en guide clairvoyant — le prêtre est immense parce qu’il fait croire à une foule de choses étonnantes.

(Célérité mystérieuse des catastrophes, comme des écroulements imprévisibles — non, vraiment, je ne m’y attendais pas, mais pas du tout, il a fallu que je me surveille, seconde après seconde, que je contrôle mon souffle, mon regard, tout mon visage, mon maintien, le tremblement des mains qui menace toujours de me trahir, les quelques mots que j’ai été obligé d’articuler le plus naturellement possible. Il a fallu que j’entre sur son terrain, sur le terrain de "c’est scandaleux, on voit de ces choses à notre époque, on n’est plus en sécurité nulle part, quand on voit ce qu’on voit, une promenade en forêt, seule, je n’y pense même pas, quand on voit ce qu’on voit, les parkings au bord des forêts, ils rôdent, ils sont là, des cadres supérieurs, ils sortent de leurs Mercedes, des belles voitures, des messieurs bien comme il faut, et pas que des jeunes d’ailleurs, tiens, même des amis et des collègues de mon mari, on connaît même leurs femmes, mais de toute façon il ne dira rien, on n’est pas comme ça nous, tu parles, c’est pas notre genre de faire du chantage, mais quand-même, c’est incroyable de voir ça, ils sont là, ils attendent, une fois j’en ai vu deux, ils ont surgi comme ça des fougères, mais les fougères, on appelle ça des cheveux-de-Vénus, l’air de rien, je n’en reviens pas, mais quand on prend le chien avec nous, tu parles qu’ils décampent tout de suite, ça leur fout la trouille, non mais tu te rends compte, comme chambres ils fréquentent les forêts, et il n’y a pas que des pédés, tiens, près du cimetière de Bellaing c’est pareil, oui, à Bellaing, on ne le croirait pas, et pourtant si, je t’assure, tous les soirs vers dix-sept heures trente dix-huit heures c’est le même cinéma, un homme et une femme qui se retrouvent dans une voiture, une vieille celle-là, la femme, elle est toute nue mais elle s’arrange pour qu’on ne puisse pas la voir, on ne voit que ses fesses, une femme d’un certain âge d’ailleurs, mais mon mari, ça ne l’empêche pas de faire sa promenade, il les emmerde de toute façon, il ne leur appartient pas ce chemin, mais tu te rends compte ?" Je n’aurais jamais imaginé entendre cela dans de telles circonstances — une espèce de tremblement de terre risquant de rompre en quelques secondes le frêle château de cartes à quoi se résume ma vie. Sur le coup, je me suis demandé si elle savait, si elle disait tout cela pour me mettre au pied du mur, pour observer mes réactions à la loupe. Elle n’a l’air de rien avec son large visage de Flamande, sa démarche malhabile, mais derrière des verres épais, deux billes s’agitent dans tous les sens, anormalement grossies, brillant d’une flamme qui m’oblige, chaque fois que je me retrouve en sa présence, à me tenir à distance. Aucun signe de panique, pourtant. Je suis resté imperturbable, acquiesçant, m’étonnant de certains détails, approuvant ses conclusions, donnant moi-même d’autres exemples édifiants — une institutrice avec ses élèves, sortie pédagogique dans les bois, apprendre à reconnaître les arbres et les oiseaux, et, à quelques mètres de là, alors que la classe s’apprêtait à regagner le car, deux hommes qui copulent et fixent la jeune femme scandalisée, riant, gémissant, se caressant et se léchant avec emphase. Les contrôles sont renforcés, la police fait des rondes plusieurs fois par jour ; les habitués, pécheurs, amoureux de la nature, signalent parfois des individus douteux, relèvent des numéros de plaques d’immatriculation, le stationnement est même interdit une heure avant, et une heure après le coucher du soleil. Mais ils sont toujours là, rien n’y fait, ils sont toujours là, ceux qui partent tôt le matin pour aller travailler, ceux qui ne mangent pas avec leurs collègues le midi, prétextant qu’ils préfèrent rentrer chez eux — leur femme est dépressive —, ceux enfin qui rentrent tard en parlant des horaires de fous qui les terrassent. Ils se méfient, ils hésitent longuement avant de sortir de leurs voitures, le cœur bat à chaque fois, c’est à chaque fois la même peur, une peur animale, la peur de la bête traquée, qui se sent épiée, il y a toujours des yeux dissimulés qui vous observent, on n’est jamais vraiment seul, même seul debout au milieu d’un parking à sept heures dans le brouillard matinal. On y retourne ùamgré le danger, pour quelques caresses à la sauvette, des langues qui parfois se mêlent au hasard, des sensations brutes et inachevées, l’emprise du vide, mais sans vertige, parfois l’envie de rire ou simplement de pisser seul, à l’écart, discrètement. Se faire assassiner à coups de planche.)

