mardi, 09 août 2011

(car je songe volontiers que je songe)

"Je songe parfois à écrire mes mémoires. Au fond, à quoi bon? L’histoire d’une vanité et d’un naufrage, ça ne vaut pas l’encre pour l’écrire. Que les hommes renversés sont pathétiques! Que j’adorais le raffinement de mon château, les gracieuses arabesques de mes parterres, mes cascades et mes nappes d’eau! Ne reverrai-je jamais mes orangers? Qu’est-ce qui nous conduit à nous détruire ainsi? Quelle forme de vanité allume notre suprême ambition et nous pousse à dramatiser la risible leçon de l’anéantissement?"

Nicolas Fouquet
Le Songe de Vaux

"Mon blog est exagéré. J’aimerais beaucoup écrire des choses plus exagérées (inventées). Quand j’en écris, je suis content car elles me semblent plus vraies. Alors ça donne des choses un peu étranges quand mon père y fait allusion: "J’ai lu dans ton blog…" Je lui donne des précisions, je ne sais pas sur quoi: j’ai oublié à peu près les circonstances et j’ai oublié comment je les ai décrites. Mais je sais que tout est à peu près faux. "J’ai lu dans ton blog que tu avais hérité de costumes Yves Saint Laurent…" Euh… C’était probablement un rêve… A propos de rêve, je rêve toutes les nuits, en ce moment (enfin, le matin, j’imagine, puisque je m’en souviens), que je fais des mises en scène. Elles sont merveilleuses, inouïes, des apparitions. Je file du mauvais coton si je me mets à rêver au lieu d’agir, Marguerite Duras ne serait pas contente."

Yves-Noël
Comme nous tous faisons une œuvre de notre vie…

"Mon âme me déplaît de ce qu'elle produit ordi­nairement ses plus profondes rêveries, plus folles et qui me plaisent le mieux, à l'impourvu et lorsque je les cherche moins, lesquelles s'évanouissent soudain, n'ayant sur-le-champ où les attacher; à cheval, à la table, au lit, mais plus à cheval, où sont mes plus larges entretiens. J'ai le parler un peu délicatement jaloux d'attention et de silence, si je parle de force: qui m'interrompt m'arrête. En voyage, la nécessité même des chemins coupe les propos; outre ce, que je voyage plus souvent sans compagnie propre à ces entretiens de suite, par où je prends tout loisir de m'en­tretenir moi-même. Il m'en advient comme de mes songes; en songeant, je les recommande à ma mémoire (car je songe volontiers que je songe), mais le lendemain je me représente bien leur couleur comme elle était, ou gaie, ou triste, ou étrange; mais quels ils étaient au reste, plus j'ahane à le trouver, plus je l'enfonce en l'oubliance. Aussi de ces discours fortuits qui me tombent en fantaisie, il ne m'en reste en mémoire qu'une vaine image, autant seulement qu'il m'en faut pour me faire ronger et dépiter après leur quête, inutilement."

Montaigne
Essais, Livre III, Chapitre 5, "Sur quelques vers de Virgile"

samedi, 04 septembre 2010

Cette rêverie de me mêler d'écrire

A Madame d'Estissac.

MADAME, si l'estrangeté ne me sauve, et la nouvelleté, qui ont accoustumé de donner prix aux choses, je ne sors jamais à mon honneur de ceste sotte entreprinse: mais elle est si fantastique, et a un visage si esloigné de l'usage commun, que cela luy pourra donner passage. C'est une humeur melancolique, et une humeur par consequent tres ennemie de ma complexion naturelle, produite par le chagrin de la solitude, en laquelle il y a quelques années que je m'estoy jetté, qui m'a mis premierement en teste ceste resverie de me mesler d'escrire. Et puis me trouvant entierement despourveu et vuide de toute autre matiere, je me suis presenté moy-mesmes à moy pour argument et pour subject. C'est le seul livre au monde de son espece, et d'un dessein farousche et extravaguant. Il n'y a rien aussi en ceste besoigne digne d'estre remerqué que ceste bizarrerie: car à un subject si vain et si vil, le meilleur ouvrier du monde n'eust sçeu donner façon qui merite qu'on en face conte. Or Madame, ayant à m'y pourtraire au vif, j'en eusse oublié un traict d'importance, si je n'y eusse representé l'honneur, que j'ay tousjours rendu à vos merites. Et l'ay voulu dire signamment à la teste de ce chapitre, d'autant que parmy vos autres bonnes qualitez, celle de l'amitié que vous avez montrée à vos enfans, tient l'un des premiers rengs. Qui sçaura l'aage auquel Monsieur d'Estissac vostre mari vous laissa veufve, les grands et honorables partis, qui vous ont esté offerts, autant qu'à Dame de France de vostre condition, la constance et fermeté dequoy vous avez soustenu tant d'années et au travers de tant d'espineuses difficultez, la charge et conduite de leurs affaires, qui vous ont agitée par tous les coins de France, et vous tiennent encores assiegée, l'heureux acheminement que vous y avez donné, par vostre seule prudence ou bonne fortune: il dira aisément avec moy, que nous n'avons point d'exemple d'affection maternelle en nostre temps plus exprez que le vostre.

