jeudi, 15 mars 2012
Buren au Congo
"Je me sens devenir affreusement sincère. Quelle fatigue, me dis-je, quelle barbarie! Tout ceci est inhumain."
Paul Valéry, Le Problème des musées (1923)
Je suis un peu effrayé à l'idée de passer la nuit à écrire, mais comment faire autrement, après avoir relu "Bichon chez les Nègres" à cause d'un épouvantable article du Monde intitulé "Le rêve artistique peut-il transformer l'Afrique?" Comprendre: "Notre cauchemar artistique achèvera l'Afrique." Je cite rarement les auteurs des articles que je commente parce que j'ai toujours plus l'impression de lire un journal que des auteurs, mais en l'occurrence, c'est tellement fort de café qu'il a bien fallu que je googlise Emmanuelle Lequeux, pour découvrir que cette rédactrice au Monde et à Beaux Arts semble une sympathique spécialiste de l'art contemporain, personnellement engagée dans la Biennale de Belleville.
Ainsi renseigné sur l'auteur (maigrement il est vrai), je me lance dans la relecture critique de cet épouvantable article écrit "sans apprêt": "le ton de la chose, de la simplicité et de la clarté." (Relire le Supplément au Voyage de Bougainville de Diderot: c'est ainsi que le philosophe B répond au philosophe A qui lui demande de qualifier le style de Bougainville dans son Voyage.) Cette version moderne et renversante de l'opération-Bichon narrée par Paris-Match en 1955 et dont Barthes livra un commentaire fameux dans ses Mythologies aurait pu s'appeler "Nous allons vous faire aimer l'art contemporain", sur le mode de la menace déguisée en promesse de bonheur, comme le slogan de France Télécom, "Nous allons vous faire aimer l'an 2000" (et les années qui vont suivre, comme on a pu le constater depuis: plans sociaux, salariés dépressifs, suicides).
Assez tourné autour du pot aux roses (rouges et blanches), encore que... "Je n’aime pas trop les musées, disait Valéry. Il y en a beaucoup d’admirables, il n’en est point de délicieux. Les idées de classement, de conservation et d’utilité publique, qui sont justes et claires, ont peu de rapport avec les délices", et ce n'est pas un musée mobile nommé MuMo qui changera quoi que ce soit à l'affaire, bien au contraire. Avant de "se diriger à la fin de l'hiver vers l'Afrique", notre MuMo aura d'abord été un projet (c'est-à-dire une "forme camouflée d'esclavage", comme on sait) sponsorisé par le groupe Bolloré qui a "facilité toutes les procédures" de circulation du camion-missionnaire en Afrique. Notre autrice (pour reprendre un vocable récemment promu par le même Monde), anticipant les sarcasmes, argumente approximativement: "Du rachat de bonne conscience? Sans doute, mais on l'oublie à voir les mines des 1800 gamins de l'école qui ont accès à ces richesses, pendant un mois et demi." Le groupe Bolloré est ainsi blanchi en quelques mots, et avec lui ses partenaires altruistes, à savoir la Fondation Total, PSA et Euro RSCG. Dans ces conditions, on ne doute pas du succès de la geste bolloréenne, jusqu'à cette phrase ultime qui retentit comme un slogan publicitaire: "Comme quoi, l'infini, ça ne prend parfois pas si longtemps." (Variante lyrique du "changement-c'est-maintenant".) Cette phrase est un exemple parfait, par sa concision et son efficacité de bazar, du brouillard épais de l'entendement que l'on voudrait faire passer pour transparence azuréenne. (Chez Diderot, nos philosophes commencent par deviser du brouillard, qui les empêche de contempler la "superbe voûte étoilée"...) Comprendre, donc: "Je viens de vous démontrer que l'infini de l'art, d'autant moins fini que les artistes le mettent généreusement à la portée des Africains, ce Bien infini s'origine à quelques coups de fil audacieux de l'entreprenante Ingrid Brochard, porteuse du projet comme on dit, à des artistes renommés." On précise que la "dynamique entrepreneuse" a usé de son "charme pour séduire en quelques mois la crème de l'art international". Elle aurait d'ailleurs "harcelé" le "sévère James Turrell" qui "a craqué".
