lundi, 21 mai 2012
Je fais vœu désormais...
Le dîner s’était prolongé dans la nuit, les élégantes avaient pris congé vers une heure du matin et aussitôt des rails de poudre blanche s’étaient formés sur des boîtes de CD en plastique, grossièrement tracés au moyen d’un Pass Navigo — une carte de transport en commun utilisée en Île-de-France. Ainsi allait le commerce des hommes: de nombreuses trajectoires s’inventèrent qui, de conversations tendues en conseils amicaux, nous menèrent insensiblement au lever du jour, jetés dans la rue vers cinq heures du matin, un garçon de café ironisant "Paris s’éveille", nous servant sur une terrasse quelconque près de la Place de Clichy, tandis que nous attendions que la ville s'animât — nous n’étions plus que deux car E***, qui détestait assister au lever du jour et n’avait pas supporté l’extinction des réverbères tandis que nous avancions sur l’avenue de Clichy, s’était claquemuré dans le premier taxi qui avait réagi à sa danse de sémaphore. Nous avions marché une demi-heure environ, j’avais reconnu des endroits où j’étais déjà passé, telle la station Guy Môquet qui me rappela un amour envolé mais déposé sur ce blog dans les pages de septembre 2008 — j’ai un souvenir assez précis de tout ce que j’ai consigné ici. S’il est nécessaire de rassurer mon lecteur inquiet, je précise que je n’ai pas pris de drogue, si ce n’est une quantité déraisonnable de cigarettes.
[Le mot "rail" est apparu dans la langue française en 1817 avec le sens d’une "bande de métal servant de guide et de support aux roues d'un train". Il est emprunté à la langue anglaise, mais l’anglais "rail" est lui-même issu de l’ancien français "reille" qui signifie "barre de porte, barre, barrière", du latin "regula". Rail: règle.]
Jeudi 4 septembre 2008: "Benoit, béni Benoit, Saint Benoit, qui es-tu, aux parfums de Russie, je ne te connaissais pas, les mots tournaient rue Guy Môquet, il y avait un drôle de café aux couleurs de fruits, je me promenais avec Le Piéton de Paris et je lisais un texte sans inspiration ni intention, et tu me demandais en m'offrant un verre, et tu souriais, et je ne sais même pas la couleur de tes yeux, je ne sais que leur lumière comme flammes jumelles balancées aux souffles de cigarette et de vin rouge biologique, tu me demandais, et sur le trottoir gravé de fatigues les derniers clients s'attardaient en rires de fin de soirée, je ne sais plus ce que tu me demandais, puis tu courais au vent frais de la nuit, et tu volais au-dessus des passages piétons et les voitures et les scooters s'arrêtaient, ta veste d'équitation aux boutons dorés, vaguement ouverte sur ton cœur effaré, nous courions rue Guy Môquet un soir de septembre." Cette histoire avait duré deux ou trois jours. Il pourrait sembler exagéré de parler d’une histoire d’amour, mais il suffit de le décider, et nous le fîmes, Benoit et moi, en nous séparant, une nuit, au téléphone, à chaudes larmes. Je l’avais rencontré sur internet, nous avions passé une nuit ensemble, il était étudiant à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, vivait dans un petit studio dans le 17e arrondissement, m’avait donné en cadeau d’adieu une ballade de Vanessa Paradis. Toutes mes rencontres sur internet se sont terminées dans les larmes, le drame, la colère parfois. Récemment, la haine.
Ce poème en prose que j’appelai naïvement "Bénédiction" est un exercice de style dont j’ai pu être assez fier, mais en le relisant, et en le publiant à nouveau, ne me vient à l’esprit que la formule de Michaux: "Qui je fus". Je fus celui-là mais ne le suis plus. Tout ce qui est écrit là est exact: c’est l’exacte transcription de ce que mon imagination, dans les limites de ses pauvres facultés, fut capable de projeter une nuit de septembre, pour transformer un échec amoureux, une histoire apparemment minuscule, en poème de pacotille. Je me souviens plus du temps passé à peser la syntaxe de cette longue phrase que du malheureux Benoit qui me quitta presque aussitôt qu’il m’eut rencontré. A la différence de la "passante" de Baudelaire, mon jeune amant avait un nom: il s'appelait Benoit et le poème s'appela naturellement "Bénédiction". Et mon effort pour feindre de croire que comme dans le fameux poème, le regard de cette "fugitive beauté […] m’a[vait] fait soudainement renaître"… "Un éclair [points de suspension…] puis la nuit [point d’exclamation!]"...
A la terrasse d’un autre, nous écoutâmes hier une émission littéraire dont Olivier était l’un des invités. C’était une transmission différée, si bien que je l’entendais par mes écouteurs alors qu'il se tenait silencieux à côté de moi, lui-même attentif à ses propos enregistrés, constatant que certains passages avaient été coupés, et s’étonnant parfois de ce qu’il avait dit. Une connaissance nous surprit en nous saluant: "Ça a l’air efficace au niveau de l’interpénétration entre vous." Olivier griffonna quelque chose sur mon carnet bleu. Manière de règlement de compte — la connaissance est un ex. Je notais moi aussi quelques expressions des invités de l’émission. Olivier: "J’ai beaucoup de mal à faire ça: Il était une fois." Une autre invitée qui, m’apprend la Pythie de Moutain View (délicieuse périphrase d’Antoine Compagnon désignant le barbare Google), "poursuit la rédaction d'une thèse sur la sexualité des jeunes gays et lesbiennes à l'Observatoire sociologique du changement", rejetant l’école de l’autofiction dont Olivier se sent proche: "J’ai beaucoup plus confiance dans l’exubérance de l’imagination".
Plus tard j’achetai une robe pour Clélie au Disney Store des Champs-Elysées puis, cherchant en vain Romance nerveuse dans les rayonnages désordonnés du tout proche Virgin Megastore, je demandai à une vendeuse s’il lui restait des exemplaires. Elle alla dans la réserve du magasin et m’en trouva un dans l’édition de poche. Ouvrant le livre, j’y trouvai une citation de Mallarmé en épigraphe, qu’Olivier m’avait envoyée dans un sms: "Tout âme est un nœud rythmique." Je m’étais répété plusieurs fois cette phrase, contemplant sa densité, perdu dans l’abîme millénaire du mot "âme", me demandant quelle était son âme, et quelle la mienne. Dans la nuit nous nous interpénétrâmes. Dans la journée nous lîmes. Luc Lang conclut un livre sur la fiction par une citation de Louis-René Des Forêts: "Là où la fiction se substitue au réel, le climat devient moins pesant, la vision plus large, l’être y respire enfin dans son élément et retrouve sans effort une liberté de mouvement qui le porte, se jouant des contraintes, au sommet de ses capacités inventives, sources elles-mêmes de vérité, pour autant que par une sorte de transmutation il fait de l’imaginaire son domaine inaliénable."
Olivier feuillette le seul classeur de cours que j’aie gardé. Année scolaire 2005-2006. Il y a La Seconde semaine ou enfance du monde de Guillaume du Bartas ("O père sans enfans! O père miserable! / O reins par trop féconds! O race dommageable! / O gouffres inconnus, or pour moy descouvers! / O naufrage du monde! O fin de l’Univers! / O ciel! O vaste mer! O terre non plus terre! / O chair! Sang!"), Le Théâtre des divers cerveaux du monde, auquel tiennent place, selon leur degré, toutes les manieres d’esprits & humeurs des hommes, tant louables que vicieuses, déduites par discours doctes & agréables, Les Contes de Perrault, Peau d’âne de Christine Angot, les Salons de Baudelaire et Dans la solitude des champs de coton. Il photographie une page manuscrite — c’est le corrigé d’une question d’analyse sur un sonnet de Ronsard qui se termine ainsi:
Puisse avenir qu'un poète amoureux,
Ayant pitié de mon sort malheureux,
Dans un cyprès note cet épigramme :
CI-DESSOUS GÎT UN AMANT VANDÔMOIS,
QUE LA DOULEUR TUA DEDANS CE BOIS
POUR AIMER TROP LES BEAUX YEUX DE SA DAME.
Olivier lit sur mon blog d'anciennes notes, des poèmes où je contais mes rencontres nocturnes, ici et là. Plus tard, il publie sur le sien la photographie d'une page, un sonnet de Théophile de Viau, expression crue, rimes cyniques comme le repentir final où le poète règle sa conduite:
Phyllis, tout est foutu, je meurs de la verolle,
Elle exerce sur moy sa derniere rigueur:
Mon Vit baisse la teste et n’a point de vigueur,
Un ulcère puant a gasté ma parole.
J’ai sué trente jours, j’ai vomi de la colle;
Jamais de si grands maux n’eurent tant de longueur:
L’esprit le plus constant fût mort à ma langueur,
Et mon affliction n’a rien qui la consolle.
