mercredi, 09 septembre 2009
14 décembre 2015
Résultat du Quiz "Quand allez-vous mourir?" sur Facebook. Photographie d'une voiture, quatre roues en l'air, tôle froissée, grisaille. J'aurai quarante ans, ce sera deux jours avant le cinquante-troisième (ou quarante-troisième) anniversaire d'Yves-Noël.
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dimanche, 15 mars 2009
Anatomie du verbe
Blocs de textes collés, chapitres tronqués d'un roman inabouti, Sonatine, à l'époque où je cherchais ma langue, il y a trois ans, quatre ans, la syntaxe m'occupait beaucoup déjà, et la famille, le tissu, les chaînes, l'inconscient familial, les touches du clavier des souvenirs, la mémoire des doigts, l'erreur errance errement, "ne pas devenir un anatomiste du verbe" disait Cioran, et ces images tombales chères à Cioran et au Du Bellay du Songe, belles "ténèbres vertes", peut-être cette extraction parce que Père m'a détaillé le devis pour le nettoyage du monument de Mère, soixante-dix euros contre les effets du temps, la dalle verdissante, Mère aimait les tapis de mousse dans la forêt, le mont des ermites en est garni, le mont des ermites, au sommet j'y jetais mon alliance, comme dans l'obsurantisme médiéval dont les arbres silencieux portent la mémoire, alors sans doute la mousse recouvre mon alliance, sorte de paix végétale où l'or a rejoint la nature.
Moi entre les deux, Mère, Fille, la seconde pleure la mort de la première, "je pleure parce que mamie Cécile elle est morte", moi je n'ai pas choisi que leurs prénoms soient si proches, anagrammes presque, Clélie, Cécile, les sanglots imprévisibles, peur profonde, amour aveugle, lien enfoui, les souvenirs ne parviennent pas à affleurer, alors comme une rage et les larmes de la perte, conscience de la mort déjà. (J'observe le sommeil agité, jambes en mouvement, énergie brute.)
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Sonatine (archéologie familiale)
(2005)
[…]
Mon grand-père reposait dans le lit conjugal, à l’étage, je ne suis pas allé lui dire bonjour tout de suite. J’y suis allé au bout d’une heure et demi. Il avait du mal à maintenir son œil droit complètement ouvert car des filets blancs — d’un blanc très pur —, glaireux, tissaient comme des ébauches de toiles d’araignées entre ses paupières. Ce n’était pas repoussant, ça ne paraissait pas sale, c’était plutôt une sorte de matière parasite inoffensive, lisse, mais qui ne voulait pas partir. Il respirait avec difficulté, bruyamment. L’atmosphère était pesante, il faisait chaud, les murs étroits, la chambre retapissée elle aussi, jaune, mais un beau jaune, pas un jaune criard, non, des rouleaux d’un mètre de large, parce que c’était mieux pour le monsieur qui était venu retapisser les deux pièces et repeindre les plafonds. Il n’avait rien dit pour le salon, il avait posé le papier qu’ils avaient acheté, mais il a fallu que ma grand-mère lui demande si le papier-peint lui convenait vraiment pour qu’il reconnaisse finalement qu’il avait eu de la peine à poser celui de la pièce du bas ; mais pourquoi il ne l’avait pas dit plus tôt, on aurait pu aller échanger tout de suite l’ensemble des rouleaux, et on n’en aurait plus reparlé. Il avait rouspété, grand-père, disant que quand il tapissait, lui, il ne s’y prenait pas comme ça, sous-entendu le monsieur s’y prenait très mal, mais avec grand-père on s’y prend forcément très mal n’est-ce-pas, enfin bref ç’avait été beaucoup mieux pour la chambre, avec ces rouleaux deux fois plus larges, ce papier plus épais sur lequel il n’était même pas nécessaire d’étaler la colle, on avait eu peur que le mur parte avec quand on avait décollé l’ancien papier, il faut dire il était là depuis vingt-cinq ans, mais c’était du bon, on y avait mis le prix à l’époque, il avait été lavé plusieurs fois, et puis non, finalement, il s’était décollé facilement, un jeu d’enfant, délicatement comme une pelure de banane, les murs étaient toujours là, et avaient fait peau neuve, rafraîchis, comme le sol, avec ce balatum imitation parquet. Seul mon grand-père dépérissait dans cette chambre, appelant de temps en temps, d’une voix d’outre-tombe, "maman ! maman !", et elle s’empressait de monter les escaliers, puis nous l’entendions lui demander ce qui n’allait pas, tenter de comprendre les mots qu’il avait tant de mal à articuler, redescendre promptement et faire au mieux pour s’exécuter ou trouver la solution la plus adaptée, dans la cuisine.
