mercredi, 08 avril 2009
Art poétique (méthode de la disparition)
J’avais réussi à obtenir des invitations au Théâtre de la Ville, Yves-Noël voulait voir le dernier spectacle de Jan Fabre, L’Orgie de la tolérance, je ne comprenais rien au titre, je ne saisissais pas ce qui pouvait s’y tramer, et je n’avais vu aucun des précédents spectacles de Jan Fabre, seulement des sculptures dans des expositions, et les installations au musée du Louvre l’année dernière, par le truchement d’un diaporama sur le site de France Culture ; les stèles de marbre noir qui jonchaient le sol dans la salle Rubens m’avaient dissuadé d’y aller, et surtout, dans sa rose nudité, le lombric Fabre, autoproclamé le plus grand ver du monde, et d’autres choses aussi, en somme : dialogue artificieux et aventureux avec l’art du passé, je sentais que les tableaux de maîtres élus pour accomplir cet exercice de style ouvraient à un imaginaire plus riche et plus fin que les fantaisies douteuses d’un artiste soutenu par une si vénérable institution.
Le soir du spectacle j’arrivais une heure à l’avance
Mais non, je ne suis pas là, ce n’est pas comme ça que j’écris, voyez-vous, Yves-Noël m’a dit "dans ton texte ["Mnm’s & Circensem"] on ne peut pas savoir de quoi tu parles", c’est vrai on ne voit pas toujours où ni quand, moi je vois souvent au ras du sol ou plutôt à hauteur d’homme, enfin non, je déplace l’objectif, vous savez c’est comme cette façon qu’on a souvent de prendre une photographie, on reste debout et on se contente de mettre l’appareil à hauteur des yeux, alors non, je mets l’objectif plus bas, jamais plus haut je crois, ou : l’objectif se confondrait avec l’objet, le regard et la chose elle-même dans le même phrasé, comme pour épouser la chose, ça veut dire ne pas juger (ce qui m’embête dans ce que je viens d’écrire ["J’avais réussi à obtenir des invitations au Théâtre de la Ville", etc.] c’est le jugement, très vite apposé, tristesse du jugement ! Comme c’est triste de figer les émotions, alors qu’elles continuent de vivre, au gré des souvenirs, des rencontres, du temps qui passe. (Et Montaigne précise que tristesse est malignité, comme le dit l’italien.) (Et pendant presque dix ans j’ai tenté d’expliquer à mes élèves ce que pompeusement on appelle focalisation.)
C’est peut-être humilité comme dit Yves-Noël, mais humilité, humus, ras du sol, oui, dans ce sens. Je ne peux être que là. Décemment. Décemment je peux dire les choses les plus pures et les plus nues. Il faut qu’elles soient nues, débarrasser la phrase des vains ornements, vaines subtilités, adjectifs de pacotille, trop-plein de sens, verbe ostentatoire. Question d’équilibre et de tension, il y a le plein des mots sur la page, la fixité de la parole écrite, grave et légère, là, les à-coups de ponctuation, et plus jamais de points-virgules, plus de tirets, les points le plus tard possible dans la phrase, les parenthèses par nécessité pour dire autrement ou dire ailleurs. Les vides ! Les entre-deux, le temps qui se perd, les gouffres d’émoi, ce qui ne se dit pas, n’a pas de mots, n’existe que dans le sentiment que ça manque à la phrase, que c’est là, informulé. Rien à cacher, ce n’est pas ça, mais impossible de dire. Faire avec ça, écrire par bonds peut-être, comme dit Novarina, écriture bondissante, je n’arrive pas à dire elliptique qui dit déjà trop nettement.
(Pour revenir aux points-virgules : ils disent avec trop de raffinement qu’ils ne sont ni virgules ni points. Je leur préfère les deux-points, ceux qui déplient la phrase, ou ceux qui comme dans la langue de la Renaissance valent points-virgules.)
Je voudrais que mes phrases disent, non pas ce que je ressens, non pas ce que je pense, non des souvenirs, non des faits, ou émotions, impressions, affects, je ne sais, le sensible affleurant à la conscience, pas ça, non, je voudrais qu’elle disent ce qu’elles seules peuvent dire, ce qui ne se formulerait pas sans elles, leur réalité (peur du cliché en écrivant cela, mais il faut que j’y arrive, saisir ma manière, ce par quoi je prétends être singulier, ou alors à quoi bon écrire ?), et le vertige d’être parlé, que j’accompagne le texte à naître, que je le surveille aussi, quand les automatismes, le bon usage parasitent le texte. Souvent, élaguer, dévêtir la phrase : déterminants (quel mot lourd de sens), adjectifs, virgules non pas superflues, mais impropres, comme tout ce qui dénature la phrase. (Je dis texte, phrase : d’abord la phrase, unité de la phrase, question de mouvement et de souffle, d’attente, arriver à l’épuisement, c'est-à-dire assécher le puits, mettre un point quand vraiment il n’y a plus d’autre solution, l’idéal serait d’y parvenir toujours, et que le point final ne soit pas qu’une pause arbitraire, qui pourrait se faire un peu plus tôt ou un peu plus tard. Affaire de justesse. Dans le chant il faut reprendre son souffle tôt ou tard : dans la phrase écrite, point d’autre règle que celle de ma langue, je ne dis pas de mon souffle, ma langue parce que je ne puis dire autrement, mais ma langue par celles d’où je viens et celles que je rencontre. "Je suis parlé", je ne sais pas comment le dire autrement, que quelque chose de moi se dit, je ne dis pas sans effort de ma part, mais ça se dit presque malgré moi, il n’y a pas d’effort de la volonté, il y a effort dans le vide qui accompagne nécessairement l’écriture, et dans l’écoute des parasites qu’il faut traquer.)
(C’est dans le vide et l’espace qu’on laisse, et la lumière faible aussi, mais belle, que j’ai rencontré Yves-Noël. Dépouillement du texte quand il a mis en scène Mamzelle Poésie à la Ménagerie de Verre, je n’avais jamais vu ça, le texte parfois inaudible, le souffle du vent dans le lointain, et Bénédicte qui lisait mon poème, "Dire que rien /et ne plus rien voir d’autre / que l’impossible image /de toi et le silence / toi et la vie / à peine ouverte", et Yves-Noël commentait mon dernier texte, dimanche dernier : "j’ai encore quelque chose à dire : rien", alors je complète : "toi et le silence, toi et la vie, à peine ouverte", à peine comme on dit à grand-peine, et rien comme on disait une rien dans la langue médiévale, c’est-à-dire une chose, son exact contraire. Finalement, tout ce qui se dit dans la disparition.)
Lien permanent | Tags : littérature, écriture, poésie, langue, méthode, yves-noël genod |
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