Mes amis plus secretz ne m’osent approcher;
Moy-mesme, en cet etat, je ne m’ose toucher.
Philis, le mal me vient de vous avoir foutue!
Mon Dieu! je me repens d’avoir si mal vescu,
Et si vostre courroux à ce coup ne me tuë,
Je fais vœu désormais de ne foutre qu’en cu!
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mardi, 24 avril 2012
Ô
C'est la pause méridienne comme on dit dans mon administration
je déjeune d'une gauffre en rentrant au bureau
n'ai pas déjeuné avec mes collègues pour une fois
comme hier
rue de Grenelle je croise Barberine
elle revient du Portugal
justement je viens de me procurer les Poèmes anglais de Pessoa
à cause d'un sonnet lu au hasard à la page quatre-vingt-huit
whether we write or speak or are but seen
we are ever unapparent
what we are cannot be transfused
into word or book
our soul from us is infinitely far
Victor Hugo se rappelle qu'un soir d'été
il y a longtemps de cela en 1834 il allait à l'
O
-bservatoire
à deux pas imaginaires de chez
O
-livier
songe
du
toire
mon-
c'est pour cela que je parcours Le Pro-
la nuit est claire l'air
pur le ciel
serein la lune
à son croissant on distinguait
à l'oeil nu la rondeur
obscure modelée la lueur
cendrée
puis à la page cinquante-cinq je me décide tout à fait à
m'emplir de science humaine
être un homme avant tout et surtout
ne pas craindre de me surcharger d'humanité
lester ma raison de réalité
me jeter à la mer ensuite
sur la plage de Fécamp pour Olivier j'ai ramassé un galet
un de ces galets troués qui à l'intérieur brillent de tout leur quartz
les livres de poésie ont été déplacés dans une salle carrée
nous nous faisons des politesses
le passage est étroit
le vendeur attentif me conseille le premier volume du Journal de Thoreau
1837-1840
page cent soixante-seize
un seul mot est plus sage
que n'importe quel homme
que n'importe quelle suite de mots
même si dans son sens immédiat
il peut s'avérer faux
[qui est à n'en pas douter une mauvaise traduction de l'américain:
se révéler faux et non s'avérer faux]
sa signification profonde se vérifie
par son origine et par analogie
le langage est l'oeuvre d'art la plus parfaite au monde
il a été retouché par un millier d'années de ciselage
ou galet roulé par les vagues
sur les conseils du vendeur
sur mon carnet je note
le titre d'un livre qu'il m'amène
L'Art de voir les choses
quelqu'un lui demande L'Île des esclaves
je feuillette un livre d'entretiens avec Marguerite Duras
paru le mois dernier
sous-titré on ne peut pas
avoir écrit Lol V. Stein
et désirer être encore
à l'écrire
mais celui qui m'occupe s'épel-
le O L
I
V
I E R
S T E I N
E R
et la courbe de ses yeux...
et le rayon violet de ses yeux...
Dans La Quatrième personne du singulier
Novarina raconte quelque chose sur
la main qui comprend le livre
avant les yeux
quelque
chose
comme
ça
puis
à Barberine je récite quelques vers célèbres de Pessoa appris à l'université
o poeta é um fingidor
finge tão completamente
que chega a fingir que é dor
a dor que deveras sente
le poète est un feinteur
dont l'art de feindre est poussé à un point tel
qu'il en arrive à feindre qu'est douleur
la douleur qu'il ressent vraiment
puis
nous causons des élections
aux affaires financières les agents ont été prévenus
deux semaines de vacances maximum
entre juillet et septembre
à l'époque de Ronsard l'art de feindre s'appelait feintise
c'était quand même autre chose
(ainsi sur ses rails circulaires tourne
accaparant la raison
ce petit train a ressorts
qui s’appelle le cœur)
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mardi, 20 mars 2012
L'heur de me plaire...
On s’habitue à la lenteur d’un récit, on l’accepte, passée la confusion première, on se soumet au rythme grégorien des déambulations d’un moine errant, d’un gyrovague, les stations des heures durant dans une basilique anuitée, le recueillement devant les saintes reliques, on finit par errer soi-même. Le récit a montré sa logique simple, évidente comme la foi d’un pape du futur dans Rome aux églises incendiées, aussi belle et artificielle que les marbres et les ors qu’on nous désigne à chaque coin de page, aussi évidemment mensongère que le Saint-Suaire — mais comme le pape le tient pour authentique linge du Christ souillé miraculeusement de son sang, de sa sueur et de sa lymphe, quoi qu’en pensent les mécréants, on accepte cette vérité-là qui s'appelle littérature et se fout des ricanements de la foule.
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lundi, 19 mars 2012
La littérature, c'est maintenant
En début d’après-midi, je ne sais plus comment c’est venu, Michel m’a parlé d’Yma Sumac, dont le nom ne m’était pas inconnu, mais je ne m’attendais pas à entendre pareille voix ni à voir ce drôle de spectacle en technicolor, ces Forest Creatures que fait parler la princesse inca dont on a dit que son nom était l’anagramme de Camus, car comment pouvait-on concevoir qu’un tel phénomène ne fût une mystification? Ce soir, j’écoute une compilation de ses chansons bizarres tandis que je recompose le fil de ma journée.
Michel s’était dirigé vers la Place de la Bastille pour assister au rassemblement, et peut-être se fondre dans le cortège du peuple de gauche. Il me dit ce soir que les gens ne criaient pas "Mélenchon président!" mais "Résistance!". Nos chemins s’étaient séparés à l'entrée de la station de métro Arts et Métiers, je partais à pied vers la Seine, je pris un bus rue de Rivoli, un métro boulevard Raspail, et un ticket pour entrer au Salon du Livre où j’achetai quelques volumes au format de poche: un Dictionnaire culturel de la Bible, une Nouvelle histoire de l’homme, un livre d’Hubert Reeves sur les oiseaux (spécialement pour préparer une scène sous le ciel étoilé dans mon roman), une anthologie poétique de Stéphane Hessel (parce qu’il faut bien que j’aille au-delà de ma détestation un peu primaire de son commandement d’indignation), le Précis de l’histoire de France de Michelet, un essai de Jean Sévilla intitulé Moralement correct et un livre de Philippe Katerine, Doublez votre mémoire, sorte de journal intime manuscrit et illustré (pour mon roman toujours: une scène de bad trip dans une soirée-garage).
La foule emplissait les allées et la plupart des stands. Il n’était pas déplaisant de constater que les enseignes qui faisaient la promotion des livres numériques étaient désertes. On venait pour les vrais livres, même si le principe même du Salon et l’écrin vulgaire du Parc des Expositions ne permettaient pas qu’on demeurât attentif et curieux plus de deux heures. Il y eut un carrefour très encombré, des perches, des gens qui se regardaient interloqués. Je compris en contournant l’attroupement que François Hollande se trouvait là, il devait être en train de parler, mais on ne l'entendait pas, et je ne sais plus ce que son programme propose concernant le livre…* Plus loin, dans une espèce d’amphithéâtre de tréteaux, sous l’enseigne du Centre national du livre, un modernagogue vitupère, explique qu’il faut parler cinq langues, qu’on ne peut plus faire l’économie du chinois, qu’on ne peut plus être citoyen d’un coin du monde. Un autre, au micro de France Culture, dénonce les nouvelles méthodes de sondage. A la sortie du Salon, un acteur hirsute tracte pour son spectacle comme on voit en juillet dans les rues d’Avignon: "Pour la première fois et pour le tricentenaire de sa naissance, Rousseau vous fait ses confessions, au Théâtre de l’Île Saint-Louis…" Comme je termine ma cigarette à la bouche d’ombre du métro, je vois passer Vincent Delerm que j’avais aperçu tout à l’heure (sans quoi je ne l’aurais sans doute pas reconnu: ce jean, ce blouson passe-partout). Sur les quais, une jeune femme me demande de la prendre en photo. Elle est étrangère, son français approximatif. Elle me tend un iPhone blanc, je rate la première photo parce que ces trucs sont trop sensibles, et la deuxième me paraît correcte. La belle est satisfaite de son cliché "tellement parisien" (me dit-elle), visage radieux devant les carreaux de faïence où s’inscrit le nom de la station, mais elle aime bien aussi le bougé de la première photo, qu’elle commente d'une moue expressive et silencieuse. Je replonge dans mon livre. Ca ressemblait à de la drague, quand même. Comme hier soir ce type qui nous a abordés rue du Temple tandis que nous rentrions chez Michel.
