dimanche, 29 août 2010

Ce qu'on n'entend pas

Droit du sol

Hier je faisais lire à Ikaaki les premiers vers du Roman de la rose, "Cy est le rommant de la rose ou tout l’art d’amour est enclose...", il déchiffrait à peu près, on parlait de sa langue, les mille façons de dire merci, puis les autres langues, il comparait les accents, celui du Sud de la France qu’il aimait dans la bouche des jeunes garçons, celui rugueux du Nord, le débit trop rapide des Parisiens, les Anglais qui en rajoutent quand ils parlent à des Américains, la beauté virile de la langue allemande, je tentais de le deviner chantant sa partition de Haendel, il chante en italien, il ne parvenait pas à changer les chaînes sur son écran géant qui semblait couvrir tout un mur, alors ce fut une vidéo sur son ordinateur, les avions parce qu’il aime les avions, son père au Japon, sa mère en Australie, au retour il passait, je ne parvins pas à conduire sa voiture trop automatique, je ne compris pas tout de suite qu’il passait d’impeccables chansons de Céline Dion, et quand il me déposa devant chez moi, je l’avais laissé dépasser la sortie, ne m’en étais pas rendu compte, il m’avait tendu son téléphone pour que j’entre mon adresse, à quoi bon le gps, je connaissais la route, ne parvenais pas à utiliser son iphone, j’avais laissé passer la sortie, il entrait lui-même l’adresse, il était difficile d’écrire correctement le nom de Germaine Tailleferre, nous arrivions près de chez moi, j’étais déçu, Ikaaki ne comprenait pas pourquoi l’Etat français accorde la nationalité française aux enfants d’étrangers nés en France.

Amour, Doux Regard et Joliveté

Je continue de lire Le Roman de la rose à l’écran de mon ordinateur. C’est une transcription complète en ancien français. J’y suis venu à cause de ce conte que j’ai fabriqué il y a deux jours. Yves-Noël avait dû écrire à propos d’une rose dans son blog, et cette idée étonnante de tailler un costume dans une nappe aux motifs floraux. Encore aujourd’hui, la lecture du portrait du dieu Amour, vêtu d’une robe couverte de fleurs, oiseaux, lionceaux, léopards:

"Le dieu d'Amours cil qui départ
Amourettes a sa devise
C'est cil qui les amans attise
Et qui abbat l'orgueil des braves
Et fait des grans seigneurs esclaves
Qui fait servir royne et princesse
Et repentir, nonne et abbesse.
Ce dieu d'Amours de sa facon
Ne ressembloit point ung garson
Ains fut sa beaulté a priser
Mais de sa robe deviser
Crains grandement qu'enpesché soye
Il n'avoit pas robe de soye
Mais estoit faicte de fleurettes
Tres bien par fines amourettes
A losenges et a oyseaux
Et a beaulx petis leonceaux
A aultres bestes et lyepardz
Sa robe estoit de toutes pars
Bien faicte et couverte de fleurs
Par diversité de couleurs
Fleurs la estoient de maintes guises
Bien ordonnées par divises
Aucune fleur en esté n'est
Qui n'y fust ne fleur de genest
Ne violette ne parvenche
Jaune soit inde, rouge, ou blanche
Par lieux estoient entremeslées
Fueilles de roses grandz et lées
Au chief estoit ung chapellet
De roses bel et nettelet
Les rossignolz autour chantoient
Qui doulcement se délectoient
Il estoit tout couvert d'oyseaulx
Reluysans tresplaisans et beaulx
De mauvis aussi de mésange
Si qu'il ressembloit a ung ange
Descendant droictement du ciel
Amour avoit ung jouvencel
Aupres de luy tout a delé
Qui Doulx Regard fut appellé.
Ce beau bachelier regardoit
Les oyseaux et aussi gardoit
Au dieu d'Amours deux arcz turquoys
Dont l'ung d'iceulx estoit de boys
Tout cornu et mal aplané
Remply de neudz et mal tourné
Et estoit dessoubz et desseuré
Comme je vis plus noir que meure."