Montaigne, Les Essais, "De l'affection des pères aux enfants"

Je vois encore du pays au-delà

Quant aux facultez naturelles qui sont en moy, dequoy c'est icy l'essay, je les sens flechir sous la charge: mes conceptions et mon jugement ne marche qu'à tastons, chancelant, bronchant et chopant: et quand je suis allé le plus avant que je puis, si ne me suis-je aucunement satisfaict: Je voy encore du païs au delà: mais d'une veüe trouble, et en nuage, que je ne puis demesler: Et entreprenant de parler indifferemment de tout ce qui se presente à ma fantasie, et n'y employant que mes propres et naturels moyens, s'il m'advient, comme il faict souvent, de rencontrer de fortune dans les bons autheurs ces mesmes lieux, que j'ay entrepris de traiter, comme je vien de faire chez Plutarque tout presentement, son discours de la force de l'imagination: à me recognoistre au prix de ces gens là, si foible et si chetif, si poisant et si endormy, je me fay pitié, ou desdain à moy mesmes. Si me gratifie-je de cecy, que mes opinions ont cet honneur de rencontrer souvent aux leurs, et que je vays au moins de loing apres, disant que voire. Aussi que j'ay cela, que chacun n'a pas, de cognoistre l'extreme difference d'entre-eux et moy: Et laisse ce neant-moins courir mes inventions ainsi foibles et basses, comme je les ay produites, sans en replastrer et recoudre les defaux que cette comparaison m'y a descouvert: Il faut avoir les reins bien fermes pour entreprendre de marcher front à front avec ces gens là. Les escrivains indiscrets de nostre siecle, qui parmy leurs ouvrages de neant, vont semant des lieux entiers des anciens autheurs, pour se faire honneur, font le contraire. Car cett'infinie dissemblance de lustres rend un visage si pasle, si terni, et si laid à ce qui est leur, qu'ils y perdent beaucoup plus qu'ils n'y gaignent.

C'estoient deux contraires fantasies. Le philosophe Chrysippus mesloit à ses livres, non les passages seulement, mais des ouvrages entiers d'autres autheurs: et en un la Medée d'Eurypides: et disoit Apollodorus, que, qui en retrancheroit ce qu'il y avoit d'estranger, son papier demeureroit en blanc. Epicurus au rebours, en trois cents volumes qu'il laissa, n'avoit pas mis une seule allegation.

Il m'advint l'autre jour de tomber sur un tel passage: j'avois trainé languissant apres des parolles Françoises, si exangues, si descharnees, et si vuides de matiere et de sens, que ce n'estoient voirement que parolles Françoises: au bout d'un long et ennuyeux chemin, je vins à rencontrer une piece haute, riche et eslevee jusques aux nües: Si j'eusse trouvé la pente douce, et la montee un peu alongee, cela eust esté excusable: c'estoit un precipice si droit et si coupé que des six premieres parolles je cogneuz que je m'envolois en l'autre monde: de là je descouvris la fondriere d'où je venois, si basse et si profonde, que je n'eus oncques puis le coeur de m'y ravaler. Si j'estoffois l'un de mes discours de ces riches despouilles, il esclaireroit par trop la bestise des autres.