Lucien est reparti, je l’ai regardé s’éloigner, il ne s’est pas retourné. Il souriait, il m’a dit "à mardi" avant de mettre son casque. Nous étions sur le parking, en face du cimetière, une famille passait lentement, avec beaucoup de bruit, des cris d’enfants, des voix rauques : des gens qui ont l’habitude de parler fort, qui pensent qu’il est naturel de crier pour se faire entendre. Que peuvent faire deux hommes qui se séparent à la lisière de la forêt de Vicoigne, un samedi après-midi ? Une chose est sûre : nous ne pourrons pas nous retrouver à cet endroit toutes les semaines, ce serait risquer d’être repérés très vite par les habitués. Il y a d’autres possibilités dans les environs, d’autres forêts qui pourraient nous accueillir, mais l’automne ne sera pas souvent favorable à nos rencontres. Les arbres se dépouillent : il faut s’enfoncer très loin dans les sous-bois pour ne plus être visible du bord des routes. Dans cette période de l’année, il devient difficile de rester caché derrière des fougères, on se sent menacé à tout instant. Tout à l’heure, sur le mont des ermites, nous n’y pensions pas, il n’y avait que nous, mais c’était dangereux, c’était terriblement dangereux. Je ne veux pas que nous devenions des bêtes traquées, je ne veux pas que Lucien connaisse cela. J’allume une cigarette et je m’appuie contre la voiture, comme je le fais souvent. Je ferme les yeux. Mon cœur bat très fort. Il n’est plus temps de me poser des questions. Ce qui est fait est fait. Je ne le regrette pas. Mais beaucoup de choses risquent de changer à partir de maintenant.

Je n’arrive pas à dormir, c’est un peu normal. Je n’arrête pas de me retourner. Cela fait trois heures que je suis couché ; je me décide enfin à allumer la radio, j’enfonce les écouteurs dans mes oreilles, pour éviter de faire trop de bruit — parce qu’on entend toujours un peu, malgré tout. Rien qui retienne mon attention, rien de passionnant, un documentaire sur la guerre d’Algérie, un de plus, il y en a tellement en ce moment. Rien d’intéressant sur la BBC non plus. Alors je repense à mes derniers cours. Le Songe de Joachim Du Bellay Angevin. Vanité : ce qui est inutile, illusoire. Le démon a dit : "Vois comme tout n’est rien que vanité". Vois comme tout n’est qu’illusion. Le Songe est une illusion dans l’illusion. L’universelle vanité n’est peut-être elle-même qu’une illusion, etc. A la fin, je me réveille, je reviens brusquement à la réalité, et la lumière du jour efface mes terribles visions nocturnes, tremblements de terre, dépouilles d’animaux, monstres à sept têtes, nymphes éplorées — dans l’une des visions, des faunes se jettent sur un groupe de nymphes, contraintes de prendre la fuite. La discorde, le chaos, là où régnait l’harmonie. Il y a quelque part un fier Torrent, ailleurs un arbre foudroyé qui se reverdit en deux arbres jumeaux, puis dans le poème suivant deux bessons allaités par une louve. Et surtout, la croupe d’un mont, sur laquelle se trouve une fabrique construite en matériaux précieux (or, cristal, jaspe, émeraude) qui croule soudainement. Tout le poème tremble dès le début, dès le premier vers, avec tous ces [R] qui annoncent le tremblement final dans la dernière strophe. Je préfèrerais être sourd, plutôt qu’aveugle ou mort, j’écrirais moi aussi un Hymne de la surdité : mon imagination vibrerait sans doute mieux, d’une vibration interne qui se suffirait à elle-même. De toute façon à quoi bon parler davantage ? Les souvenirs seront toujours sonores, même si je deviens sourd. Tout mon être s’engourdit — Je rayerai tout mon être, c’est beaucoup trop lyrique, c’est franchement ridicule — attention : surtout, ne pas devenir un anatomiste du verbe. Ce qui est fait est fait, on ne pourra pas revenir dessus, cela ne s’effacera pas, ni pour lui, ni pour moi, ni, bientôt, pour les autres. Il faudra bien que cela se sache, je ne pourrai pas l’empêcher. Oh, cela ne viendra pas de lui, il est pur, mais on ne pourra rien y faire. Il paraît qu’il faut assumer ses actes, je l’ai si souvent entendu, j’ai si souvent acquiescé à cette idée, et je l’ai tellement répétée moi-même. Je ferais mieux de me taire plutôt que de délirer comme le bavard, mes crises sont des tempêtes dans un verre d’eau. C’est confortable, je le reconnais. Je m’en contente. Ma lâcheté ne m’étonne plus. J’attends mon heure, j’attends qu’on me démasque. Cela ne saurait tarder. Je ne prévois rien. Aucun plan. Je n’essaierai pas d’esquiver. Je suis las.

[…]