Je me réfugie dans un café à Montparnasse en attendant Bruno à qui j’ai donné rendez-vous. Un serveur désagréable me fait changer de table car je suis seul pour l’instant. Un autre me presse de passer ma commande, je réponds que je vais d’abord changer de table (une seconde fois) à cause du courant d’air, et lui: "Allez-y, faites vous plaisir." Puis, comme je tarde à choisir: "Je vous laisse regarder, y’a pas de souci." C’est une terrasse couverte. En face, un écran géant anime la place de ses spots publicitaires muets: "En Région Centre, mes études se portent bien!", lit-on en lettres joyeuses sur un horrible fond vert, avec de jeunes personnes souriantes qui expriment, on imagine, le dynamisme de leur région. Montparnasse me fait toujours penser à Houellebecq, qui évoque plusieurs fois le quartier dans ses poèmes. Je me demande comment il aurait réduit cet écran en quatrain... Ce soir, en reprenant ces notes, je vais voir ce qu’il en est sur le site internet de la Région Centre, et voici comment s’énonce le catéchisme du Mouvement Permanent et de la Sainte Innovation, texte robotique que personne n’a sans doute plaisir à lire, mais qui ressemble à à peu près toutes les soupes qu’on nous sert quotidiennement, dans tous les domaines de la politique, de l’esprit, de l’art, etc.:
"Dans un monde en mutation, secoué par des crises économique, sociale, environnementale, préparer l’avenir est une responsabilité fondamentale. Cette construction passe par la qualification, l’innovation, par la présence dans notre région d’hommes et de femmes compétentes et porteuses d’innovation. Avec deux universités et de grandes écoles d’ingénieurs et de management, la région Centre propose des formations de qualité, rassemblées au sein du Pôle de recherche et d'enseignement supérieur, le PRES "Centre - Val de Loire Université" permettant de solides parcours professionnels. Nos étudiants y trouvent d’excellentes conditions de travail dans un environnement accueillant, au sein d’un patrimoine culturel et naturel exceptionnel. La Région sera moteur dans l’élaboration d’un Schéma régional destiné à assurer un développement concerté et cohérent de l’enseignement supérieur, au service de l’avenir de notre région et de ses habitants."
Mon roman se prépare et je puise tant dans mes souvenirs que dans l’air du temps. Aucun de mes personnages n’est une personne réelle, c’est pour cette raison qu’il me semble que le roman peut se développer. Le jeu de cache-cache entre la fiction et la réalité ni l’écriture qui ne serait que le compte rendu du réel, fût-il en belle langue, ne me feront un roman. Il y faudra les temps du passé, cette distance dans le présent même, une onomastique, une toponymie, des scènes ou tableaux symboliques, des dialogues (progrès considérable pour moi, qui souvent les exècre ou les soupçonne de la plus répugnante fausseté), et pour dominer la narration et la description, un narrateur que je n’ai pas encore campé. C'est un gouffre qu'il faudra mater. Je ne sais s’il sera dans la fable ou extérieur. Mon récit s’installe dans de brèves notes, mais il me faut quelque chose de plus construit, un plan détaillé, une conduite, et que l’affaire se noue et se dénoue admirablement. La chose est pour l’instant aussi excitante que, dans Le Pont des Anges, la fabrique intime du pont imaginaire de Simon Viarmes. Il n’a peint qu’un ange et en cherche un deuxième. L’œuvre n’existe pas encore mais sa réalisation paraît aussi certaine que pèse lourd dans sa main la bogue métallique que Simon Viarmes demanda à son premier modèle de tenir tandis qu'il le portraiturait.
* Au moment où je m'apprêtais à publier cette note, Michel m'envoie un courriel: "Tu l’as sans doute raté au Salon (ou peut-être pas), voici donc le compte-rendu dans Libé: "Le candidat PS a voulu apporter son soutien au livre «parce que c’est l’outil de la connaissance, de la transmission, de l’émotion et que ce vecteur, si important pour la diffusion de la culture, est aujourd’hui menacé par l’évolution technologique, le numérique» et «par une fiscalité qui n’est pas favorable». M. Hollande a critiqué la hausse de la TVA sur les livres, «une décision malheureuse, maladroite, mal pensée» du «candidat sortant». Sur un stand, M. Hollande s’est vu offrir des badges proclamant «La littérature, c’est maintenant*» (une déclinaison de son slogan de campagne «Le changement, c’est maintenant»), ou encore «Cette année la Princesse va voter», allusion aux propos de M. Sarkozy moquant l’obligation faite aux élèves de lire «La Princesse de Clèves» de Mme de La Fayette. A ce propos, le candidat socialiste a évoqué le risque de mettre en cause le travail des professeurs, ainsi que «le sens de l’effort» des élèves. «Quand au plus haut niveau de l’Etat, on nie l’existence de cet effort ou qu’on se moque du travail du professeur, c’est un mépris qui est ressenti très largement», a-t-il ajouté. M. Hollande, accompagné d’Aurélie Filippetti, responsable du pôle culture dans son équipe, a ensuite participé à un déjeuner organisé par le Syndicat national de l’édition, en présence de plusieurs écrivains dont Daniel Pennac, Emmanuel Carrère et Noëlle Châtelet." * Je pensais que tu aimerais beaucoup ça :-)"
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mardi, 06 mars 2012
Du lancer de nains et de la littérature jeunesse à Morsang-sur-Orge
Nul juriste ayant fait son droit n'ignore le fameux "arrêt Commune de Morsang-sur-Orge" par lequel "le Conseil d’État a considéré que le respect de la dignité de la personne humaine devait être regardé comme une composante de l’ordre public". Citons d'abord ce texte étonnant qui s'appuie sur un divertissement non moins étonnant, à savoir le lancer de nains:
Par sa décision du 27 octobre 1995, le Conseil d’État a, pour la première fois, explicitement reconnu que le respect de la dignité de la personne humaine est une des composantes de l’ordre public. La sauvegarde de la dignité de la personne humaine contre toute forme d’asservissement ou de dégradation avait déjà été élevée au rang de principe à valeur constitutionnelle par le Conseil constitutionnel (Décision n° 94-343/344 DC, 27 juillet 1994, p. 100). Elle était aussi visée par les stipulations de l’article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950, qui interdit les "peines ou traitements inhumains ou dégradants". Le Conseil d’État a donc jugé que le respect de la personne humaine était une composante de l’ordre public et que l’autorité investie du pouvoir de police municipale pouvait, même en l’absence de circonstances locales particulières, interdire une attraction qui y portait atteinte.
Jugeant le cas d’espèce, l’Assemblée du contentieux a considéré que l’attraction de "lancer de nains", consistant à faire lancer un nain par des spectateurs, conduit à utiliser comme un projectile une personne affectée d’un handicap physique et présentée comme telle. Une attraction de ce type a été regardée comme portant atteinte, par son objet même, à la dignité de la personne humaine. Son interdiction était donc légale, même en l’absence de circonstances locales particulières.
En reconnaissant aux autorités de police municipale le pouvoir d’interdire des spectacles susceptibles de troubler les consciences parce qu’ils portent atteinte à la dignité de la personne humaine, le Conseil d’État a montré que l’ordre public ne pouvait se définir comme purement "matériel et extérieur" mais recouvrait une conception de l’homme, que les pouvoirs publics doivent faire respecter. Il n’a toutefois pas consacré la moralité publique comme une composante de la notion d’ordre public, se gardant ainsi d’interpréter trop largement les pouvoirs de police de l’autorité administrative.
27 octobre 1995 - Commune de Morsang-sur-Orge - Rec. Lebon p. 372
Aujourd'hui, nul spetacle condamnable à Morsang-sur-Orge, mais une affaire relayée par la presse, ce qu'on appelle un buzz. Les dépêches sont pauvres, et relatent sobrement les faits: un professeur, par ailleurs maire divers gauche d'une autre commune de l'Essone, Morangis, a lu l'intégralité de Betty-coton, un "roman ado", comme le qualifie l'éditeur Actes Sud. On lit ici et là que ce livre a reçu un bizarre "prix Aficion’ados de Mont-de-Marsan 2007". L'auteur, Corinne Albaut, a par ailleurs écrit quantité d'ouvrages pour la jeunesse, ce qu'on appelle couramment "littérature jeunesse" ou "littérature pour la jeunesse", expressions plus que douteuses qui ont conduit en l'occurrence, avec l'aide des ligues de vertu et de la presse, aux horreurs qu'on va voir.