Reprendre en autruy mes propres fautes, ne me semble non plus incompatible, que de reprendre, comme je fay souvent, celles d'autruy en moy. Il les faut accuser par tout, et leur oster tout lieu de franchise. Si sçay je, combien audacieusement j'entreprens moy-mesmes à tous coups, de m'egaler à mes larrecins, d'aller pair à pair quand et eux: non sans une temeraire esperance, que je puisse tromper les yeux des juges à les discerner. Mais c'est autant par le benefice de mon application, que par le benefice de mon invention et de ma force. Et puis, je ne luitte point en gros ces vieux champions là, et corps à corps: c'est par reprinses, menues et legeres attaintes. Je ne m'y aheurte pas: je ne fay que les taste : et ne vay point tant, comme je marchande d'aller.

Si je leur pouvoy tenir palot, je serois honneste homme: car je ne les entreprens, que par où ils sont les plus roides.

De faire ce que j'ay decouvert d'aucuns, se couvrir des armes d'autruy, jusques à ne montrer pas seulement le bout de ses doigts: conduire son dessein (comme il est aysé aux sçavans en une matiere commune) sous les inventions anciennes, rappiecees par cy par là: à ceux qui les veulent cacher et faire propres, c'est premierement injustice et lascheté, que n'ayans rien en leur vaillant, par où se produire, ils cherchent à se presenter par une valeur purement estrangere: et puis, grande sottise, se contentant par piperie de s'acquerir l'ignorante approbation du vulgaire, se descrier envers les gents d'entendement, qui hochent du nez cette incrustation empruntee: desquels seuls la louange a du poids. De ma part il n'est rien que je vueille moins faire. Je ne dis les autres, sinon pour d'autant plus me dire. Cecy ne touche pas les centons, qui se publient pour centons: et j'en ay veu de tres-ingenieux en mon temps: entre-autres un, sous le nom de Capilupus: outre les anciens. Ce sont des esprits, qui se font veoir, et par ailleurs, et par là, comme Lipsius en ce docte et laborieux tissu de ses Politiques.

Quoy qu'il en soit, veux-je dire, et quelles que soient ces inepties, je n'ay pas deliberé de les cacher, non plus qu'un mien pourtraict chauve et grisonnant, où le peintre auroit mis non un visage parfaict, mais le mien. Car aussi ce sont icy mes humeurs et opinions: Je les donne, pour ce qui est en ma creance, non pour ce qui est à croire. Je ne vise icy qu'à decouvrir moy-mesmes, qui seray par adventure autre demain, si nouvel apprentissage me change. Je n'ay point l'authorité d'estre creu, ny ne le desire, me sentant trop mal instruit pour instruire autruy.

Mon taigne, Les Essais, "De l'institution des enfants"

Nous allons en avant à vau-l'eau

N'estant bourgeois d'aucune ville, je suis bien aise de l'estre de la plus noble qui fut et qui sera onques. Si les autres se regardoient attentivement, comme je fay, ils se trouveroient comme je fay, pleins d'inanité et de fadaise: De m'en deffaire, je ne puis, sans me deffaire moy-mesmes. Nous en sommes tous confits, tant les uns que les autres. Mais ceux qui le sentent, en ont un peu meilleur compte: encore ne sçay-je.

Ceste opinion et usance commune, de regarder ailleurs qu'à nous, a bien pourveu à nostre affaire. C'est un object plein de mescontentement. Nous n'y voyons que misere et vanité. Pour ne nous desconforter, nature a rejetté bien à propos, l'action de nostre veuë, au dehors: Nous allons en avant à vau l'eau, mais de rebrousser vers nous, nostre course, c'est un mouvement penible: la mer se brouïlle et s'empesche ainsi, quand elle est repoussée à soy. Regardez, dict chacun, les branles du ciel: regardez au public: à la querelle de cestuy-là: au pouls d'un tel: au testament de cet autre: somme regardez tousjours haut ou bas, ou à costé, ou devant, ou derriere vous. C'estoit un commandement paradoxe, que nous faisoit anciennement ce Dieu à Delphes: Regardez dans vous, recognoissez vous, tenez vous à vous: Vostre esprit, et vostre volonté, qui se consomme ailleurs, ramenez là en soy: vous vous escoulez, vous vous respandez: appilez vous, soustenez vous: on vous trahit, on vous dissipe, on vous desrobe à vous. Voy tu pas, que ce monde tient toutes ses veuës contraintes au dedans, et ses yeux ouverts à se contempler soy-mesme? C'est tousjours vanité pour toy, dedans et dehors: mais elle est moins vanité, quand elle est moins estendue. Sauf toy, ô homme, disoit ce Dieu, chasque chose s'estudie la premiere, et a selon son besoin, des limites à ses travaux et desirs. Il n'en est une seule si vuide et necessiteuse que toy, qui embrasses l'univers: Tu és le scrutateur sans cognoissance: le magistrat sans jurisdiction: et apres tout, le badin de la farce.

