mardi, 04 mai 2010
"Tout faire, tout dire et tout penser en homme qui peut sortir à l'instant de la vie"
J'acceptais comme propositions singulières tout ce que je lisais chez Marc-Aurèle, j'y étais disposé, de même que la semaine dernière j'étais disposé à chanter le mal, le désespoir, la souffrance: "limonades éventées", dit le poète.
J'essayais de comprendre où en moi s'affrontaient Baudelaire et Marc-Aurèle: je rêvais ce mot, imagination, créatrice chez le premier, "agitation de pantin" chez le second. Comme je fus toujours lent dans l'exercice de comparaison, ce n'est qu'en recopiant scrupuleusement une pensée du Latin, en la recopiant pour la deuxième fois, que je compris que le même mot charriait des significations aussi éloignées que l'image débauchée de l'un l'est de l'aura vertueuse de l'autre.
Tant de sages pensées, aussi, puisaient à mon souvenir de cette unique sentence d'Emerson, que je ne connais que par le truchement de Baudelaire, qui le cite en anglais: "The one prudence in life is concentration; the one evil is dissipation".
Et comme on lit dans les livres anciens, je suis impressionné par ces premières pages où l'empereur associe à chacun de ceux qu'il a chéris les qualités dont il a hérité. "De mon père: la réserve et la force virile. De la réputation et du souvenir de ma mère: la piété, la libéralité, l'habitude de s'abstenir non seulement de mal faire, mais de s'arrêter encore sur une pensée mauvaise. De plus: la simplicité du régime de vie, et l'aversion pour le train d'existence que mènent les riches, etc."
"Tout ce que je suis, c'est une chair", dit le philosophe, et peut-être au sens où il l'entend, je dis: je sonde qui je suis à la chair de l'autre qui m'attend — car ses mots importent peu au fond, et la courbe des phrases, les inflexions du verbe, les miroirs aux alouettes de la psychanalye, l'avalanche des sentiments. Le philosophe ajoute aussitôt: "Renonce aux livres; ne te laisse pas absorber: ce ne t'est point permis." Là aussi je comprends mieux en l'écrivant: les livres menteurs, mystificateurs, les livres de l'imagination, les vies imaginées, ce que la langue commune appelle fictions. Il termine: "Mais, comme un homme déjà en passe de mourir, mépris de la chair: sang et poussière, petits os, tissu léger de nerfs et entrelacement de veines et d'artères".
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lundi, 03 mai 2010
Vixisse
Je relisais les notes prises il y deux semaines, un dimanche après-midi dans la librairie du Centre Pompidou, puis rassemblées dans quelques pages soigneusement manuscrites, au chemin trop tracé, titres démonstratifs, lignes enveloppant le désastre intime avec tant de déterminisme qu’il n’y a là rien à garder, si ce n’est, de Barthes, à la lecture d’un lecteur de Barthes, formules à méditer: "la forme coûte cher" — disait Barthes citant Valéry — / principe du "ne pas tout dire" — dans le journal, genre qui traditionnellement aspire à l’inverse — / "inexprimer l’exprimable" — plutôt que : exprimer l’inexprimable —
QUALIS ILLA ERAT
DEUIL RÉGION ATROCE OÙ JE N’AI PLUS PEUR
JE N’ÉTAIS PAS COMME ELLE PUISQUE JE NE SUIS PAS MORT AVEC ELLE
"Désespoir : le mot est trop théâtral, il fait partie du langage. Une pierre."
Et : "Pierre qui est le signe originaire parce qu’elle nomme dans le silence absolu d’un degré zéro, d’une écriture totalement blanche sans même les leurres de cette blancheur".
Hier je lisais Marc-Aurèle:
"Arrête cette agitation de pantin. Circonscris le moment actuel. Comprends ce qui t'arrive, à toi ou à un autre. Distingue et analyse, en l'objet qui t'occupe, sa cause et sa matière. Pense à ta dernière heure. La faute que cet homme a commise, laisse-la où la faute se tient."
"Resserre-toi sur toi-même. Le principe raisonnable qui te dirige a pour nature de se suffire à lui-même en pratiquant la justice et, en agissant ainsi, de conserver le calme."
"Celui qui aime la gloire met son propre bonheur dans les émotions d'un autre, celui qui aime le plaisir, dans ses propres penchants, mais l'homme intelligent, dans sa propre conduite."
Je lis mieux, sans doute, parce que j'ai vécu. Un livre comme un sac de sable au heurtoir de ma vie. Imagination: béatitude des justes, verbe sec et juste, lisière du silence, je suis forclos. La moindre page soulevée, le mot s'envole ou je taille de silence la feuille alourdie par l'humaine mystification. Dans l'idéal s'effacerait la phrase à peine dévoilée et creuserait un sillon appauvri où nulle formule ne m'aurait encore corrompu.
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