Or donc, voici que notre professeur se pique de sensibiliser sa classe de CM1-CM2, composée d'élèves de neuf à onze ans, à la question de l'esclavage. En cela, il respecte les directives ministérielles (et j'en connais un rayon). Par contre, il a tort 1. de lire une oeuvre intégrale (comme on dit dans le jargon pédagogique) car les instructions préconisent, dans le cadre de la classe, l'étude d'extraits 2. de s'affranchir des listes officielles d'ouvrages recommandés par l'Institution, s'agissant d'un sujet aussi peau-de-banane (l'image est certes malheureuse, quand on lit ce qu'on lit dans ledit roman ado: "Vas-tu obéir à la fin, viens ici, tout près… Maintenant, touche! — Mais, monsieur Henri, je ne peux pas, non, ça, je ne peux pas. Henri commence à s’énerver: — Comment ça, tu ne peux pas? Depuis quand tu te permets de me désobéir? Il se redresse d’un seul coup, lui saisit la main et la plaque sur sa verge. — Tu vois que tu peux! A présent, bouge, doucement… caresse… de haut en bas. Le coeur à l’envers, Betty fait ce qu’il lui demande." On imagine certes le beau travail littéraire qu'un professeur pourrait mener avec une classes d'ados, admirez cette métaphore du "coeur à l'envers", mais voilà, ce ne sont pas des ados dans cette histoire, mais des bambins, des pré-pubères quoi, qui ne peuvent pas entendre de telles horreurs, et c'est la troisième faute:) 3. tort, donc, d'avoir lu à ses élèves un texte inadapté car n'étant pas de leur âge (sur ce point, les avis divergent – le verbe est malheureux – car quand Actes Sud précise "à partir de douze ans", l'auteur (parfois appelée auteure) est plus prudente: "public averti, pas avant 13-14 ans", déclare-t-elle; quand au ministre de l'éducation nationale, il se fie à ladite auteure... Mais enfin, citons plutôt l'article paru dans Le Monde, ne serait-ce que parce que nous venons d'y découvrir le grotesque métier d'"autrice" (sic... parfaite liquidation, comme qui dirait, de l'auteur):
Le ministre de l'éducation nationale Luc Chatel a décidé mardi 6 mars de saisir l'inspection académique de l'Essonne, après la lecture à des élèves de CM1-CM2 d'une école de Morsang-sur-Orge d'un livre sur l'esclavage dont des passages violents ont choqué des parents d'élèves.
Cette affaire, révélée mardi par Le Parisien, a poussé M. Chatel à "saisir immédiatement l'inspection d'académie", car il est "indigné et choqué par les passages crus lus en classe", précise le ministère de l'éducation nationale.
Selon Le Parisien, ce roman sur l'esclavage, Betty coton (Actes Sud Junior), décrit dans des termes violents et très crus le viol et la mutilation d'une petite fille arrachée à son village africain pour rejoindre la Louisiane et y être vendue à un propriétaire qui en fera son souffre-douleur.
Selon son autrice [c'est elle qui tient à se faire appeler comme ça? ou est-ce une initiative maladroite du quotidien?] Corinne Albaut, également interrogée par le quotidien, c'est un "ouvrage témoignage sur les horreurs vécues pendant la période de l'esclavage. Un devoir de mémoire" [ben voyons], mais "il s'adresse à des adolescents à partir de 13-14 ans, selon leur maturité. Je dirais même que c'est de l'inconscience de lire cela à des enfants de 9 ans".
Interrogé, le ministère de l'éducation nationale précise que l'inspection doit maintenant faire son travail et que cela ne préjuge pas forcément d'une sanction pour l'enseignant qui a fait étudier ce livre en classe. Epuisé en magasin, l'ouvrage a été réédité l'an passé sous le titre Noir coton, précise le journal.
Il y en a qui vont en filer, du noir coton, tiens.
La parole aux parents: "Quand j’ai réussi à me procurer les extraits du livre, j’ai été profondément choquée que mon enfant ait dû entendre cela. Les mots étaient bien trop crus et violents pour son âge", explique cette maman [c'est-à-dire cette mère] dont le fils, affirme-elle, semble "perturbé" depuis cette lecture. "Un enseignant peut aborder tous les sujets, mais il doit adapter son propos au public qu’il a en face de lui. Avoir lu de tels passages, avec des détails sexuels aussi barbares, sans que les parents ne soient au courant ou les enfants préparés, est totalement contre-productif", affirme le président du collectif de parents, Sébastien Narme." [Là, nous avons pompé, le terme est malheureux, nous avons pompé, je l'avoue, sur un site, ô comble de l'horreur et rire murayen, sur un site qui a l'air comme ça d'un site de profs, c'est-à-dire de "tiers de professeurs", comme dit Renaud Camus, mais même pas, ce sont des néo-profs, ce site s'appelle Néoprofs, mais ce n'est pas un hommage en forme de dérision à Muray qui voit du néo partout et qui affuble de ce préfixe tout ce qui s'y prête, non, c'est un site apparemment tout ce qu'il y a de plus sérieux, et le néo-prof qui se fait l'écho de notre affaire se définit comme "monarque", allez-y voir, et il se fait appeler Will T., et il marche plutôt bien ce site, nous constatons qu'il y a au moment même où nous rédigeons la présente note décousue de fil de noir coton, 343 personnes en ligne.]
Je n'ai pas parlé, au fait, d'un autre passage de ce roman ado où il est question d'une scène de viol particulièrement crue, avec un coupe-papier, mais on comprend bien l'émoi des parents, quoi qu'en disent les collègues de notre élu DVG, précisant qu'il est injuste de réagir de manière manichéenne alors que la lecture incriminée a fait l'objet d'une préparation pédagogique censée amener au mieux les thèmes du respect de l'autre et de la dignité humaine (quoi de plus naturel dans cette commune précurseure dans l'abolition du lancer de nains). D'ailleurs, voyez, notre professeur gaffeur n'a rien à se reprocher, comme le montre le site de sa commune de Morangis. On y annonce la diffusion d'un film intitulé La domination masculine, ce qui nous fait immédiatement penser que le maire a de la suite dans les idées, ménageant une continuité entre sa profession d'éducateur à la ville de Morsang-sur-Orge et sa fonction d'élu à la ville de Morangis. On découvre que ledit film, "volontairement provocateur", s'adresse tant aux parents qu'aux grands-parents (c'est écrit comme ça): "Au-delà d'une thématique féministe qui met en scène des sujets importants, parfois graves, la pièce est optimiste, combative, sans vouloir donner des leçons et sans manichéisme." Pour les parents et grands-parents un tant soit peu philosophes, on propose même un débat: "Avec ce film, le réalisateur Patric Jean souhaite avant tout ouvrir le débat: "Je pense qu'un film est le produit d'une époque et non l'inverse. On ne bouleverse pas la structure sociale avec un livre ou un film. Sans quoi Beauvoir ou Foucauld [sic] l'auraient fait avant moi et bien mieux. J'espère donc provoquer le débat, le questionnement évidemment. Je m'adresse à des spectateurs qui n'ont sans doute pas conscience qu'ils jouent au quotidien des rapports de domination masculine. Je rêve de les faire douter. Hommes comme femmes.", et pour que ce débat se concrétise: "La séance sera suivie d'un débat en présence de Nicole Crépeau, vice-présidente de la fédération nationale solidarité femmes et militante bénévole à l'association paroles de femmes à Massy. Nous vous attendons nombreux, femmes ET [sic] hommes, pour échanger ensemble sur le sujet des préjugés sexistes et des enjeux de l'égalité entre les femmes et les hommes aujourd'hui." Le sourire de Ségolène Royal... Le film doit être projet après-demain. Nous verrons... Evidemment, pour attirer le chaland, il y a un visuel, une de ces images pourfendeures de clichés sexistes: un bébé, non pa habillé en rose comme je l'ai d'abord cru, mais comme annulé d'une grosse croix rose peinte sur la photographie, un bébé couvert de rose, donc, désigné comme "garçon", et un autre couvert de bleu désigné comme "fille".