Montaigne, Les Essais, "De la vanité"

Des livres

 

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Auteur : Montaigne, Michel de
Titre : Essais. Livre second
Imprimeur : Millanges, Simon
Libraire : Millanges, Simon
Date : 1580
Format : 8°
Collation : [2] f., 650, [3] p.

Titre long: Essais de Messire Michel seigneur de Montaigne, chevalier de l'ordre du Roy, & Gentil-homme ordinaire de sa Chambre. Livre second.
Adresse typographique : A Bourdeaus : Par S. Millanges 1580
Langue : Français
Notes : La première édition des Essais de Montaigne.

Source: Les Bibliothèques Virtuelles Humanistes

 

lundi, 16 août 2010

Rimbaud controuvé, containers, contenances

Robert Vigneau écrit: "Je suis du siècle des containers." Je vérifie la date de publication: 1979. Je croyais que c’était plus récent, trompé par la belle édition blanche. Ce livre, je l’ai acheté à cause du titre: Bucolique suivi de Elégiaque. Long poème où paragraphes et strophes alternent, il y est principalement question des vaches, ça me rappelle Houellebecq, "J’admire énormément les vaches / Et les pouliches le soir j’y pense…" Je lis et relis:

"Quarante ans en Gaule
perdus loin d’ici
à jouer des rôles
aux dons indécis.
Voici l’apprenti
sculpteur de mangeoires
l’acteur travesti
par son répertoire
l’artiste parti
sur chaque victoire.
Je me suis menti
à rêver l’histoire.
Regrets et rebuts
où l’âme se blesse,
mourir est le but
de toute sagesse."

J’étais décidé à retrouver ce passage des Essais lu il y a longtemps, je l'ai cherché plusieurs fois en vain depuis deux ou trois ans, et là j'y suis, j'ai parcouru tous les débuts de chapitre. Montaigne y formule l’arbitraire du signe, comme une évidence qui ne mérite pas qu'on s'y attarde, parce qu'elle n'est énoncée que pour amener le propos: le nom de Dieu peut s'accroître par les louanges des hommes, mais pas ce qu'il est au-dedans. Le nom de Dieu: "la piece hors de luy la plus voisine". C’est le chapitre "De la gloire" dans le Livre II, en voici donc la première proposition: "Il y a le nom et la chose: le nom, c’est une voix qui remerque et signifie la chose; le nom, ce n’est pas une partie de la chose ny de la substance, c’est une piece estrangere joincte à la chose, et hors d’elle." Montaigne avance la voix où Saussure aventure une image acoustique... Par là, j’en viens à mon thème: "Rimbaud regard bouche", titre d’un article de François Bon qui se penche sur la photographie de Rimbaud, la trouvaille dont on a beaucoup parlé au printemps dernier. J’arrive là par quelques détours, une chaîne de blogs. La photo est agrandie, le visage isolé, c’est François Bon qui résume le mieux la limite de l’exercice, et c’est le meilleur commentaire que j'ai lu: "Rimbaud regard bouche", car rien d’autre, si ce n’est l’implantation des cheveux, et quelqu’un mentionne une narine, une seule narine, c’est-à-dire une tache brune, une indication, l'idée d'une narine et la suggestion d'un nez, mais pas d'arête, rien de saillant. Ce visage, c'est du vent. L'article de L'Express daté du 14 avril précise que la photographie était "au fond d'une caisse contenant un lot de clichés ayant appartenu à Jules Suel, commerçant d'Aden qui finança les ventes d'armes de Rimbaud". Aden Aden Aden ça  fait rêver, nom de ville proche de celui du paradis, l'Afrique noire et des hommes si blancs, une table, des hommes assis comme on fait en Europe, quelle est cette Abyssinie, nom de pays révolu? Le plus tangible, sur la photographie, c'est la texture du papier. Ce portrait est décevant, quelles que soient les conjectures des commentateurs sur le lointain regard ou la bouche sensuelle: image aussi disjointe de la substance Rimbaud que le mot de la chose, "piece estrangere joincte à la chose". De Rimbaud nous ne percevons, hors ses poèmes, que ses contenances, dirait Montaigne. L'échappée ne se résout pas à quelques millimètres carrés sur une épreuve de mauvaise qualité, c'est entendu: les contenances du poète qui a cessé d'écrire décontenancent, on y cherche en vain quelque nourriture un peu solide, on a beau interroger les ridules du papier traçant l'espace vidé presque d'un visage, il n'y a rien à faire — continuer de rêver l'histoire de Rimbaud. Reste une croyance à force de lutter contre la raison ou la déraison d'une image déjà pieuse, mais quel vide l'auréole, quelle disette de beauté.