Ode à la harceleuse bienfaisante, figure moderne de la dame patronnesse, transfigurée par l'art contemporain, confessant qu'elle s'est "sentie toute petite, une goutte dans l'Univers", et l'on se demande si c'est elle ou la journaleuse qui a érigé cet univers en entité divine pourvue d'une majuscule incongrue. Mais enfin, ce déisme posthistorique se réduit à pas grand-chose, dans une fin de citation bien triviale, la main sur le coeur au royaume des poncifs: "Depuis, j'ai envie de grandir. J'ai envie de donner plus de moi-même à ces enfants, de les aider à s'épanouir. Je ferai tout pour qu'ils continuent à faire du dessin, qu'ils ne pratiquaient pas avant, et on se débrouillera pour trouver du papier et des crayons!" ("La palette et le pinceau à la main", écrivait Barthes...) Car, on l'a appris par la bouche d'une médiatrice (autre figure du catéchisme festiviste): "Ici, l'art se résume à l'artisanat. C'est bien qu'ils voient autre chose." L'autre chose qu'est "l'infini de Turrell", qui semble dans cet article l'horizon indépassable de la jouissance esthétique, jointe aux rais d'amour universel que dardent tous les saints et les saintes du capitalisme, du journalisme et de la médiation culturelle (j'oubliais l'UNESCO et le ministère français de la culture, qui bizarrement ne sont pas cités dans l'article, mais dont la responsabilité s'affiche sur le générique du teaser du MuMo), me font penser à cette belle sentence de Céline: "L'amour, c'est l'infini mis à la portée des caniches".
Ayant donc compris qu'il s'agit là d'un "geste néocolonialiste", n'en déplaise à Emmanuelle Lequeux qui prétend le contraire, il nous reste à en détailler la méthode et le programme. L'opération-Buren commence avec l'arrivée d'un "drôle de camion rouge rayé de blanc" à Douala, capitale économique du Cameroun. Avec la "poussière de la cour" (d'école) dans laquelle le camion burené révèle sa "cargaison" fantastique, c'est toute la sécheresse et la pauvreté souriante de l'Afrique qui vient à vous, aussitôt perturbée, contrariée, brouillée, annulée (Muray dirait liquidée) par l'image grotesque d'"un énorme lapin, tout rouge", sorte de totem gonflable aux allures de cartoon monochrome. Il me paraît extraordinairement révélateur et glaçant (mais l'ont-ils fait exprès?) que ce lapin soit rouge. Pour Barthes, le nom du "Pays des Nègres Rouges" du récit de Paris-Match était d'une ambiguïté terrifiante, évoquant à la fois la teinture dont les habitants se couvraient et "le sang qu'on était censé y boire". Le petit Bichon était menacé, c'était ses boucles blondes face aux noirs desseins des "Nègres Rouges". Avec le MuMo, tout se passe comme dans la contre-argumentation maladroitement anticipatrice d'Emmanuelle Lequeux: le Blanc est rouge de ses crimes colonialistes, il le sait, le montre, mais c'est du passé, il se rachète par la création artistique et fait bouffer son lapin enragé aux "gamins" et aux "bambins" (Ursula, Zidane et les mille huit cents autres, qui, sous la plume de notre plumitive, remplacent, dans un élan sans doute inconscient de battage de coulpe, le blanc et blond Bichon... mais ce n'est ici que la première étape: elles seront nombreuses, les victimes de la disneylandisation de l'Afrique, qui n'en a pas fini d'admirer les aurores bolloréales et les infinis firmaments infirmes en container).
Outre l'émotion esthétique provoquée par les verroteries en tout genre qui donc débordent du "container" mumofié, l'entreprise a une mission d'éducation. La parole des petits Camerounais est verrouillée? Les "1800 gamins de l'école" sont "trop disciplinés pour se laisser aller"? "Ils sont éduqués [...] dans une discipline de fer"? "Un enfant camerounais qui prend la parole librement est considéré comme mal élevé"? Qu'à cela ne tienne, l'ambulance civilisatrice rouge et blanche Buren & Turrell Associés aide les enfants à exprimer leur émotion: "Heureusement, les deux médiatrices camerounaises du MuMo ont l'art de faire surgir la parole et d'attiser la curiosité." (On dirait la même chose d'un papier d'Emmanuelle Lequeux.) Ou comment un gros lapin tout rouge fait accéder l'Africain à l'expression et au partage de son émotion. Barthes commentait: "C’est une situation grave pour une société que de se mettre à développer gratuitement les formes de ses vertus."
Assez.
L'indescriptible MuMo a remplacé la Sainte Bible, mais les prétendues oeuvres d'art, si jamais elles eussent pu décemment prétendre à un tel statut, l'ont perdu dès leur conditionnement dans le container du MuMo, bientôt réduites en poudre aux yeux. Quand Homo Festivus Festivus, représentant du genre humain à l'ère posthistorique (vous et moi), se pique d'amuser la galerie africaine qui s'ennuyait à mourir de faim dans son artisanat povera, il ne reste qu'à dire comme Auguste mourant: "Acta est fabula, plaudite!" Mais l'on peut aussi conclure par une parole de philosophe de salon... Dans le Supplément au Voyage de Bougainville, le Tahitien Orou disait à l'aumônier: "Crois-moi, vous avez rendu la condition de l’homme pire que celle de l’animal. Je ne sais ce que c’est que ton grand ouvrier: mais je me réjouis qu’il n’ait point parlé à nos pères, et je souhaite qu’il ne parle point à nos enfants; car il pourrait par hasard leur dire les mêmes sottises, et ils feraient peut-être celle de le croire."