Ca fait réfléchir. Mais, mince, faites une petite requête inoffensive sur votre moteur de recherche préféré en tapant le nom du film, et vous découvrirez un visuel quelque peu divergent, où l'on se rend compte que la croix rose et la croix bleue qui habillent métaphoriquement les nourrissons nous masquent un tricot pour le moins audacieux, une espèce de doudou pour grandes personnes dûment averties:
Certes, on imaginait mal une telle verge sur le site de l'aimable commune de Morangis (de laine semble-t-il, cette verge, et non de coton — dotée à la fois de l'écarlate de la turgescence et de la flaccidité des consciences citoyennes à la manoeuvre dans toute cette pénible mascarade): imaginez l'émoi des parents et même des grands-parents, les cellules de soutien psychologique chevronnées auxquelles il faudrait faire appel dans pareille situation de pornographie municipale. De l'autre côté, je veux dire sur le site internet de la commune de Morsang-sur-Orge ou professe notre néo-professeur, le maire (ou la maire, ou la mairesse, je ne sais), a publié aujourd'hui même un communiqué: "Différents médias relaient un certain nombre d’informations lié à un choix pédagogique d’un professeur de l’école Marcel-Cachin de Morsang-sur-Orge. Celui-ci a fait lecture aux élèves de CM1/CM2 d’un roman illustrant les horreurs de l’esclavage. Ce choix n’est pas en soi contestable. Cependant, un des chapitres décrivant une scène de viol n’était manifestement pas approprié à des enfants de cet âge. Je comprends l’émotion qu’ont pu ressentir des parents. Cette erreur d’appréciation a été reconnue par l’enseignant comme par sa hiérarchie, qui a reçu les parents, rencontré les enseignants et organisé la venue dans l’école de la psychologue scolaire du secteur qui a rencontré l’ensemble des enfants concernés. Pour le bien des enfants, il convient maintenant que chacun retrouve les voies du dialogue et du respect mutuel. Les autorités de l’Education nationale doivent jouer pleinement leur rôle en créant les conditions de l’apaisement. La communauté éducative de l’école Marcel-Cachin a besoin de retrouver sa sérénité. Chacun doit y participer et à la place qui est la mienne j’apporterai ma contribution à cet objectif." Par ailleurs la page d'accueil du site fait profession de vertuisme intégral, comme en atteste cette capture d'écran:
Ben oui, journée de l'audition, journée des femmes (tiens, un bug calendaire, ces deux journées ont lieu le 8 mars), semaine de la santé mentale, tout y est.
Mais voilà, les parents d'élèves n'entendent pas se laisser duper par ces arguments vaseux de pédagos et, fortes d'une pétition qui avait recueilli, hier soir déjà, plus de trois cents signatures, une dizaine de familles "sous le choc" (Le Parisien) ont créé le Collectif de parents indignés (CPI). Que cet acronyme reste dans les consciences stéphanhessélisées (CSH). Que ces consciences parentales éveillées (CPE) restent aux aguets tant que le Bien n'aura pas recouvert de son voile de coton blanc jusqu'à la dernière parcelle de l'Essonne. Et que le cortège du CPI se gonfle de néo-parents d'élèves toujours plus indignés, et qu'un cortège de parents indignés (autre CPI), avec tous les anges et tous les nains que vous voudrez, défile enfin sur les Champs-Hessélysées de la revanche (CHR).
Il y aurait encore beaucoup à dire sur la demande de ces parents d'élèves concernant la mise en place d'une cellule psychologique (inévitable dès que des consciences sont heurtées comme on dit) ainsi que leur menace: "S’ils ne sont pas entendus, assurent-ils, leur action pourrait s’étendre au domaine pénal." (Le Parisien) Nous espérons que la journée de l'audition leur permettra d'être entendus comme il faut, ou, à défaut, que leur désir de pénal soit comblé.
Enfin, le crime, dans cette histoire, le vrai, c'est la liquidation de la littérature à l'école au profit de cette littérature jeunesse, et que des éditeurs et des auteurs squattent ce créneau aussi racolleur que dévastateur, et dévastateur pas simplement dans cette histoire tristement comique, mais dévastateur à chaque page que lit chaque jeune lecteur, qui gagnerait tant à lire des classiques, et qui malheureusement perd tant à se gaver de tartines mémorielles à la confiture droitdel'hommiste.
Cher Philippe Muray, continuons de nous étonner...
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dimanche, 24 octobre 2010
"Un petit défaut dont vous vous corrigerez en écrivant"
Lu chez Renato, le mois dernier. Lu il y a quinze ans d'abord, à la fac, un cours de licence de Claude Habib où il n'était question que du thème de l'argent dans la littérature.
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samedi, 04 septembre 2010
Des livres





Auteur : Montaigne, Michel de
Titre : Essais. Livre second
Imprimeur : Millanges, Simon
Libraire : Millanges, Simon
Date : 1580
Format : 8°
Collation : [2] f., 650, [3] p.
Titre long: Essais de Messire Michel seigneur de Montaigne, chevalier de l'ordre du Roy, & Gentil-homme ordinaire de sa Chambre. Livre second.
Adresse typographique : A Bourdeaus : Par S. Millanges 1580
Langue : Français
Notes : La première édition des Essais de Montaigne.
Source: Les Bibliothèques Virtuelles Humanistes
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mardi, 31 août 2010
Du vide
CI PARLE L’ACTEUR SANS FRIVOLLE…
J’avais deux heures à tuer à Yvetot, en milieu d’après-midi, un dimanche de fin août ressemblant à septembre. Ce n’est qu’en m’apprêtant à écrire que je pense à la ville d’Annie Ernaux, l’idée traînait au fil de ma promenade mais je n’y pensais pas vraiment, ça n’avait pas d’incidence sur ce que je remarquais, je m’en protégeais certainement, écartant le parasitage du modèle, et la ville s’offrait comme immédiate littérature, dans le suspens dominical, le tourbillon des feuilles mortes qui n'était que pour mes yeux, les feuilles mortes anticipant l’automne, je les vis partout, et je notais rapidement quelques mots sur mon carnet, choses vues, noms de rues, passants, enseignes, associations d’idées, amorces de réflexions à développer peut-être. Yvetot, vague souvenir de lecture, La Place, petite ville de province qui pour moi n’évoquait rien quand je lus le roman il y a une dizaine d’années, Yvetot que je ne situais pas, une ville qu’il faut quitter un jour ou une ville comme l’impasse salutaire d’une vie, je ne sais plus quel personnage de Sagan choisissait ainsi Poitiers, vivait à l’hôtel en espérant qu’une femme vienne l’y rejoindre, et moi depuis bientôt un an je fais deux ou trois fois par mois des aller-retours entre Paris et Yvetot pour chercher ou raccompagner ma fille, les quais de la gare d’Yvetot, une flaque, toujours là, toujours au même endroit, le soleil s’y reflète intensément entre deux averses, dépression du sol à cause d’une plaque métallique, le hall de la gare d’Yvetot, le marchand de journaux qui le dimanche déplie au sens propre sa minuscule boutique entre dix-huit et vingt heures, demande à une vieille de rester assise sur un banc à distance raisonnable, je l’avais vue se lever, elle doutait si elle pouvait laisser son sac à main sur le banc ou s’il fallait l’emporter, il n’y avait pas plus de deux mètres entre le banc et les présentoirs à journaux, elle prit son sac finalement, mais on la fit rasseoir le temps de disposer les derniers présentoirs formant une enceinte éphémère, le gros homme les garnit maintenant des journaux qu’il vient de prélever dans une espèce de container situé à l’extérieur de la gare, et qui doit lui servir de boîte aux lettres car il n’est là que par intermittence, je l’ai vu faire tandis que je fumais une Camel.
Ce qui me gêne le plus dans les romans, ceux que je n’arrive pas à lire ou que je me force à lire quoiqu’ils me contrarient parce qu’il y a parfois quand même de bonnes ou mauvaises raisons d’aller jusqu’à la dernière page, c’est, dans la technique narrative, la fausseté du point de vue, ou la naïveté avec laquelle un auteur conduit un récit sans savoir, sans faire comprendre au lecteur qui est son narrateur, d’où il parle pour accomplir cette tâche extraordinaire qu’est la trame d’un récit: ainsi quantité de narrateurs illégitimes vous content des histoires insensées. C’est classiquement la fameuse question, la nécessité, la règle de la vraisemblance. Houellebecq y excellait dans La Possibilité d’une île, et semble ne pas y déroger non plus dans son prochain roman, dont je lus quatre pages dans le supplément que Les Inrockuptibles consacraient à la rentrée littéraire, acheté chez le marchand de journaux enfin disposé à participer à l’animation soudaine de la gare une vingtaine de minutes avant le passage du Le Havre-Paris. On y remarqua même une actrice connue, habituée des comédies à succès, des plateaux de télévision, des grandes cérémonies du monde du spectacle: elle faisait la queue au guichet, s’inquiétant des billets de chacun de ceux qui l’accompagnaient. Sa présence à Yvetot perturbe l’étrangeté familière de ce que je vis là-bas, une ville médiocre c’est-à-dire moyenne, l’étirement d’un dimanche et l’alignement de façades si respectueuses du repos dominical, l’image est-elle juste, "respectueuses", traduit-elle ma sensation, et déjà la construction d’un texte, canevas de quelques bouts de fils, promesse, non pas le fantasme de la province, la province vieillotte, province, mot de Parisiens, comme au bureau je barrais sur une note de service rédigée par une collègue la fin d’une phrase qui disait "les académies d’Ile-de-France et celles de province", je barrais "celles de province", comment le formuler, on cherchait, et la solution venait naturellement: "les académies d’Ile-de-France et les autres", je pense à ce mot, province, comme à une mystification d’usage, il y en a tant.