vendredi, 23 octobre 2009

Le lieu de l'impur

Je ne savais pas comment faire une pause, prendre de la distance, rompre quelque temps avec l'instantanéité de la publication sur mon blog. La solution m'est imposée: je n'ai plus d'accès à internet chez moi depuis une semaine, et comme je n'arrive pas à réparer la carte réseau de mon pc, mes possibilités de publier sont très réduites, en dehors des horaires de bureau, où j'ai autre chose à faire que gérer mes petites affaires personnelles. Je continue à écrire, quelque chose que j'aimerais appeler Journal d'inconstance, et que je publierai un jour ici. Mais il est peut-être bon que j'écrive un certain temps rien que pour moi.

Je relis Montaigne: "C'est ici un livre de bonne foi, lecteur. Il t'avertit dès l'entrée, que je ne m'y suis proposé aucune fin, que domestique et privée. Je n'y ai eu nulle considération de ton service, ni de ma gloire. Mes forces ne sont pas capables d'un tel dessein. Je l'ai voué à la commodité particulière de mes parents et amis, afin que, lorsqu’ils m’auront perdu (ce qu'ils ont à faire bien tôt), ils y puissent retrouver certains traits de mes conditions et humeurs, et que par ce moyen ils nourrissent plus entière et plus vive, la connaissance qu'ils ont eue de moi. Si c'eût été pour rechercher la faveur du monde, je me serais mieux paré et me présenterais avec une démarche étudiée. Je veux qu'on m'y voie en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans recherche, ni artifice : car c'est moi que je peins. Mes défauts s'y liront au vif, et ma forme naïve, autant que le respect humain me l'a permis. Si j’avais été parmi ces nations qu'on dit vivre encore sous la douce liberté des premières lois de nature, je t'assure que je me serais très volontiers peint tout entier, et tout nu. Ainsi, lecteur, je suis moi-même la matière de mon livre : ce n'est pas raison que tu emploies ton loisir en un sujet si frivole et si vain. A Dieu donc, de Montaigne, ce premier de Mars mille cinq cent quatre-vingt."

Et un article de Télérama: "Pas de doute là-dessus, les écrans sont devenus, pour la plupart d'entre nous, le support privilégié de nos rapports à la culture. Avec une conséquence essentielle : ils accentuent la porosité entre le monde de l'art et celui du divertissement. Dans la culture numérique, se distraire, s'informer, accéder à des oeuvres, pratiquer une activité en amateur, communiquer avec des proches se mêlent intimement, s'entrecroisent sans cesse, se cumulent et se succèdent. Pour les moins de 25 ans, Internet est le lieu qui donne accès à tout. Et "c'est ce qui est le plus déstructurant par rapport aux classifications anciennes", estime Olivier Donnat. Une distinction telle que culture légitime et culture illégitime, par exemple, mise en avant par Pierre Bourdieu et qui renvoyait aux années 60 quand l'école et les familles soucieuses de léguer un patrimoine constituaient les principales instances de transmission. Aujourd'hui celles-ci sont multiples, liées aux industries culturelles et aux médias. Culture et distraction, culture savante et culture populaire, tout est mélangé. "Tout est sur la surface plane de l'écran, il suffit d'un clic pour passer du plus érudit au plus distractif, remarque Olivier Donnat. On peut même faire les deux en même temps, lire un texte sophistiqué en écoutant des chansons débiles. Certains sites s'attachent à mêler le plus sérieux et le plus fantaisiste. C'est le caractère inédit de l'outil Internet, par essence le lieu de l'impur." On peut en concevoir des craintes ou au contraire en espérer des ouvertures, de nouveaux chemins pour accéder aux oeuvres les plus pointues. Toujours est-il que pour les jeunes générations la distinction entre culture légitime et culture illégitime est aujourd'hui largement vidée de son sens."

