mardi, 24 avril 2012

Ô

poésie,livre,littérature,citation

C'est la pause méridienne comme on dit dans mon administration
je déjeune d'une gauffre en rentrant au bureau
n'ai pas déjeuné avec mes collègues pour une fois
comme hier
rue de Grenelle je croise Barberine
elle revient du Portugal
justement je viens de me procurer les Poèmes anglais de Pessoa
à cause d'un sonnet lu au hasard à la page quatre-vingt-huit

whether we write or speak or are but seen
we are ever unapparent
what we are cannot be transfused
into word or book
our soul from us is infinitely far

Victor Hugo se rappelle qu'un soir d'été
il y a longtemps de cela en 1834 il allait à l'

 

   O

    -bservatoire

  à deux pas imaginaires de chez

  O

-livier

          songe

 du

toire

mon-

c'est pour cela que je parcours Le Pro-

la nuit est claire l'air
pur le ciel
serein la lune
à son croissant on distinguait
à l'oeil nu la rondeur
obscure modelée la lueur
cendrée

puis à la page cinquante-cinq je me décide tout à fait à
  m'emplir de science humaine
       être un homme avant tout et surtout
             ne pas craindre de me surcharger d'humanité
                     lester ma raison de réalité
                                me jeter à la mer ensuite

sur la plage de Fécamp pour Olivier j'ai ramassé un galet
un de ces galets troués qui à l'intérieur brillent de tout leur quartz

les livres de poésie ont été déplacés dans une salle carrée
nous nous faisons des politesses
le passage est étroit
le vendeur attentif me conseille le premier volume du Journal de Thoreau
1837-1840
page cent soixante-seize

un seul mot est plus sage
que n'importe quel homme
que n'importe quelle suite de mots

même si dans son sens immédiat
il peut s'avérer faux
[qui est à n'en pas douter une mauvaise traduction de l'américain:
se révéler faux et non s'avérer faux]
sa signification profonde se vérifie
par son origine et par analogie

le langage est l'oeuvre d'art la plus parfaite au monde
il a été retouché par un millier d'années de ciselage
ou galet roulé par les vagues

sur les conseils du vendeur
sur mon carnet je note
le titre d'un livre qu'il m'amène
L'Art de voir les choses

quelqu'un lui demande L'Île des esclaves

je feuillette un livre d'entretiens avec Marguerite Duras
paru le mois dernier
sous-titré on ne peut pas
avoir écrit Lol V. Stein
et désirer être encore
à l'écrire
mais celui qui m'occupe s'épel-

le O L

I

V

I E R  

S T E I N

E R

et la courbe de ses yeux...

et le rayon violet de ses yeux...

Dans La Quatrième personne du singulier
Novarina raconte quelque chose sur
la main qui comprend le livre
avant les yeux
quelque
chose
comme
ça

puis

à Barberine je récite quelques vers célèbres de Pessoa appris à l'université

o poeta é um fingidor
finge tão completamente
que chega a fingir que é dor
a dor que deveras sente

le poète est un feinteur
dont l'art de feindre est poussé à un point tel
qu'il en arrive à feindre qu'est douleur
la douleur qu'il ressent vraiment

puis

nous causons des élections

aux affaires financières les agents ont été prévenus
deux semaines de vacances maximum
entre juillet et septembre

à l'époque de Ronsard l'art de feindre s'appelait feintise
c'était quand même autre chose

(ainsi sur ses rails circulaires tourne
accaparant la raison
ce petit train a ressorts
qui s’appelle le cœur)

mardi, 09 septembre 2008

WO ES WAR SOLL ICH WERDEN

ce était, je doit advenir. Bruno Beausire ne partage pas seulement ses écouteurs avec Christine Angot (ils écoutent des morceaux pendant des heures, épaule contre épaule). Il sème des phrases, aussi, il lui fait noter, au téléphone, W-O, E-S, W-A-R, S-O-L-L, I-C-H, W-E-R-D-E-N. Il dit: "Donner à une personne la solution à un problème la laisse dans son ignorance." Ou alors il reste debout à côté de la platine, chez elle, it can be beautiful if you draw no line once you enter my world, you can have what's mine, I give you all the strength you need the air I breathe I share...