Un jeune Massaï porte une caisse de bouteilles de Coca-Cola à Kisaju, au Kenya. © Radu Sigheti/Reuters (source: Chez Michel Wieviorka)
A Douala, une élève regarde à l’intérieur du musée mobile (MuMo), camion rayé par Daniel Buren. © IDRISS YOUMIE (source: LeMonde.fr)
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mardi, 06 mars 2012
Le Plan B
Mon héros, dans sa fuite, fera sans doute escale à Poitiers, tant pour le Sourire de Ségolène Royal que pour ce Plan B raconté dans la comique rubrique "Faiseurs de culture" du Monde d'aujourd'hui, où l'on ne peut décider si le parfait Festivus Festivus sous les traits duquel apparaît cet Ivan Péault de Poitiers est une création du journaleux pétri de vivre-ensemble et de modernité modernante ou une réalité ontologique représentative du néo-humain amateur d'artistisme qui par contre lit Sartre et Camus (Albert):
[En gras, ce qui me paraît le plus typiquement festiviste, et, entre crochets, quelques commentaires personnels.]
"Silhouette noire, filiforme, le visage émacié, Ivan Péault cache bien son jeu. Sous des dehors calmes, presque trop [mais on apprendra à la fin de l'article que c'est un battant et même un révolté], le trentenaire ne manque pas d'idées, animé par une volonté quasi politique de transmettre toutes les formes de culture. [Il faut apprécier la modalisation de l'adverbe quasi qui laisse au trentenaire une marge de progression – dans un autre article de la même rubrique langienne, la semaine dernière, j'ai lu le portrait d'une Festiva Festiva accomplie, qui avait fini par s'engager en politique, devenant une élue.] Il y a juste un an, à Poitiers, Ivan Péault a monté le Plan B, un bar qui ne correspond à aucun code du genre, où l'on peut "Boire, Bouffer, Bouquiner et déBattre" [et Bêtifier]. A la fois scène de théâtre, de musique, rampe de skate [là, vraiment, ça me fait penser à ces propos de Jack Lang dans Libération en 1998, cités par Muray dans Après l'histoire I: les fêtes techno, disait-il, "ont favorisé l'essor de toute une génération de jeunes artistes, musiciens ou créateurs de mode, graphistes ou animateurs vidéo, acteurs de théâtre ou sculpteurs sur glace." Et Muray de commenter: "Que venaient faire là les sculpteurs sur glace? Pourquoi pas les mouleurs en superglu? Les ornemanistes sur PVC? Les plasticiens ès châteaux de sable et bonshommes de neige? Je n'ai rien, bien entendu, contre les sculpteurs sur glace, mais je ne vois pas pourquoi l'ex-ministre de la culture les privilégie."], bibliothèque, lieu de débats féministes et écolos [dans mon roman, mon héros assisterait par exemple à un débat sur les photos d'Aliaa Elmahdy – voir ma note d'hier], salle d'exposition, l'espace se veut un carrefour de cultures, un lien entre le public et les artistes émergents. Sans prétention. L'endroit est chaleureux, accueillant et suffisamment vaste pour accueillir jusqu'à 150 personnes: deux pièces de 160 m² dans un ancien garage à proximité de la gare, des lampes en aluminium, des vieux sièges de cinéma, des murs rouges et gris.
Ivan Péault détaille un parcours personnel parfois chaotique, mais toujours guidé par la volonté de "faire de la culture". Il est pourtant incapable de dire d'où lui vient ce désir. "Je suis né à Cholet, où c'est le néant culturel. Il n'y a même pas de radio indépendante, et c'est quand même dommage de se limiter à ce qu'on entend sur la bande FM. Mes parents sont issus d'un milieu modeste, voire pauvre. Mon père n'écoutait même pas de musique... Si, Véronique Sanson!" Dans la discothèque d'Ivan Péault, on trouve de la musique classique, du folk, de la chanson française. Des goûts hétéroclites qui se sont forgés avec le temps, au gré des rencontres et des occasions. Et qui ne rentrent pas en ligne de compte lorsque le patron du Plan B accueille des groupes: "Je ne veux pas me limiter à ce que j'aime. Ce qui compte, c'est la qualité!"