Yvetot, ce n’est pas la connaissance de cette ville qui m’occupe, je sais bien aussi qu’elle épèle dans mon cerveau enfantin le premier prénom d’Yves-Noël Genod, qu’elle a dans sa finale l’un de ses deux o, lui qu’on appelle souvent Yvno, et que l’Ophélie de Rimbaud aussi bien que les vendeurs d’occasions psychanalytiques me font entendre Yves tôt, quelque chose qui résonne comme Yvto. On ne regardera pas non plus du côté de l’absente de tout bouquet. Cherchera-t-on l’expression, sera-t-on expressionniste tel Ponge se le reprochant, pratiquant l’autocritique, bilan décevant de longs jours de labeur passés à écrire mille variantes d’un poème sur le bois de pins et concluant que "tout cela n’est pas sérieux". Il précise que "[s]on dessein n’est pas de faire un poème, mais d’avancer dans la connaissance et l’expression du bois de pins, d’y gagner [lui]-même quelque chose". Plus loin: "Petitement, voici ce que je veux dire: différence entre l’expression du concret, du visible, et la connaissance, ou l’expression de l’idée, de la qualité propre, différentielle, comparée du sujet." En lisant les variantes dans le train de l’aller, je rêvais au mot lacustre qu’on trouve dans les premières versions, et j’imaginais cette Vénus, que faisait-elle dans ce bois de pins car je ne comprenais pas alors lacustre, je voyais bien les aiguilles s’assemblant en peigne, et logiquement l’image du peignoir, qui rimait avec baignoire, mais la baignoire était pour moi immédiatement celle de la Vénus anadyomène de Rimbaud, elle en charriait toute l’horreur, et dès lors le poème de Ponge ne s’en pouvait déparer. Le ressassement des images dans ces mille variantes, et précisément celle des aiguilles de pins, sans doute me fit observer plus intensément les feuilles virevoltantes des trottoirs d’Yvetot sur une place quadrangulaire, immensément vide, des prospectus et des feuilles de presqu’automne, émus par le vent comme on voit, dans les villes fantômes des westerns, des rues désertes traversées par des vents compliqués dont les buissons d’épines mêlés de sable et de poussière tracent les chemins aériens. La ville semblait positivement fermée, et la rue des Victoires égrainait des enseignes peu amènes. Devant La boîte à couture l’herbe ondulait joliment sous le vent. Ailleurs, d’imposantes maisons demeuraient au milieu de parcs bombés d’humidité, élégants toits à la française, douceur de l’ardoise fine. Je vis aussi, à l’entrée d’une villa, un décor grotesque comme au Palazzo Vecchio à Florence ou au château de Neuschwanstein. Le plus inattendu fut cette église panoptique de béton rose, comment croire que le béton armé figure l’élan vers Dieu si ce n’est par l’erreur d’imiter ce qu’ailleurs et en d’autres temps on construisit dans la douleur et la foi, église salie par l’intention pragmatique de rationnaliser les coûts, piètre fantaisie.
J’écoute pendant ce temps les boursouflures du Stabat mater de Rossini.
Avant de relire Ponge, et pendant ma promenade: je l’avais emmené dans le train pour en lire les dernières pages, j’étais occupé par le Traité des élégances, I de David di Nota, l’invraisemblance d’un personnage féminin appelé Miss Henderson, les roueries du narrateur, la formulation ironique du vide assumé sur lequel un écrivain bâtit ce qu’on appelle œuvre dès lors qu’un éditeur lui accorde sa confiance, ces livres donc accumulés inutilement selon la belle Anglaise dépitée qui voulait faire la leçon à l’écrivain en position d’accusé, et lui, nonchalant, répondant frivolement, insouciant du gâchis ou feignant de l’être. Elégance de l’hésitation entre vide cosmique et vide cosmétique, mais c’est tout un. La cosmétique narrative s’embarrasse du miroir de soi, les livres déjà écrits formant tas ou pile, pièce à conviction, la prudence ou la circonspection des parents oubliant, à l’occasion d’un repas en famille dans une brasserie place du Châtelet, d’interroger le fils sur ses activités scripturaires, faute de pouvoir les qualifier d’artistiques, et le grand mystère, dans les premières pages du roman, la "plaque bleu sombre" de la mer, métaphore de l’en-finir, l’encre potentiellement fabuleuse de la mer, réservoir d’histoires dans les teintes sombres d’une mer nocturne, plus loin et plus tard le mouvement de la lumière, luminescence du roman à défaut d’incandescence, et je m’attarde sur les phrases qu’Yves-Noël souligna au crayon de bois, puisque c’est un livre qu’il m’a prêté, ou donné, je vois qu’il en a tourné toutes les pages, je sais aussi qu’il y eut l’amorce d’une histoire d’amour entre ces deux-là, et très vite un orage après quoi plus rien, ce serait donc, dans ma rêverie, un livre qui se transmet d’amant à amant, et je le reconnais, Yves-Noël, dans sa lecture, à ces quelques soulignements, je l’entends, je le rêve, je l’entends répéter une phrase comme on contemple un bijou: "Au bout, la mer était indivisiblement noire", et plus loin: "Devant nous, la mer brillait au soleil et ses reflets semblaient claquer en l’air comme une danse", en somme, embrasser le lecteur où il concentra quelque temps son attention sans penser à vous, un jour.
En somme le Traité des élégances, I ne commence pas très différemment du Roman de la rose. L’auteur, qui est aussi le narrateur, y présente à la première personne — lui-même et le lecteur — son œuvre: "Cy est le rommant de la rose / Ou tout l’art d’amour est enclose", et l’autre écrit: "Il est assez remarquable que cette histoire d’être en vie, dans mon cas, ne soit pas encore terminée. On m’excusera d’aller à l’essentiel, mais le temps presse. Voici, pour simplifier, un livre sur la vie. Dont on ne fera jamais le tour? Non. Mais pour en expliquer l’éclat, un bref récit fera l’affaire." Le premier conte un songe "qui pourtant n’est pas mensonger", son arrivée au jardin du plaisir, et le récit paresse en longs portraits entrerompant ses aventures; le second ne cueillera jamais sa rose du Wessex, concluant, au chapitre de ses funérailles, à la volupté de perdre dans les règles du jeu. Un narrateur stendhalien aurait conquis le belle Anglaise, mais ici le narrateur avec constance s’applique à l’atonie, et la tentation du fait divers ne génère que la retranscription intégrale d’un article de journal au titre racoleur, Cinq morts pour un suicide raté, "procès d’un homme qui rate sa vie, qui rate sa mort, mais qui tue sans le faire exprès ses derniers et seuls amis", transposition, donc, récit cruellement symbolique des ratages du présent roman, avec la pleine conscience sans aucun doute de tout cela. Le roman raté et ses parades, les pirouettes romanesques, les échafaudages sans bâti, d’ailleurs c’est écrit: "N’est-il pas souhaitable d’analyser les choses en profondeur? Et la réponse est non. Il faut s’intéresser à la superficie. La superficie d’un cercle est égale à la somme des marottes qui la constituent." La surface des choses, la lumière dansant au dessus de la mer, les phrases noircissant les pages. A l’époque où écrit Guillaume de Lorris, le vide n’est pas un sujet, vide est un adjectif, pas un substantif. Dans Le Roman de la rose, le mot rien signifie très exactement quelque chose ou quelqu’un, on dit une rien comme dans ces vers évoquant "celluy temps délicieux / Ou toute rien d’aymer s’esjoye", ce que très précisément le narrateur élégant ne fait pas. Le vide n’est pas un sujet, ce n’est pas non plus une catégorie de la pensée. On objectera que Le Roman de la rose est aussi en surface, juxtaposition de portraits empesés des conventions du genre, femmes aux cheveux longs et fins occupées à se peigner, peaux très blanches, larges entrœils, robes merveilleuses. Mais cette immense surface invite à une fouille infinie, que complique encore l’histoire des lectures qu’on en fit.
Au moins sait-on d’où ça parle, dans le Traité des élégances, I, avec toute la dérision, l’amusement, la légèreté qui sont la traduction acceptable d’une dépression sans doute bien française. Peut-être cette confusion toute médiévale, génératrice de fausse étymologie, doit-elle être restaurée: dans Le Roman de la rose, le mot auteur est en effet écrit acteur, souvenir de l’auctor latin.
