vendredi, 13 août 2010

Pour que la nuit soit propice

J’ai repris mon cahier, l’écriture sur mon cahier, c’était tout à l’heure, j’essaie maintenant de me souvenir des phrases qui m’avaient donné le signal, il ne me reste que le mot sillage, j’avais deux ou trois phrases, un début d’énumération, comme au printemps quand je traînais entre Saint-Germain et Saint-Michel, je n’avais qu’à marcher, me jeter, comme je l’écrivis dans un poème, dans la rue, dans un bus, dans un café. A l’Ecume des pages j’ai feuilleté deux ou trois livres de Jacques Réda, il est difficile de soutenir l’énumération des noms de lieux, je n’y étais pas disposé, non plus qu’à lire des livres plus neufs, des livres peut-être de gens de mon âge. Je me rabats sur l’histoire de mes folies, j’achète Rimbaud dans la plus belle édition, parce que depuis que je veux relire Rimbaud j’évite de le retrouver dans ma bibliothèque, les pages sont trop ternes, l’édition trop bon marché, les textes coupés sans ménagement. "La soif malsaine obscurcit mes veines!"

Voilà comment cela commence.

C’est merveille comme les impasses ne résistent pas, ma fièvre si peu contenue, la voix de cette femme imbécile dans l’ascenseur, je franchis la porte métallique, je la pousse si lourde et croise le regard d’un jeune homme de vingt ans, il habite rue de Grenelle, s’appelle Vincenzo, je le connais et il me nomme, nous ne nous sommes pas vus depuis plus d’un an. Nous marchons quelques minutes, lui vers son rendez-vous, moi vers l’Ecume des pages, je ne prendrai pas le métro comme d’habitude, je me perdrai un peu, c’est un instinct qui revient dans l’instant. Je ne pensais pas qu’il y eût des étudiants ni des chambres d’étudiants, le quartier n’est fréquenté que par des cravates, ombrelles l’été, fourrures l’hiver.  Il répond au téléphone, écourte la conversation disant qu’il est accompagné, cherche la rue des Canettes mais j’avais compris, à cause de son accent, rue des Quénettes. Il croit que je suis parisien, je le détrompe, nous parlons de Lille, nous parlons comme deux personnes qui se sont croisées quelquefois avec des amis mais n’ont jamais eu de conversation suivie. Il étudie l’art en France et la littérature en Italie, m’interroge sur la politique pour savoir si  je suis un compromis: je lui demande s’il est toujours avec C. Plus tard devant la cour de l’Ecole des Beaux-Arts je crois me souvenir qu’il y a quelque relique de Philibert Delorme, j’ai l’impression que c’est sur l’aile droite, ou j’ai la mémoire et le jugement obscurcis.

Les clichés de presque nuit, les marches de l’Institut de France, je me souviens y avoir entendu cette phrase, les pavés menus, les pavés s’avançaient menus, je roule des cigarettes faute de mieux, "Si rien avait une forme, ce serait cela" dit l’auteur, comme ces quelques vers à la dernière page du livre, que le duc d’Aquitaine écrivit il y a mille ans:

"Ferai un vers de juste rien:
Ne parlera de moi ni d’autres gens,
Ne parlera d’amour ni de jeunesse,
Ni de rien d’autre.
L’ai trouvé en dormant
Sur un cheval."

Ma posture est comique, nous sommes au mois d’août, les noms de rues deviennent alchimiques, telle cette impasse des Deux Anges, tel je fus parfois rêvé, tel on me caressa. Puis Renato m’interroge, folie des écrans: "Crois-tu que je pourrais écrire quelque chose de bien? Que fais-tu ce soir? Le monde n’est-il qu’un ensemble d’atomes?", à quoi je réponds: "N’écris pas quelque chose de bien mais quelque chose d’essentiel. Il n’y a que des atomes, c’est ça, mais quelle richesse combinatoire! Je m’assieds sur les marches de l’Institut de France pour noter quelques phrases, puis je rentre pour développer tout ça." Ma posture est comique.

Il me semble soudain qu’aimer c’est se reposer de soi.

Les traductions ne sont que des ombres, abstraitement des pis-aller. C’est pour cela qu’il faudrait qu’un jour enfin je parvienne à écrire des poèmes latins, des poèmes en prose latins. C’est amusant, en lisant l’Art poétique de Max Jacob, de deviner le désuet "Nous, poètes modernes". Il écrit: "L’insignifiance est le vice des mauvais poèmes d’esprit nouveau, mais la signifiance n’est pas la présence d’une idée." Et aussi: "Qui a compris une fois le vrai beau a gâté pour l’avenir toutes ses joies artistiques."