Le premier soir, je rejoignais Benoit au K., je le voyais dans le restaurant, souriant, me souriant, il m'offrait un verre, s'occupait des derniers clients, je discutais avec la patronne (mais ce mot ne convient pas à une étrange Norvégienne), elle lui disait, le lendemain, "pour une fois tu ramènes quelqu'un de bien". Chez lui, il passait de la musique sur Deezer, il me faisait écouter Junior Suite de Vanessa Paradis, je lui disais que j'avais du mal à comprendre les paroles des chansons, d'une manière générale, parce que je suis musicien, j'entends d'abord les notes, les textes me demandent un effort de concentration extrême. (Je retiens une seule phrase de l'album de Blonde Redhead que j'écoutais en boucle après la rupture avec Xavier: I'm just a man still learning how to fall.) Là, il fallait que j'entende un mot, navigant, parce que Benoit m'avait soupçonné, dans nos premiers échanges, d'être un navigant. Je comprenais à peu près, mais le contexte de la chanson ne m'aidait pas vraiment. Je la connaissais pourtant, cette chanson, je l'avais souvent écoutée, mais je n'avais jamais entendu navigant.

Avant-hier, Benoit m'appelait vers une heure du matin, il me disait "je vais te quitter", on parlait, on essayait d'expliquer pourquoi ça ne pouvait pas marcher, on se disait de belles choses en même temps, mais il ne fallait pas que je l'attende, "tu vas m'attendre combien de temps, Pierre? il ne faut pas que tu m'attendes", puis il me faisait écouter Kaolin, je t'attendais, alors partons vite si tu veux bien, sans retour..., et aussi Michel Polnareff, s'il y a quelqu'un que ça intéresse, qu'il m'envoie son nom et son adresse, je lui raconterai l'histoire de l'homme qui pleurait sans espoir, il pleurait des larmes de verre, et quand elles atteignaient la terre cela faisait une musique angélique et fantômatique... Il raccrochait au milieu de la chanson. Je lui envoyais mon nom et mon adresse par sms. Pour le reste, je ne comprenais les paroles que le lendemain, et je lui envoyais deux sms: "Je t'attends quoi que tu en dises", et un autre reprenant des paroles de Partons vite, et puis pas de réponse. Je laissais deux messages sur son répondeur.

Le soir, je lisais Le Marché des amants au Petit Poucet. J'appelais Cécile pour l'aider dans le choix de ses TD à la fac, Stéphane m'appelait, et la conversation commençait comme toujours par "How are you Mister Beautiful-Dark-Hair?", et pendant ce temps Benoit laissait un message. Il était en Normandie, chez ses parents. Il ne fallait pas que je l'attende, etc. Elan brisé.

J'aurais dû penser à lui faire écouter It's now or never mais c'est trop tard, Come hold me tight, je n'ai pas ce réflexe de penser aux chansons, Kiss me my darling, ç'aurait pu être ma réponse musicale, Be mine tonight, je lui ai dit de ne pas me rappeler et qu'il ne me rappelle pas, Tomorrow will be too late, j'ai dit je suis en colère, It's now or never, je ne me serais pas permis de dire je me sens humilié, My love wont wait.

 La suite serait: Are you lonesome tonight? Do you miss me tonight? Are you sorry we drifted apart?

En rentrant chez moi, un navigant me parlait sur msn et m'envoyait un lien vers un site, avec un code d'accès me permettant de visualiser des dizaines de photographies de lui. Je lui disais que je n'avais pas envie de chair, il me laissait son numéro de téléphone, que je notais sur une brochure d'information de la Mairie de Paris. Je mettais fin rapidement à la conversation.

Navigant, je retiendrai ça, navigant. L'amour, on compare ça souvent à un océan, j'dis ça, j'suis pas le bateau, j'suis pas d'dans, j'ai quelques amis navigants, ils sont navigants, moi j'ai déjà tellement d'eau qui fout le camp.

jeudi, 28 août 2008

Gare de l'Est

Dans le train, les territoires de l'amour, je parlais de Christine Angot à Melisa, et je lus un sonnet de Michel-Ange: "Ce n'est pas toujours faute grave ni mortelle / que de brûler pour un prodige de beauté / si le coeur en est attendri de telle sorte / qu'un trait divin y puisse aisément pénétrer. / L'amour s'éveille: il dresse, il empenne ses ailes / et ne fait point obstacle au vol des passions vaines; / c'est le premier degré d'où, vers son Créateur / dont elle a toujours faim, l'âme prend son essor. / L'amour auquel je songe tend vers les hauteurs. / Mais tout autre est celui des femmes: un coeur sage / et viril ne doit pas se consumer pour elles. / L'un vous attire au Ciel et l'autre vers la Terre; l'un dans l'âme est logé, l'autre habite les sens / et décoche sa flèche à vil et bas objet."

Angot lit dans le train, je ne sais pas ce qu'elle lit. Bruno Beausire a lu Rendez-vous dans un train.