Parmi toutes ces figures allégoriques, il y a le couple formé par Richesse et Joliveté:

"Richesse tenoit par la main
Ung jouvencel de beaulté plain
C'est son amy Jolyveté
Ung homme qui au temps d'esté
Joyeusement se délectoit
Il se chaussoit bien et vestoit
Et avoit les cheveulx de pris
Bien eust cuydé estre repris
D'aucun meurtre ou larrecin
S'en son estable n'eust roucin
Pour cela avoit l'acointance
De richesse et la bien vueillance
Et tousjours avoit en pourpenses
De maintenir les grans despences"

L’Etoile

N’est point Richesse et je ne suis
Joliveté mais bien je puis
Jetant les yeux au firmament
L’écouter conter son tourment
Comme on confie au téléphone
La trame d’une vie atone
Secouée de fières tempêtes
Et tempérée par les défaites:
Ce sont amoureuses reliques
Troubles physiques et psychiques
Dont toujours renaît Fol Espoir.
Au mouvement de l’encensoir
Le rêve est ombre de fumée:
Les pas ravis de mon aimée
Ont déserté la capitale.
J’ai une peine capitale
Que peut-être consolera
Corona et Coronilla:

"Ici je pense à qui, peut-être, pense à moi:
En l’absence de vous, ton souvenir est roi

Ce que tu ne vois pas, vers tes yeux me ramène
Et tout ce que je vois, je le vois ton domaine"

"Silence: langage",

écrit le poète savant.
Je poursuivais en me levant
Le chapitre de son délire
Il y faut la lenteur de lire
Et la constance d’être seul
Non pas drapé d’un blanc linceul
Mais inquiet de poésie
Et d’insondable fantaisie.

Le jour déroule un fabuleux
Tissu de songes et de vœux
Mes archaïsmes sont sincères
Et mes tristesses point amères:

Je continue de découvrir
Le pays dont je vais partir
Le sol et la langue connue

La fleur des champs par moi tenue.

"Tout le peuple voit les voix"

Je ne peux lire La rime et la vie que très lentement, tout y est question, tourment ou révolution. Je pense souvent à cette phrase d’André Breton que Dimitri, un camarade de classe comme on dit, nota un jour sur une feuille, qui est restée depuis dans mon manuel de littérature du XXe siècle: "Les siècles boule de neige n’amassent en roulant que des petits pas d’homme." Je n’en connaissais pas la suite, mais la voici, car internet permet aussi bien de lire les manuscrits du Roman de la rose que de retrouver Les Pas perdus: "On n’arrive à se faire une place au soleil que pour étouffer sous une peau de bête" me ramène à la semaine, déchante l’élan si proche maintenant du sommeil, et vertige n’est le plus souvent que souvenir de ce qui a si peu de chance d’advenir. Mais dit le poète en fol espoir:

"Si la poésie est chaque fois un recommencement de la poésie, un poème est un recommencement du sujet pour tout sujet. Il ne se fait pas dans le signe, pas plus dans le son que dans le sens, ni écart ni compensation du signe, mais dans cette matière que le signe n’a jamais su comprendre, et qui échappe à son pouvoir. Parce que ce qui transforme les mots se passe entre les mots. Le poème se fait dans le silence du signe, qui est le langage du corps, le corps dans le langage. Corps individuel-social.

C’est pourquoi le poème fait entendre, dans le bruit du monde et du mondain, le silence du sujet. C’est sa fragilité et sa force. Il est l’allégorie de ce que le signe ne pourra jamais dire. De ce qu’on n’entend pas, qui est plus important que ce qu’on entend. Ce qu’est le rythme. Où une pause, qui est du silence, peut compter plus que les mots. En quoi, loin de s’opposer au langage ordinaire, le poème en est la représentation la plus visible. C’est par lui que, comme dans Exode (XX, 18), "tout le peuple voit les voix"."

samedi, 21 août 2010

En flânant sur Youtube

Henri Meschonnic (le corps et le langage)

Georges Bataille (court métrage)

Michel Foucault (parle de Bachelard)

Jacques Derrida (rien ne m'intimide quand j'écris / tu es fou d'écrire ça)

Antonin Artaud (la pléthore de ma puissance)

De Caunes et Garcia (on dit durassien ou dur à suivre?)

Cioran (la volupté de l'insoluble / ni résultat ni but / tout est sans nécessité / je rêve d'un monde où l'on mourrait pour une virgule / on fait des choses auxquelles on adhère sans y croire)

Cioran (ce qui fait durer une peuvre, ce qui l'empêche de dater, c'est sa férocité)

Cioran (s'il me fallait renoncer au dilettantisme, c'est dans le hurlement que je me spécialiserais / l'utopie, c'ets le grotesque en rose, le besoin d'associer le bonheur, donc l'invraisemblable, au devenir, et de pousser une vision optimiste, aérienne, jusqu'au point où elle rejoint son point de départ, le cynisme, qu'elle voulait combattre, en somme, une féerie monstrueuse, mais la vie est rupture, hérésie, dérogation aux normes de la matière, et l'homme, part rapport à la vie, est hérésie au second degré, victoire de l'individuel, du caprice, apparition aberrante...)

