dimanche, 30 août 2009
Intrusions
A main droite, le manoir d'Ango où Breton écrivit Nadja: à la place des barbelés et de l'écriteau rageur "entrée interdite" qui ne m'empêchèrent pas d'entrer il y a trois ans, un cabanon en bois au bord de l'allée, et un affreux enclos en bois comme on trouve dans les magasins de bricolage. Pour cinq euros, on peut visiter l'architecture me dit-on, le musée n'est pas encore aménagé.
A main gauche, la route de la plage, le nom Ailly qu'on voit partout à Varengeville. Un arrêté du maire interdit le nudisme, feuille A4 sous pochette plastique, gouttes de condensation: elle ne passera pas l'hiver. Toutes les tailles, toutes les formes, tous les états de la matière: la terre elle-même à vif comme sectionnée, falaises, on dirait un emballage de Christo, un drapé monumental à perte de vue; éboulis crayeux qui forment pyramides au pied des falaises, et quand on lève les yeux, béances laissées en leur sommet, érosion fracassante, toutes ces ravines, sillons opiniâtres, coulures de terre et de pluie mélangées; plus loin, roches énormes, granit échoué résistant encore, rondes-bosses où parfois l'eau de la marée haute s'est déposée, lacs minuscules pour quelques heures épargnés par le remous; galets à l'infini, de craie, de granit, blancs, bruns, bleutés, striés, panachés; sable fin et dur comme un pays parcouru de montagnes et de rivières éphémères - la mer avance et l'eau ruisselle des falaises.
L'Etoile m'appelle, qui n'entend ni le vent ni la mer. Nous ne nous sommes pas vus depuis deux mois.
Je repars avec un galet orange qui tient dans la main, peut-être caoutchouc, forme à l'étrange contorsion, objet du monde des hommes comme on reconnaîtrait encore un homme sans la tête, sans les bras, sans les jambes, écorché.
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lundi, 30 mars 2009
Sable ondule
Corps d’homme s’en va au front de mer
Quelque rotondité (non de Terre mais d’objectif mal apprivoisé)
Pas d’inquiétude et l’habit d’ombre et l’invisible soleil de contrejour
(car au-delà de toute lumière la photographie ne peut que blancheur)
Courbure d’horizon comme on voudrait courir le monde
Ou chevaucher on ne sait quelle monture imaginaire et silencieuse
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mercredi, 25 mars 2009
Paroles gelées, dragées perlées
"Compaignons, oyez vous rien ? Me semble que je oy quelques gens parlans en l'air. Je n'y voy toutesfoys personne. Escoutez." A son commandement nous feusmes attentifz, et à pleines aureilles humions l'air comme belles huytres en escalle, pour entendre si voix ou sons aulcuns y seroit espart et pour rien n'en perdre, à l'exemple de Antonin l'empereur, aulcuns oppousions nos mains en paulme darriere les aureilles. Ce néanmoins protestions voix quelconques n'entendre. Pantagruel continuoit affermant ouyr voix diverses en l'air, tant de homes comme de femmes, quand nous feut advis, ou que nous les oyons pareillement, ou que les aureilles nous cornoient. Plus perseverions escoutans, plus discernions les voix, jusques à entendre motz entiers. Ce que nous effraya grandement, et non sans cause, personne ne voyans, et entendens voix et sons tant divers, d'homes, de femmes, d'enfans, de chevaulx si bien que Panurge s'escria "Ventre bieu, est ce mocque ? nous sommes perdus. Fuyons. Il y a embusche autour. Frere Jan, es tu là, mon amy ? Tien toy près de moy, je te supply. As tu ton bragmart ? Advise qu'il ne tienne au fourreau. Tu ne le desrouilles poinct à demy. Nous sommes perduz. Escoutez ce sont par Dieu coups de canon. Fuyons. Je ne diz de piedz et de mains, comme disoit Brutus en la bataille pharsalicque, je diz à voiles et à rames.– Seigneur, de rien ne vous effrayez. Cy est le confin de la mer glaciale, sus laquelle feut au commencement de l'hyver dernier passé grosse et ceste heure, la rigueur de l'hyver passée, advenente la sérénité et tempérie du bon temps, elles fondent et sont ouyes. – Par Dieu, dist Panurge, je l'encroy. Mais en pourrions nous veoir quelqu'une ? Me soubvient avoir leu que l'orée de la montaigne en laquelle Moses receut la loy des Juifz, le peuple voyoit les voix sensiblement. Tenez, tenez (dist Pantagruel), voyez en cy qui encores ne sont degelées". Lors nous jecta sus le tillac plenes mains de parolles gelées, et sembloient dragée perlée de diverses couleurs. Nous y veismes des motz de gueule, des motz de sinople, des motz de azur, des motz de sable, des motz dorez, lesquelz, estre quelque peu eschauffez entre nos mains, fondoient comme neiges, et les oyons realement, mais ne les entendions, car c'estoit languaige barbare. Exceptez un assez grosset, lequel ayant frere Jan eschauffé entre ses mains, feist un son tel que font les chastaignes jectées en la braze sans estre entommées lors que s'esclattent, et nous feist tous depaour tressaillir. "C'estoit (dist frère Jan) un coup de faulcon en son temps." Panurge requist Pantagruel luy en donner encores. Pantagruel luy respondit que donner parolles estoit acte des amoureux. "Vendez m'en doncques, disoit Panurge. C'est acte de advocatz, respondit Pantagruel, vendre parolles. Je vous vendroys plustost silence, et plus chèrement, ainsi que quelques foys la vendit Demosthenes moyennant son argentangine." Ce nonobstant il en jecta sus le tillac troys ou quatre poignées. Et y veids des parolles bien picquantes, des parolles sanglantes, les quelles le pilot nous disoit quelques foys retourner on lieu duquel estoient proférées, mais c'estoit la guorge couppée des parolles horrificques, et aultres assez mal plaisantes à veoir. Les quelles eiisemblement fondues ouysmes, hin, hin, hin, hin, his, ticque, torche, lorgne, brededin, brededac, frr, frrr, frrr, bou, bou, bou, bou, bou, bou, bou, bou, traccc, trac, trr, trr, trr, trrr, trrrrrr, on, on, on, on, ououououon, goth, magoth, et ne sçay quelz aultres motz barbares, et disoyt que c'estoient vocables du hourt et bannissement des chevaulx à l'heure qu'on chocque; puys en ouysmez d'aultres grosses, et rendoient son en degelent, les unes comme de tabours et fifres, les aultres comme de clerons et trompettes, Croyez que nous y eusmez du passetemps beaucoup. Je vouloys quelques motz de gueule mettre en reserve dedans de l'huille comme l'on guarde la neige et la glace, et entre du feurre bien nect. Mais Pantagruel ne le voulut, disant estre follie faire reserve de ce dont jamais l'on n'a faulte, et que tous jours on a en main, comme sont motz de gueule entre tous bons et joyeulx Pantagruelistes. Là Panurge fascha quelque peu frere Jan, et le feist entrer en resverie, car il le vous print au mot, sus l'instant qu'il ne s'en doubtoit mie et frere Jan menassa de l'en faire repentir en pareille mode que se repentit G. Jousseaulme vendent à son mot le drap au noble Patelin et advenent qu'il feust marié le prendre aux cornes, comme un veau, puys qu'il l'avoit prins au mot comme un home. Panurge luy feist le babou, en signe de derision. Puys s'escria disant "Pleust à Dieu que icy, sans plus avant proceder, j'eusse le mot de la dive bouteille !"
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