Gare de l'Est, Andrea voulait acheter un cadeau, Melisa encore étonnée qu'il y ait maintenant une galerie marchande à la Gare de l'Est, nous ne voyons pas les autres, disparus, sortis avant nous du TGV, sans doute d'une voiture plus proche du hall de la gare, et nous croisons Charlotte, et Charlotte me demande mon mail, Charlotte voulait m'envoyer mon texte sur Sig Sauer Pro pour que je n'aie pas à le retaper, je repense aux ours, aux Parisiens qui viennent voir les ours, dans une vallée, les ours qui se reproduisent, les ours qui enculent, et surtout il y a Andrea, je lui dis au revoir, je lui serre la main, et il sourit, et il s'avance, nous nous embrassons, et je ne lui aurai pas dit qu'il me plait, qu'il m'a plu, il le sait je crois, mais nous n'aurons rien dit, il doit être à Londres cette nuit, il sera serveur et il étudiera la dramaturgie, nous ne nous reverrons peut-être jamais.

Nous avançons, la ligne 5 est indiquée, je suis devant, et là, une affiche publicitaire pour Le Marché des amants, le marché littéraire, une photo de Nan Goldin en prime, différente de celle de la couverture. Je ne sais rien de la relation entre Christine Angot et Nan Goldin, j'aimerais voir toutes les photos, j'imagine qu'il y en a beaucoup. Il y a celles publiées dans Art Press, petits formats, noir et blanc et mauvaise définition. Je montre l'affiche à Melissa, étonnée, c'est étonnant, peut-être pas, et ce n'est pas si grave.

jeudi, 14 août 2008

Contre la pendaison

J’ai quelques livres de Guibert, dont un album de photographies édité en 1992. A l’époque ― j’avais dix-sept ans ―, je me souviens l’avoir feuilleté au Furet du Nord, à Valenciennes, discrètement, par peur d’être observé en train d’admirer ces portraits de jeunes hommes aux corps et aux visages pleins du désir du photographe ― Guibert ―, et il y avait aussi cet autoportrait au sexe en érection qui m’avait troublé par-dessus tout. J’ai acheté le livre l’année dernière, sur Internet ; il n’était pas encore épuisé. L’Homme au chapeau rouge, je l’ai emprunté il y a trois ou quatre ans à la bibliothèque municipale de Valenciennes. Il manque à ma bibliothèque personnelle. L’édition que je t’envoie, je l’ai trouvée à la Librairie de Paris, Place de Clichy. L’auteur en photo sur la couverture, en prime. J’ai lu quelques pages au hasard en début de soirée. Guibert parle de sa rencontre avec Bacon, qui avait pour habitude de renvoyer son courrier sans même l’ouvrir. J’aime l’idée de Guibert, qui lui a envoyé son dernier livre, avec pour toute précision, sur l’enveloppe : « Francis Bacon. The Painter. London. »

Il est une heure et je suis épuisé. J’ai retrouvé Rudy à vingt heures sur le parvis de Beaubourg. Rudy travaille rue des A., figure-toi. Nous avons mangé dans un restaurant près de Saint-Michel ­­― mais je ne retiens pas les noms des restaurants ―, puis marché jusqu’à Bastille avant de nous séparer. Soirée agréable, nous avons encore beaucoup de choses à nous dire, amicalement. Je précise amicalement parce que ce n’est pas aussi simple, que comme je l’ai dit à Estelle il y a deux jours, je continue d’aimer ceux que j’ai aimés, peut-être pas de la même façon, mais il reste toujours quelque chose. Il ne faudrait pas que j’aime trop de personnes donc, je risquerais… je ne sais pas ce que je risquerais, de m’y perdre, de me perdre. Estelle ressent la même chose que moi. Je ne sais si ce sentiment est universel. J’ai dit à Estelle « je t’aime » parce que je peux lui dire, à elle, sans devoir préciser « comme une amie » ou je ne sais quelle nuance restrictive qui réduirait le sens de ces mots qui doivent rester rares et précieux. Ça veut dire, sans doute, que je n’ai jamais vraiment aimé Rudy. Je suis peut-être amnésique. Je crois me souvenir que je n’ai pas été dépendant de lui.

En me quittant, Rudy m’a dit : « Septembre, c’est loin. Je ne sais pas si je tiendrai jusque là. » Je lui avais précisé juste avant qu’on ne se reverrait pas avant début septembre, à cause de mes congés, dans le Nord puis dans l’Est.

Aujourd’hui, tu m’as écrit « tu me manques ». Je n’ai pas rêvé ? Tu me manques aussi. Le week-end a été court, et mon travail de passeur est loin d’être achevé. Koltès, d’abord Koltès évidemment. Ça m’a fait plaisir que tu parles de Delacroix. Mishima hier, Guibert aujourd’hui, et tout le reste à venir, un peu à la fois. Mais tu vas aussi être mon passeur ; d’ailleurs tu as commencé. En matière de goût. Et puis c’est toi qui me passe des cours maintenant, je trouve ça plutôt amusant.

Il est tard, je suis épuisé, j’aurai encore du mal à me lever demain. Bonne lecture.