Adieu, donc...

Sources:

Télérama

Les pratiques culturelles des Français à l'ère numérique

In libro veritas

samedi, 11 avril 2009

Exercitation

Ciceron dit que Philosopher ce n'est autre chose que s'aprester à la mort. C'est d'autant que l'estude et la contemplation retirent aucunement nostre ame hors de nous, et l'embesongnent à part du corps, qui est quelque apprentissage et ressemblance de la mort : Ou bien, c'est que toute la sagesse et discours du monde se resoult en fin à ce point, de nous apprendre a ne craindre point a mourir. De vray, ou la raison se mocque, ou elle ne doit viser qu'à nostre contentement, et tout son travail tendre en somme à nous faire bien vivre, et à nostre aise, comme dict la Saincte Escriture. Toutes les opinions du monde en sont là, que le plaisir est nostre but, quoy qu'elles en prennent divers moyens ; autrement on les chasseroit d'arrivée. Car qui escouteroit celuy, qui pour sa fin establiroit nostre peine et mesaise ?

Le corps de son fils

Le corps abbatu et languissant d’amour

Le corps du trespassé

Son corps ayant esté rapporté à Venise

Un corps pour l’inhumer

Il fist bouillir son corps pour desprendre sa chair d’avec les os

Les corps des vaillants hommes qui sont morts en leurs batailles

Une harquebusade dans le corps

Une beauté de corps singuliere

Ny eux ny autre ne voye et touche son corps apres que l’ame en sera separee

Cet autre redonne le sentiment du repos à un corps sans âme

C’est un corps vain et sans prise

Les jeux et les exercices du corps

Soupplesse de corps

Il n’est homme si décrepite tant qu’il voit Mathusalem devant, qui ne pense avoir encore vingt ans dans le corps

Le corps courbe et plié a moins de force à soutenir un fais, aussi a notre ame

Nous tressuons, nous tremblons, nous pallissons, et rougissons aux secousses de nos imaginations ; et renversez dans la plume sentons nostre corps agité à leur bransle, quelques-fois jusques à en expirer. Et la jeunesse bouillante s'eschauffe si avant en son harnois toute endormie, qu'elle assouvit en songe ses amoureux desirs.

On dit que les corps s’en-enlevent telle fois de leur place

Et Celsus recite d’un Prestre, qui ravissoit son ame en telle extase, que le corps en demeuroit longue espace sans respiration et sans sentiment

Sa pensée desbrouillée et desbandée, son corps se trouvant en son deu

Le corps mesme, demy rassasié

L’estroite cousture de l’esprit et du corps s’entrecommuniquants leurs fortunes

Si je ne comme bien, qu'un autre comme pour moy. Aussi en l'estude que je traitte, de noz moeurs et mouvements, les tesmoignages fabuleux, pourveu qu'ils soient possibles, y servent comme les vrais. Advenu ou non advenu, à Rome ou à Paris, à Jean ou à Pierre, c'est tousjours un tour de l'humaine capacité : duquel je suis utilement advisé par ce recit. Je le voy, et en fay mon profit, egalement en umbre qu'en corps. Et aux diverses leçons, qu'ont souvent les histoires, je prens à me servir de celle qui est la plus rare et memorable. Il y a des autheurs, desquels la fin c'est dire les evenements. La mienne, si j'y scavoye advenir, seroit dire sur ce qui peut advenir. Il est justement permis aux Escholes, de supposer des similitudes, quand ilz n'en ont point. Je n'en fay pas ainsi pourtant, et surpasse de ce costé là, en religion superstitieuse, toute foy historiale. Aux exemples que je tire ceans, de ce que j'ay leu, ouï, faict, ou dict, je me suis defendu d'oser alterer jusques aux plus legeres et inutiles circonstances, ma conscience ne falsifie pas un iota, mon inscience je ne sçay.