Noam Chomsky vs Michel Foucault (1/2)

Noam Chomsky vs Michel Foucault (2/2)

vendredi, 20 août 2010

Plus de moi, rien que du je

"Le langage parle du langage. Ce qu'il montre le mieux, c'est ce que vous en faites. Par là nous sommes tous tout entier nous-mêmes le contenu du langage. La langue est chaque fois le sujet tout entier. Son histoire. Qui signifie plus ce qu'il ne dit pas que ce qu'il dit. L'intérêt est de découvrir quoi comment. L'incommuniqué est ce qui se communique d'abord.

C'est pourquoi le rythme, qui n'est dans aucun mot séparément mais dans tous ensemble, est le goût du sens. Sa physique. Et le signe une vieillerie théorique. Ici se situe la critique: là où ce que vous faites du poème dit ce que vous faites du langage de tous les jours. Comme s'il y en avait un autre. La théorie casse à son point faible. Le point faible des théories du langage, donc des théories de la société, est le poème.

[…]

Ainsi le poème est une critique du langage, et de la société. Cette critique, on ne la trouve pas dans la critique dite littéraire. Celle-ci n'est que littéraire, pas critique. On voit autour de soi de la polémique, du courriérisme, des sociétés d'éloge mutuel. Il n'y a que l'écriture qui soit critique, par nécessité vitale, pour découvrir sa propre historicité. C'est pourquoi, quand il y a une critique, elle a l'écriture de la passion. Comme Péguy. Elle n'est pas un quelque chose qui se mêle à l'écriture, se mêle de l'écriture. Elle est l'écriture elle-même travaillant à s'y reconnaître, dans ce Guignol.

Ecriture, et critique, quand il n'y a plus de moi, rien que du je. Alors, le rythme. Pour rapprendre à lire. Une époque a perdu l'histoire du lire. On a fait croire que lire c'était du dedans. Ainsi le lecteur ne lit pas, il est lu. C'est peut-être un moi. Ce n'est pas un je. Le je est en cours. La fable du pour qui il vit ou il écrit n'est pas pour lui. Mais pour les moralistes. Il est je comme chacun. Par là chaque je se prépare en lui.

Le poème n'en sait pas plus. N'enseigne pas un savoir. N'enseigne pas. Bien sûr. Mais il montre. Travaille l'insu. Ni en marge ni en dehors. Son utopie est d'être ici. Son parti, et celui de la critique, est le parti du rythme. Sa politique."

Henri Meschonnic, La rime et la vie (1989)

Les braves gens ou la question du faux art

Le même jour, dan le même rayon, j'ai acheté L'Art de la prose de Lanson et La rime et le vie de Meschonnic. J'étais venu pour un autre livre, La Langue littéraire, sorti il y a presque un an, mais la vendeuse n'a pas réussi à trouver l'un des deux exemplaires mentionnés pourtant dans sa base de données. Pendant qu'elle s'affairait, je parcourais tranches et couvertures, ouvrais les livres au hasard, consultais parfois une table des matières, pendant que ma fille riait en feuilletant une grammaire qui tirait ses illustrations de bandes dessinées. A la table des programmes de concours, il  y avait des piles de livres critiques sur l'oeuvre de Rimbaud.

J'en parle à Bruno, qui cite Pompidou de mémoire. Je trouve la préface de son anthologie: "Plusieurs de ses poèmes ne sont que les brillants exercices d'une jeunesse douée. D'autres, à travers un effort d'originalité parfois enfantin, contiennent de grandes beautés. Certains enfin et surtout le Bateau Ivre sont, malgré quelques bavures, parmi les plus authentiques chefs-d'œuvre de notre poésie. Par suite des règles que je me suis fixées, je n'ai rien cité des Illuminations ni d'Une Saison en Enfer. Mais Rimbaud par son destin d'étoile filante comme par les quelques traces qu'il a laissées dans le ciel, continuera longtemps de faire rêver."

("Les quelques traces qu'il a laissées dans le ciel": que dirait Lanson, dans sa lecture méticuleuse des prosateurs: "platitude", "figure banale", image "sans signification précise", "mauvais effet"?)