En fait, rien d’alarmant dans la prise de sang, il peut rester chez lui ; l’hôpital, ce n’est pas pour maintenant. Alors il a bien été obligé de se lever, ordre du médecin : il a marché jusqu’à la chambre de l’autre côté du couloir, quelques pas douloureux, trois ou quatre mètres tout au plus — quand j’étais petit, j’ai dormi dans cette chambre qui n’a pas changé, même tapisserie aux motifs chargés, semblant épaissie par les années qui l’ont peu à peu brunie, comme amollie ; je la fixais quand j’étais assis à côté de mon grand-père, hier — lui, j’évitais de le regarder trop longuement — il me semblait que mes doigts s’y enfonceraient facilement, que je les en enlèverais couverts d’une mince pellicule un peu huileuse ; pourtant, quand je vois ma main s’y enfoncer, cela ressemble à une fourrure immaculée aux poils très propres, comme une peluche dont émanerait encore cette odeur si entêtante du neuf. C’est qu’on ne sort pas vierge d’une telle expérience, il reste forcément des traces qui vous collent à la peau. Et un jour ou l’autre, vous ne pouvez plus mentir. J’ai aussi entrevu l’immense canapé-lit sur lequel je dormais, seul. Un été, j’étais resté quelques jours chez eux, au mois de juillet, au moment de mon anniversaire. Un soir, je m’étais endormi en songeant à tout ce que j’allais pouvoir acheter avec l’argent qu’on m’avait donné, une somme qui devait s’élever à deux cents ou trois cents francs. Un jour, ma grand-mère avait surpris l’intérêt que je portais à l’argent, elle m’avait démasqué, et j’ai eu honte, longtemps. Mes parents, qui étaient partis quelques jours en vacances à deux, étaient venus me rechercher. Ma grand-mère avait tendu un billet de cinquante francs à ma mère, qui l’avait refusé ; elle ne faisait pas la manche. Alors — et je me souviens précisément de l’expression de ma grand-mère, effarée, les yeux grands ouverts derrière les verres de ses lunettes, légèrement teintés, et de la façon dont elle avait pivoté, rapidement, en une fraction de seconde, pour me demander, à moi, si je le voulais, ce billet de cinquante francs. Alors, je ne sais pas, sans doute que j’ai regardé le billet avec avidité, que mes yeux ont trahi l’onde de plaisir qui m’a parcouru. Et soudain pour elle, je n’étais plus son petit garçon pur, j’avais tout cassé. "Tu le veux ?". Et moi, sans rien dire — parce que je sentais bien que la situation était, ou plutôt que je devais faire comme si la situation me paraissait gênante —, je tends la main. Je ne sais plus ce qu’elle a dit, elle a fait allusion clairement à mon goût anormal pour l’argent. Je n’ai pas eu le billet. Elle l’a gardé.
Et maintenant, à travers le combiné, je l’entendais, non pas une voix d’outre-tombe, mais la voix d’un vieillard acariâtre, qui ne supporte pas que sa femme, au lieu d’être à ses côtés, réponde au téléphone, une voix qui passe la porte, descend l’escalier, traverse le couloir, et me parvient sèchement : "De toute façon, on n’est sur la terre que pour souffrir".