Ces exemples estrangers ne sont pas estranges, si nous considerons ce que nous essayons ordinairement ; combien l'accoustumance hebete noz sens. Il ne nous faut pas aller cercher ce qu'on dit des voisins des cataractes du Nil : et ce que les Philosophes estiment de la musicque celeste ; que les corps de ces cercles, estants solides, polis, et venants à se lescher et frotter l'un à l'autre en roullant, ne peuvent faillir de produire une merveilleuse harmonie : aux couppures et muances de laquelle se manient les contours et changements des caroles des astres. Mais qu'universellement les ouïes des creatures de çà bas, endormies, comme celles des Ægyptiens, par la continuation de ce son, ne le peuvent appercevoir, pour grand qu'il soit.

Ils font cuire le corps du trespassé, et puis piler, jusques à ce qu'il se forme comme en bouillie, laquelle ils meslent à leur vin, et la boivent

Brusler les corps de leurs peres

Le service et commodité du corps

Le corps en seroit plus allegre

Le corps beau et sain

Corps à corps

Ce n'est pas assez de luy roidir l'ame, il luy faut aussi roidir les muscles, elle est trop pressee, si elle n'est secondee : et a trop à faire, de seule fournir à deux offices. Je sçay combien ahanne la mienne en compagnie d'un corps si tendre, si sensible, qui se laisse si fort aller sur elle.

Ceux qui ont le corps gresle, le grossissent d'embourrures : ceux qui ont la matiere exile, l'enflent de paroles.

L'ame qui loge la philosophie, doit par sa santé rendre sain encores le corps : elle doit faire luyre jusques au dehors son repos, et son aise : doit former à son moule le port exterieur, et l'armer par consequent d'une gratieuse fierté, d'un maintien actif, et allaigre, et d'une contenance contante et debonnaire. La plus expresse marque de la sagesse, c'est une esjouissance constante : son estat est comme des choses au dessus de la lune, tousjours serein.

Ce n'est pas une ame, ce n'est pas un corps qu'on dresse, c'est un homme

Le corps est encore souple

Un grand corps estendu

Plustost difficile qu'ennuieux, esloigné d'affectation : desreglé, descousu, et hardy : chaque loppin y face son corps : non pedantesque, non fratesque, non pleideresque, mais plustost soldatesque, comme Suetone appelle celuy de Julius Cæsar.

Je n'ayme point de tissure, où les liaisons et les coustures paroissent : tout ainsi qu'en un beau corps, il ne faut qu'on y puisse compter les os et les veines.

L'imitation du parler, par sa facilité, suit incontinent tout un peuple. L'imitation du juger, de l'inventer, ne va pas si viste. La plus part des lecteurs, pour avoir trouvé une pareille robbe, pensent tresfaucement tenir un pareil corps. La force et les nerfs, ne s'empruntent point : les atours et le manteau s'empruntent.

Considerant la conduite de la besongne d'un peintre que j'ay, il m'a pris envie de l'ensuivre. Il choisit le plus bel endroit et milieu de chaque paroy, pour y loger un tableau élabouré de toute sa suffisance ; et le vuide tout au tour, il le remplit de crotesques : qui sont peintures fantasques, n'ayans grace qu'en la varieté et estrangeté. Que sont-ce icy aussi à la verité que crotesques et corps monstrueux, rappiecez de divers membres, sans certaine figure, n'ayants ordre, suite, ny proportion que fortuite ?

S'estudiant l'amant de se rendre acceptable par la bonne grace et beauté de son ame, celle de son corps estant pieça fanée : et esperant par cette societé mentale, establir un marché plus ferme et durable.

Leur convenance n'estant qu'une ame en deux corps

Un corps encore plein de sentiment

Le corps des vieillars

Qu'ils viennent hardiment trétous, et s'assemblent pour disner de luy, car ils mangeront quant et quant leurs peres et leurs ayeulx, qui ont servy d'aliment et de nourriture à son corps : ces muscles, dit-il, cette chair et ces veines, ce sont les vostres, pauvres fols que vous estes : vous ne recognoissez pas que la substance des membres de vos ancestres s'y tient encore : savourez les bien, vous y trouverez le goust de vostre propre chair : invention, qui ne sent aucunement la barbarie.