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dimanche, 22 août 2010
La seule affaire sérieuse
La journée fut chaude mais je m’en suis à peine rendu compte car je l’ai passée dans l’appartement, dont la fraîcheur est égale en toute saison, occupé que j’étais à repasser mes chemises pour la semaine prochaine, à continuer cet interminable rangement nécessité par la redistribution des espaces, des meubles et des objets. Ce soir j’ai fixé d’un mince fil de cuivre l’abat-jour Art Déco en demi-sphère qu’A.-M. ne savait comment mettre en valeur. L’usure en est émouvante, le liseré doré un peu effacé comme on voit souvent aux vieilles assiettes. Le résultat est approximatif, c’est du bricolage comme je sais faire, mais j’en suis content, c’est droit, harmonieux dans l’à peu près, et la nouvelle douille en laiton et porcelaine aura joliment contribué à accuser mon découvert.
Pour bien comprendre, il faudrait comme moi, au moment où j’écris ces lignes, écouter Der Tod und das Mädchen, les syncopes de l’alto et les pizzicati du violoncelle, ou est-ce une contrebasse égarée dans les aigus, un volet incomplètement fermé de façon à laisser voir les jambes des passants à la lumière des réverbères, des morceaux de conversation, la caverne de Platon — je vis au rez-de-chaussée. Meschonnic parle de ce mot, Mädchen, puissance d’évocation que le français jeune fille ignore.
Ciel, la grâce virile de Schwanengesang, Das Fischermädchen… Cioran parlait si radicalement de sa passion pour Bach, qui était aussi la passion de sa mère, ce qui finit par la sauver à ses yeux quand il en prit conscience. La mienne me fit écouter indistinctement Rimski-Korsakov et… On n’avait pas d’œuvres complètes à la maison, à part la Bible, avec une préférence pour la Traduction Œcuménique. Ma mère avait la passion de Dieu et de mon père (la psychanalyse dirait que c’est la même chose. Et puis?).
Autre système clos. J’écoute quotidiennement, et je les réécoute, les cours de Michel Onfray sur Freud. C’est accablant! L’entreprise est haïssable, l’imposture se répand depuis plus d’un siècle. Un système qui invente d’emblée la parade aux critiques, machine de guerre qui avance comme une armée romaine. Onfray qualifie l’œuvre de Freud de psychologie littéraire, et l’apprécie en tant que telle (mais elle n’est rien d’autre, dit-il). Je n’ai jamais lu un livre de Onfray en entier, mais le professeur est excellent, précis et érudit, extrêmement clair, et sans aucun doute honnête. J’aimerais pouvoir lire autant que lui. Il est étonnant, mais c’est une consolation, que la radio publique diffuse ce genre de choses (je pense aussi à ce dialogue brillant entre Luchini et Finkielkraut, sur le rire de Muray).
Enfin, il n’y a qu’une affaire sérieuse, c’est la poésie. Je n’étais pas assez mûr à vingt ans, la poésie me fascinait, mais qu’elle était loin de mon intelligence encore adolescente! Jusqu’à l’agrégation, j’ai contemplé les étoiles et j’ai appris à lire dans le ciel en respectant les recettes qu’on m’enseignait. Ce n’était pas bien compliqué au demeurant, il suffisait d’être bon élève, d’être un peu meilleur que les autres. J’ai renoncé aux sciences politiques à dix-huit ans à cause d’un sonnet de Nerval — ce sera mon récit des origines, cette fois-ci: c’était mon premier commentaire littéraire en hypokhâgne, j’ai passé des heures à ne savoir quoi en dire, et pour cause, c’était un sonnet de Nerval. Puis tant d’années à piétiner. J’ai eu 18 à l’oral de littérature du CAPES, c’était un sonnet de Ronsard, mais 6 à ma leçon d’agrégation, sur l’extase dans Les Rêveries du promeneur solitaire — ce devait être bien mauvais. La réussite à mon oral sur Aurélia (le passage, ce n’est guère étonnant, où le narrateur déambule dans Paris guidé par une étoile), je la dois à la question de grammaire sur le complément prépositionnel — mais c’est bien dans ces petits rouages que l’on comprend l’écriture, n’est-ce pas, comme, pour l’écriture musicale, dans l’usage des renversement d’accords, des cadences, de l’altération — je me souviens d’une émission, encore une fois à la radio, il y a quelques années, où un spécialiste examinait le répertoire de plusieurs compositeurs en comparant les premières notes des opus: il y avait tant à dire sur l’équilibre d’une partition selon qu’elle commençait par la tonique, la médiane ou la dominante — mais je ne sais plus quoi, ma mémoire est ce qu’elle est, je n’ai pas non plus le loisir d’approfondir tous les sujets qui me happent. Quant à la dissertation, c’était un matin où j’eus l’intuition de réviser (je les avais appris par cœur), avant de partir à vélo au rectorat, les douze sonnets des Chimères, et ce furent Les Chimères. Pour l’anecdote, encore, j’enchaînai, à dix-sept ans, l’oral du bac français sur une page de Flaubert (la description de la pièce montée dans Madame Bovary) et mon examen de piano (une mazurka ou un scherzo de Chopin, je crois, et un Bach pour la technique). L’école de musique était à un quart d’heure à pied du lycée. Sur le commentaire de Flaubert, l’examinatrice me prit au dépourvu quand elle me demanda ce que signifiait le mot chiffres (les chiffres des mariés sur la pièce montée): je n’eus rien à répondre, je ne savais pas qu’il s’agissait des initiales. J’eus mon examen de piano à l’unanimité avec les félicitations du jury, comme chaque année, mais j’arrêtai là mon apprentissage du piano (l’année suivante je passerais le bac C, je ne pourrais pas tout concilier, j’avais commencé le piano trop tard, à douze ans, je n’avais pas accès au conservatoire, et je manquais certainement de volonté — sauf pour composer mes valses, mais ça ne regardait que moi, et dans ce domaine j’étais mon seul maître).
On voit tellement mieux la machine d’écriture sur une partition de Bach que sur une page de Flaubert car c’est évident, là, il suffit, même pas de lire, mais de contempler les grappes de notes sur la portée, elles se ressemblent, se répondent, s’inversent, se renversent, s’échangent de majeur à mineur puis de mineur à majeur, grimpent ou descendent d’une, deux ou trois lignes selon les modulations, passent de la main gauche à la main droite, puis l’inverse, s’étirent, se condensent, se ramifient, se perdent finalement dans les aigus ou les graves, ou meurent doucement sans gravité ni extase excessives, dans le milieu, le juste milieu. Avec un peu de travail, n'importe qui peut le voir. On est tellement plus démuni devant une page de prose où tout se ressemble, et tellement peu de locuteurs (terme affreux, mais j’ai enseigné le français) sont capables de décrire leur langue, a fortiori leur langue dévoyée par un romancier ou un poète…
Comme je lis L’Art de la prose, je suis un peu inquiet de la mienne, de la correction de mes phrases et de la propriété de mes termes, mais à y bien réfléchir, pas plus que d’habitude. J’ajuste au fur et à mesure ce que je viens d’écrire: rythme, sonorités, hiatus (qui m’insupportent, mais je les tolère parfois dans ce genre de texte, pas dans la poésie), ponctuation (jamais de points-virgules, usage jouissif des deux-points), propositions relatives (disgracieuses le plus souvent, le son [k] me heurte, et cette lourdeur dans la construction), etc. J’y reviendrai plusieurs fois jusqu’à demain sans doute. Bannir aussi les adjectifs substantivés colporteurs d’emphase: le sacré, le sublime, l’infini, le beau — ne valent guère mieux que le poétique. C’est que j’ai l’oreille relative, moi, pas l’oreille absolue, c’est-à-dire que je peux recomposer un morceau entendu relativement à une tonalité mal identifiée — je me prends en faute: j’ai écrit, il y a quelques jours, "Je t’aime dans l’absolu", mais je le disais, très lucidement, oui, comme un suicide, après quoi il ne devrait plus rien y avoir à dire, plus rien à écrire que des Poèmes à Toi, des Poèmes vers Toi, des Poèmes contre Toi.
Maintenant, les triolets effrénés du piano dans Erlkönig. J’entends Gesicht: le visage, si proche de Gedicht: le poème. Effets dramatiques très appuyés, le chanteur fait toutes les voix et change de registre selon qu’il est le père, le fils, ou le Roi des Aulnes. Schubert a composé ce lied à seize ou dix-sept ans…
Qui chevauche si tard à travers la nuit et le vent?
C’est le père avec son enfant.
Il porte l’enfant dans ses bras,
Il le tient ferme, il le réchauffe.
Mon fils, pourquoi cette peur, pourquoi te cacher ainsi le visage?
— Père, ne vois-tu pas le roi des Aulnes,
Le roi des Aulnes, avec sa couronne et ses longs cheveux?
— Mon fils, c’est un brouillard qui traîne.
— Viens, cher enfant, viens avec moi!
Nous jouerons ensemble à de si jolis jeux!
Maintes fleurs émaillées brillent sur la rive;
Ma mère a maintes robes d’or.