Le jeune homme a donc bâti seul sa propre identité culturelle, qu'il dit être incapable de définir: "J'ai pris ce qu'on m'a donné!" Au collège déjà, Ivan Péault faisait ses propres choix, sans demander son avis à personne. Il préférait suivre les cours de littérature et d'histoire que ceux de sciences, qu'il séchait allègrement. Sans jamais cesser d'être bon élève. "J'avais un peu l'impression d'être le vilain petit canard. J'étais l'intello, le gauchiste."
Après son bac, Ivan Péault entame des études de lettres modernes à Rennes avant de se diriger vers l'information-communication. A cette époque, ses parents le voient professeur à la fac, mais il entre dans le milieu associatif. [Il y aurait à partir de ces deux dernières phrases tout un roman d'apprentissage moderne à écrire.] Il trouve un emploi-jeune dans une structure d'édition L'Œil électrique [cf. Martine Aubry concurrente de l'Etat civil en créateur de néo-métiers, dans Désaccord parfait]: "Mon père était désemparé, il espérait mieux pour moi. Mais c'était mon choix [relents d'une abjecte émission télévisée] et je l'ai assumé jusqu'au bout." Lorsqu'il parle de cette époque, Ivan Péault s'anime. Il côtoie "enfin" des gens qui lui ressemblent, avec qui il partage une soif de projets, de liberté et un engagement politique. "Je suis plutôt un rouge!", s'amuse-t-il [plutôt: même commentaire que pour quasi, cf. supra]. "Enfin", il transmet la culture et organise des ateliers d'écriture dans des centres de détention et des lycées professionnels. [Le pompon: cet Ivan est un terrible passeur de culture.]
Pour le patron du Plan B, la culture est un moyen de défendre et d'affirmer ses idées. De penser le monde: "On ne peut pas être un bon citoyen sans culture." [Exit la part maudite, mais on s'en doutait un peu.] Quel que soit son projet, Ivan Péault travaille à ce que tout le monde puisse y accéder. "A un moment, j'ai voulu monter une bibliothèque ambulante avec un copain. [On le sait: la culture et l'artistisme ont investi la rue.] On avait envie de circuler de village en village dans un bus à deux étages. Mais on a manqué de financements!" [La statodépendance le guette.] Pour lui, la culture ne s'est pas assez démocratisée, "elle est encore réservée à ceux qui ont les ressources intellectuelles et financières. Ce n'est pas normal". [Et vive l'égalitisme!]
Avec le Plan B et ses bières bio à 2,50 euros, Ivan Péault veut être accessible à tous. [Et vive le rapprochisme!] Des familles viennent écouter des concerts de slam, des étudiants viennent voir des improvisations de théâtre, "il y a même des jeunes UMP, et ça me va, même s'ils ne me ressemblent pas!". Idéaliste, Ivan Péault l'est indéniablement. "On me l'a toujours dit, ça inquiétait même mes parents!" Mais le jeune homme est aussi un battant. De ses lectures, il retient surtout Sartre et Camus. Le Mythe de Sisyphe l'a notamment beaucoup marqué: "Pour dépasser l'absurdité de la vie, Camus nous dit qu'il faut se révolter. Moi j'ai besoin de projets et de créations pour dépasser mes angoisses." [Et le rapport entre ces "projets de création" et la révolte?] Aujourd'hui, le Plan B est son projet, mais "pour encore cinq ans maximum", confie Ivan Péault, avant un autre départ culturel et altruiste." [Cette fin est à couper le souffle.]
A consulter avant 2017, donc: http://www.barleplanb.fr/
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lundi, 25 mai 2009
"Le Monde" du 25 mai 2009
Comment vivez-vous votre détention ?
Très bien merci. Tractions, course à pied, lecture.
Pouvez-nous nous rappeler les circonstances de votre arrestation ?
Une bande de jeunes cagoulés et armés jusqu'aux dents s'est introduite chez nous par effraction. Ils nous ont menacés, menottés, et emmenés non sans avoir préalablement tout fracassé. Ils nous ont enlevés à bord de puissants bolides roulant à plus de 170 km/h en moyenne sur les autoroutes. Dans leurs conversations, revenait souvent un certain M. Marion [ancien patron de la police antiterroriste] dont les exploits virils les amusaient beaucoup comme celui consistant à gifler dans la bonne humeur un de ses collègues au beau milieu d'un pot de départ. Ils nous ont séquestrés pendant quatre jours dans une de leurs "prisons du peuple" en nous assommant de questions où l'absurde le disputait à l'obscène.
Celui qui semblait être le cerveau de l'opération s'excusait vaguement de tout ce cirque expliquant que c'était de la faute des "services", là-haut, où s'agitaient toutes sortes de gens qui nous en voulaient beaucoup. A ce jour, mes ravisseurs courent toujours. Certains faits divers récents attesteraient même qu'ils continuent de sévir en toute impunité.
Source: Le Monde
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