Une bataille à corps perdu dans la presse des ennemis

Ignatius Pere et fils, proscripts par les Triumvirs à Rome, se resolurent à ce genereux office, de rendre leurs vies, entre les mains l'un de l'autre, et en frustrer la cruauté des Tyrans : ils se coururent sus, l'espee au poing : elle en dressa les pointes, et en fit deux coups esgallement mortels : et donna à l'honneur d'une si belle amitié, qu'ils eussent justement la force de retirer encore des playes leurs bras sanglants et armés, pour s'entrembrasser en cet estat, d'une si forte estrainte, que les bourreaux couperent ensemble leurs deux testes, laissans les corps tousjours pris en ce noble neud ; et les playes jointes, humans amoureusement, le sang et les restes de la vie, l'une de l'autre.

Et Platon conseille merveilleusement pour la santé de tout le corps, de ne donner aux pieds et à la teste autre couverture, que celle que nature y a mise.

 

mercredi, 25 février 2009

Ah! d'un homme à un autre homme, quelle distance!

A Clélie, je lisais Dora et le bruit mystérieux. Il était tard, elle était très fatiguée (ne faisait plus de sieste, profitait de chaque instant, préférait veiller plutôt que de perdre un moment avec moi: elle avait compté sept jours et sept nuits, aurait préféré deux semaines de vacances, un gros deux semaines disait-elle du haut de ses presque cinq ans). Dans le livre il y avait des tirettes qui découvraient le parcours de la la petite héroïne: rivière bruyante, forêt silencieuse, vallée jaune. Yves-Noël faisait une dernière apparition au moment où Clélie comptait jusqu'à dix en anglais (il fallait compter jusqu'à dix pour faire disparaître le hoquet de Totor le taureau, c'était la fin de l'histoire).

A Yves-Noël, je lisais Montaigne, "De l'inequalité qui est entre nous": "Pourquoy, estimant un homme, l'estimez vous  tout enveloppé et empacqueté? Il ne nous faict montre que des parties qui ne sont aucunement siennes, et nous cache celles par lesquelles seules on peut vrayement juger de son estimation. C'est le pris de l'espée que vous cherchez, non de la guaine: vous n'en donnerez à l'adventure pas un quatrain, si vous l'avez despouillé. Il le faut juger par luy mesme, non par ses atours. Et, comme dit tres-plaisamment un ancien: Sçavez vous pourquoy vous l'estimez grand? Vous y comptez la hauteur de ses patins. La base n'est pas de la statue. Mesurez le sans ses eschaces: qu'il mette à part ses richesses et honneurs, qu'il se présente en chemise. A il le corps propre à ses functions, sain et allegre? Quelle ame a il? est elle belle, capable et heureusement pourveue de toutes ses pieces? Est elle riche du sien, ou de l'autruy? la fortune n'y a elle que veoir? Si, les yeux ouverts, elle attend les espées traites; s'il ne luy chaut par où luy sorte la vie, par la bouche ou par le gosier; si elle est rassise, equable et contente: c'est ce qu'il faut veoir, et juger par là les extremes differences qui sont entre nous." (De l'évidence de la nudité sur le plateau.)

Dans la journée, il avait pris le métro pour aller au Salon de l'agriculture, et, je ne sais pas, à l'aller ou au retour, il avait obsevé une femme, une fille, regards dérobés, et il y avait eu un poème: "Quand j’ai relevé la tête, elle s’était détournée et ses cheveux se déployaient comme un rideau de fer. Plus tard, je vis encore son profil. Et je me disais qu’il fallait que je drague. La poésie est féminine." J'avais parlé de modus vivendi. Il y aurait sans doute une femme à ses côtés, un jour ou l'autre. Nous serions trois, peut-être.

(Il vient de m'appeler, parution de l'article dans Pref, le journaliste a repris ses propos sur l'homosexualité.)

"Moi, tous les blonds sont ma copine. Mais il y en a une qui veut pas, elle s'appelle Emma, c'est une sale bête." (Montaigne: "Plutarque dit en quelque lieu qu'il ne trouve point si grande distance de beste à beste, comme il trouve d'homme à homme. A la verité, je dirois qu'il y a plus de distance de tel à tel homme qu'il n'y a de tel homme à telle beste.")

"Hem vir viro quid praestat" ("Ah! d'un homme à un autre  homme, quelle distance!")

Térence, Eunuque, II, 2, 232