— Mon père, mon père, et tu n’entends pas
Ce que le roi des Aulnes doucement me promet?
— Sois tranquille, reste tranquille, mon enfant :
C’est le vent qui murmure dans les feuilles sèches.
— Gentil enfant, veux-tu me suivre?
Mes filles auront grand soin de toi;
Mes filles mènent la danse nocturne.
Elles te berceront, elles t’endormiront, à leur danse, à leur chant.
— Mon père, mon père, et ne vois-tu pas là-bas
Les filles du roi des aulnes à cette place sombre?
— Mon fils, mon fils, je le vois bien:
Ce sont les vieux saules qui paraissent grisâtres.
— Je t’aime, ta beauté me charme,
Et, si tu ne veux pas céder, j’userai de violence.
— Mon père, mon père, voilà qu’il me saisit!
Le roi des Aulnes m’a fait mal!
Le père frémit, il presse son cheval,
Il tient dans ses bras l’enfant qui gémit;
Il arrive à sa maison avec peine, avec angoisse:
L’enfant dans ses bras était mort.
Tout cela finit par ressembler à une pièce montée, l’enchaînement des idées, le présent et les souvenirs, la musique et la littérature, et c’est souvent dans cette confusion à peine contrôlée que j’écris, parce que je sens qu’il y a une espèce de logique du dépareillement, une harmonie du bric-à-brac dans ce que je suis et dans ce que j’écris. En règle générale. Après tout ce n’est pas plus divers qu’une main gauche et une main droite au piano. Ça marche de concert. Enfin je n’ai jamais rien prouvé, moi, et tant mieux: restons comme la Symphonie inachevée, qui vécut muette plus longtemps que son auteur syphilitique — elle n’est jamais, pour ma fille, car nous l’avons maintes fois écoutée cette semaine, que le thème du sorcier Gargamel dans Les Schtroumpfs.
Cette attirance pour les empilements de mauvais goût, comme la pendule dans les premières pages de Sylvie: "Au milieu de toutes les splendeurs de bric-à-brac qu'il était d'usage de réunir à cette époque pour restaurer dans sa couleur locale un appartement d'autrefois, brillait d'un éclat rafraîchi une de ces pendules d'écaille de la Renaissance, dont le dôme doré surmonté de la figure du Temps est supporté par des cariatides du style Médicis, reposant à leur tour sur des chevaux à demi cabrés. La Diane historique, accoudée sur son cerf, est en bas-relief sous le cadran, où s'étalent sur un fond niellé les chiffres émaillés des heures. Le mouvement, excellent sans doute, n'avait pas été remonté depuis deux siècles. — Ce n'était pas pour savoir l'heure que j'avais acheté cette pendule en Touraine." J’ai souvent donné ce texte à lire à mes élèves, comme rêverie (pour moi), et comme exercice (pour eux) visant à repérer les balises textuelles de la description. On finissait par dessiner la pendule au tableau. Il y a tant à dire sur la droite du tiret… C’est bien comme cela que j’aime à dérouler mes phrases, en guettant la bifurcation, comme poser le pied sur la dixième marche et le perdre soudain, se découvrir ailleurs mais dans la continuité de la marche, on n’est pas tombé, on marche ailleurs. Je me souviens aussi de cet essai sur Sylvie: l’auteur affirmait que la dernière page constituait le première exemple, dans la littérature française, de mauvaise foi narrative. C’était frappant, le narrateur vous traite un peu à la légère: "J’oubliais de dire…", comme ça, dans les dernières lignes de la nouvelle.
Je disais que la seule affaire sérieuse, c’est la poésie, et me voilà à parler de construction narrative. Peu importe, je n’ai pas grand-chose à dire sur la poésie, puisque j’en fabrique. Les poèmes disent assez. La lecture de Meschonnic m’aura en tout cas remonté le mécanisme du je et du moi.
Je est là:
La ville se comble de frustrations, les drames sont à tous les coins de rue, on a même apporté un sable noir pour habiller les trottoirs le temps d'une saison. Moi, je décline toutes les offres de repos, seul m'attire le déclin. Chercher des itinéraires de soleil, je n'ai même pas le courage de faire semblant: des ballons crèvent stupidement dans les mains des enfants — cet été je n'aurai pas mangé un seul fruit d'été, mais je soupire la rumeur de tes phrases: dans la somme de tes sommeils, sans effort, chaque nuit sécrète un lendemain, nuit après nuit — puis je serai fille.
Et là:
Benoit, béni Benoit, Saint Benoit, qui es-tu, aux parfums de Russie, je ne te connaissais pas, les mots tournaient rue Guy Môquet, il y avait un drôle de café aux couleurs de fruits, je me promenais avec Le Piéton de Paris et je lisais un texte sans inspiration ni intention, et tu me demandais en m'offrant un verre, et tu souriais, et je ne sais même pas la couleur de tes yeux, je ne sais que leur lumière comme flammes jumelles balancées aux souffles de cigarette et de vin rouge biologique, tu me demandais, et sur le trottoir gravé de fatigues les derniers clients s'attardaient en rires de fin de soirée, je ne sais plus ce que tu me demandais, puis tu courais au vent frais de la nuit, et tu volais au-dessus des passages piétons et les voitures et les scooters s'arrêtaient, ta veste d'équitation aux boutons dorés, vaguement ouverte sur ton cœur effaré, nous courions rue Guy Môquet un soir de septembre.
(Celui-là a presque deux ans, mais je n’en changerai pas une virgule. Quand même, les "flammes jumelles", piquées à Ronsard sans doute — mais sans volonté de faire archaïque, j'en suis sûr —, et l'expression "gravé de fatigues", peut être dans Le Piéton de Paris justement.)
Et:
Sur le chemin de la trombe, la rutilance des boutons d'or, la vaste friche du jardin paternel en mer de larmes commué, l'inquiétante pauvreté du voyage, l'écrasement fécond à chaque seconde et le coup de partance, l'à-la-ligne décoratif des poèmes d'à-peu-près, la responsabilité-couperet à la commissure du discours, l'inconséquence de tout cela, cette rageuse figure où tout un monde divise la tristesse des yeux perdus, le remuement anal et l'hécatombe des sens, les lèvres roses, si roses d'une jument qui passait par là, l'oubli maîtrisé des tâches quotidiennes, les mains rassurantes dans les poches garnies de presque rien, les retournements de situation comme on s'écroule sous un corps dense et mat, frappements orgiaques d'une nuit vraiment noire.
Ce que je vis dans la stupeur de tout cela, je mangeai la fumée de quelques cigarettes moribondes pendant qu'un chat miaulait d'abandon puis sous le bruit des voitures, pauvre sol fracassé, lèvres closes maintenant, lèvres d'encre noire. Les arrestations se multiplient depuis le réchauffement de la planète, la distribution des mauvais rôles, les coups de scalpel, la médecine de l'âme, la facture des corps contemporains, la chirurgie expiatoire où l'on vous rapièce un morceau de cervelle ni vu, ni connu.
Et aussi:
J'aime livresquement et plus encore en animal, je n'ai pas trouvé mon maître et ne suis le maître de personne. Hypothèses des sens ou la vie tremblée, lendemain fébrile d'avoir trop bu: on se renifle en chiens de faïence et le chien liquéfié se meut en esclave. Mes coutures invisbles se défont peu à peu, l'après-midi me souille d'accroupissements silencieux, attentats répétés dans les crevasses de ma bibliothèque affective.
Trépas aristocratiques, cavernes encombrées, vermoulures de la chair: l'antique glas sonne l'extase des chairs laiteuses et la puissance des noirs profonds. Conversation dominicale dans le fouillis d'un appartement: bohémiens en partance, aveugles équilibristes. La pointe du récit n'advient jamais que dans le relâchement des nerfs, qui ne se dit pas.
L'avenir s'use à mesure que je me dévore. On est libre de caresse, libre de feu. On continue de creuser le sillon humain, parfois on dort à même la terre. La nuit ce sont poussières d'ange et fleurs de vertu: on n'ignore plus rien du vaste désordre.
C’est un peu long, mais je me relis, c’est compréhensible. D’ailleurs, le début d’un autre, récent, où l’on retrouve la pendule, et la musique et la littérature, etc.:
On se mettait à table au moment du Cire die mais ça n’avait rien de sinistre je crois. La poupée avait pu danser la valse, la plus belle de toute la littérature: elle se démantibule si facilement, on lui passe une large culotte inadaptée, la manche gauche se découd, la tranche fracassée, il n’y a rien à faire, et la tête mal vissée pendule bêtement.
— Moi se disperse dans mes notes, mais c'est anecdotique.
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samedi, 17 octobre 2009
Clélie, la Carte de Tendre
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