La veille, j'avais lu l'article sur Rimbaud dans le Dictionnaire égoïste de la littérature française de Dantzig, que je lis toujours avec plaisir comme un livre épouvantail: "C'est le discours de l'intelligence absolue. Il a tout compris ou cru tout comprendre, et s'est dégoûté de tout, à commencer de lui-même. Destruction de la comédie qui intéressait tant Malraux, et ici plus que nulle part ailleurs. Y compris la comédie du poétique, de l'illumination, de tout ce que vénèreront plus tard les rimbaldiens nunuches." L'article commence ainsi: "C'est pour les raisons les moins littéraires que la gloire de Rimbaud s'est faite." Plus loin: "Pauvre Rimbaud! Il a tellement servi qu'on dirait une vieille poupée avec une robe en lambeaux, un oeil arraché et deux bras en moins." Après avoir mentionné ceux qui l'ont pillé, détourné, récupéré, Dantzig explique pourquoi Rimbaud n'est pas un immense poète, puis: "De même, dans l'ordre des opinions, comme il n'a rien expliqué, rien démenti, il offre de quoi contenter la gauche, les surréalistes, les chrétiens, tout le mondre jusqu'à l'extrême droite."

L'"effort d'originalité", les "brillants exercices", les "quelques bavures" dont parle Pompidou sont illustrés par Dantzig, qui fait une rapide lecture comparée des poèmes de Rimbaud, sans souci de chronologie: il y trouve du Laforgue "en quantité", du Céline, du François Coppée, et même "du slogan de mai 68 avec ce que ça a de rigolo et d'inepte ("il faut être absolument moderne", "l'amour est à réinventer")".

Plus profondément, Lanson conclut son Art de la prose par un chapitre intitulé "Le faux art". Il fait rapidement l'inventaire des phrases du XIXe siècle ("la phrase plastique, harmonieuse et souvent encore solennelle de Chateaubriand, la phrase bariolée et rugissante, envolée ou convulsive des romantiques, la phrase marmoréenne et de haut relief de Gautier et des Parnassiens, la phrase nerveuse ou matérielle, vibrante ou épaisse, du naturalisme, la phrase souple, compliquée, dissonante et musicale des symbolistes"), avant de faire celui, exemples à l'appui, de styles relevant du faux art: style XVIIIe siècle, genre Rousseau; style Empire: XVIIIe siècle durci de gréco-romain; style romantique troubadour, école de Chateaubriand; style romantique catholique; style garde nationale, art Louis-Philippe; style académique sévère, faux XVIIe siècle, école d'Ingres. En quelques lignes lapidaires: "Rien n'est plus odieux que le faux art. Et c'est où arrivent fatalement les braves gens, intelligents, sincères, qui ont quelque chose à dire, et le diraient bien, s'ils se contentaient de l'énoncer justement. Mais la justesse ne leur suffit pas, ils veulent la beauté! Et c'est piteux."

Lanson analyse la prose, et Meschonnic la poésie. Le seul rapprochement entre eux, c'est que je les lis simultanément. Ma poésie se fait de plus en plus en prose. Parfois, en écrivant, je rends possible, par la disposition des segments de phrases au brouillon (propositions ou groupes nominaux le plus souvent, que j'aligne, numérote, combine), une présentation en vers libres, mais je n'en vois que rarement l'intérêt, à moins que les blancs typographiques soient rendus nécessaires par ce que je raconte. En matière de vers, je préfère le mètre. Lanson, qui dans son introduction ne peut définir la prose autrement que par ce qu'elle n'est pas (la poésie), a cette expression, affreuse, honteuse presque de "vers-librisme", qui m'amuse beaucoup. Faire profession de vers-librisme, être vers-libriste.

Et il faut bien que je cite in extenso l'introduction de "L'oreille sur l'avenir" dans La Rime et la vie:

"Les poètes sont ceux pour qui la poésie des autres existe. Différence essentielle avec ceux qui prennent l'expression narcissique de leur moi pour la poésie. S'ils étaient poètes, il y aurait bien cent mille lecteurs-acheteurs de livres de poèmes en France. Autant, paraît-il que d'écriveurs. C'est toute la différence entre le moi et le je. La sentimentalisation et la poésie.

Les poètes sont ceux pour qui la poésie est en avant d'eux. Pas derrière eux. Ceux qui ont la poésie derrière eux montrent qu'ils prennent l'histoire de la poésie pour la poésie. Ils poétisent. Il y a cent ans ils hugolisaient. Récemment encore ils mallarméisent. La poétisation, pas la poésie. Un culte, qu'ils célèbrent. Ils sont plus prêtres que poètes. Ils ne risquent rien. Mais ils savent que la poésie est un risque. Aussi certains sont-ils devenus habiles à mimer ce risque. Le risque de la lecture est de reconnaître ce mime. Je dis la lecture, puisque la critique n'existe pas.

Les poètes sont ceux pour qui la poésie se renouvelle. Ils sont donc toujours jeunes, s'ils ont l'âge de leurs poèmes. Leur aventure n'est pas un plus ou moins de vers ou de prose. Elle est dans ce que transforme une lucidité qui n'est propre qu'au poème. C'est à cela, quels que soient les temps, qu'ils sont bons. Le reste..."