dimanche, 04 octobre 2009

"Je caresse ta peau, je baise ta bouche...

Qui, je? Qui, toi? Quand je touche ma main de mes lèvres, je sens l'âme qui passe comme une balle de part et d'autre du contact, l'âme s'ébroue tout autour de la contingence. Peut-être sais-je qui je suis en jouant ainsi à mon âme, multipliant les filets fins de l'autocontact au-dessus desquels l'âme vole dans tous les sens. Je t'embrasse. Nous n'avions jamais appris que le duel, le dualisme, que la perversité, amants dérisoires, cruels et pressés. Je t'embrasse. Non, mon âme ne vole pas autour de ce filet ténu que nous nous tendons tous deux autour du contact. Non, ce n'est pas mon âme, ni la tienne. Non, ce n'est pas si simple, ni si cruel. Non, je ne t'objective pas, ni ne te gèle, ni ne t'englue, ni ne te viole, ni ne te traite comme l'ennuyeux marquis. Ni n'attends que tu en prennes la relève. Il faudrait pour cela que je devienne spectre et que tu te fasses automate. il faudrait pour cela que tu deviennes larve ou lémure, que je me change en boîte noire. De fait, par maladie ou fatigue, cette situation limite arrive. Dans tous les autres cas, presque toujours, j'appuie un couloir brun sur ta zone opaline, ou une région claire sur un département violet. Tout dépend du lieu, tout dépend du temps, de la circonstance. Commence la patience. Et l'exploration infinie. Nous tâtonnons, dans le taillis des circonstances, comme un aveugle-né qui déchiffre le braille, comme nous choisirions des laines, dans la nuit."

Michel Serre, Les Cinq sens, Editions Grasset & Fasquelle (1985)