Quand nous rendions visite à mes grands-parents, mes yeux faisaient le tour de la pièce, j’étais à l’affût de nouveaux bibelots, de nouveaux tableaux, de détails susceptibles d’avoir changé, et j’avais plaisir à retrouver à leur place les mêmes objets familiers : le petit vase orné d’un médaillon en étain représentant le profil naïf d’une jeune fille à la chevelure déliée ; sur le buffet, la soupière dont j’observais le reflet dans le miroir devant lequel elle était posée et qui semblait devoir rester là de manière immuable tant l’abondance des fioritures qui l’ornaient pesait sur la petite plaque de marbre qui lui servait de socle — en détaillant les sinuosités de sa silhouette écrasée et l’éclat des couleurs légèrement passées qui rehaussaient la blancheur de la faïence, je ne pouvais m’empêcher de contempler aussi ma propre image, pensant que personne ne s’en rendrait compte ; la même pendule fixée au mur dont les oscillations régulières m’absorbaient entièrement quand les fins d’après-midi semblaient se dilater, repousser insensiblement l’heure à laquelle il ne serait pas malséant de parler du départ — comme une asymptote qui jamais ne se confond avec une valeur vers laquelle elle ne peut que tendre éternellement. Cette pendule devenait tout un monde qui se peuplait d’êtres imaginaires, un petit univers animé d’une pulsation qui me maintenait éveillé, comme lorsque j’étais enfant de chœur et que, pour tromper l’ennui qui ne manquait jamais de me gagner dès que le prêtre commençait un long sermon, je rassemblais entre mes mains, selon un rituel bien établi, les deux extrémités du cordon blanc noué autour de ma taille — par un tour de force de mon imagination, elles devenaient deux personnages cheminant dans une conversation imprévisible, guidés par mes mains, telles de minuscules marionnettes dont la tête était stylisée par un nœud rudimentaire d’où jaillissait une abondance de fils de coton, que ma rêverie métamorphosait en cheveux épais et indisciplinés. Mais le prêtre se tournait de temps en temps vers moi, me faisant un signe rapide pour m’indiquer que je devais appuyer sur le bouton : je lâchais alors mes petits personnages pour m’empresser de saisir la commande manuelle du projecteur de diapositives, posée sur mes genoux, à portée de main, et une nouvelle image apparaissait sur l’écran suspendu dans le chœur — il était resté immaculé un court instant, au moment précis où j’avais appuyé sur le bouton, au moment où je me demandais quelle image allait soudain fixer l’attention de l’assemblée — j’avais fini par les connaître presque toutes, et, d’un dimanche à l’autre, les mêmes images revenaient souvent, même si l’on s’efforçait d’en varier le choix : certaines semblaient privilégiées en raison de leur efficacité — leur richesse symbolique, leur justesse, leur harmonie avec les paroles du prêtre — la grâce d’un visage, un sourire d’enfant — ou, pour moi, le regard sidérant de cet acteur qui incarnait un Christ raffiné aux yeux bleus. Plus impressionnante encore, plus suggestive était la statue de Saint Sébastien, qu’il m’était impossible d’examiner pendant le sermon, étant assis précisément en-dessous — mais dès que je le pouvais, je m’abîmais dans sa contemplation, les rares dimanches où je me trouvais au milieu de l’assemblée parce que je n’étais pas de service. Magnifique Saint Sébastien dont les jambes et le torse déployé avaient été violemment mutilés : quelques flèches s’étaient plantées dans sa peau, rougie à l’endroit des blessures ! Je ne savais qui était cet homme sublime dont le corps était sanglé à l’écorce rugueuse d’un tronc d’arbre, et dont je ne pouvais distinguer les traits, sa tête étant rejetée en arrière — et je me perdais en conjectures pour comprendre comment il en était arrivé là, comment on pouvait être à la fois si beau et si malheureux. Il bougeait très légèrement, j’étais le seul à m’en rendre compte — il respire avec difficulté et des larmes coulent lentement, venant mourir dans son cou, accompagnées de soupirs désespérés. L’autel lui-même, avec ses trois ogives en bois, devenait une cathédrale de poupées, ou une tombe dont le style imposait respect et silence. Partout, de petits êtres grouillaient, comme dans une fourmilière où le travail ne manque jamais ; les vieilles dalles de marbre noir, qu’avaient foulées des milliers de croyants depuis plus de trois-cents ans, résonnaient de leurs pas — il m’arrivait de penser aux morts qu’on avait enterrés dans l’église, qui gisaient là, sous mes pieds, peut-être très proches — il y avait eu une première église, au dixième siècle : il n’en restait aucun vestige que mon imagination.
Tant de choses ont disparu : le vase, probablement rangé au fond d’un placard ou dans un carton ; la soupière, momentanément bannie de la salle à manger et remplacée par une crèche comme chaque année au moment de Noël, ou peut-être elle aussi définitivement bannie ; la pendule remplacée par une autre, non pas une pendule neuve : celle-ci est aussi dans le style bien reconnaissable des années cinquante, mais plus sobre, moins lourde en fait, plus aérée, moins chargée, plus commune, moins désuète. Inacceptable, elle est inacceptable là, dans cette pièce, c’est comme si l’on avait remplacé un crucifix au-dessus d’une porte d’entrée par un joli bouquet de fleurs séchées — l’âme n’y est plus, comme si l’on voulait vous dérober les souvenirs enfermés dans les objets qui vous sont chers. J’imagine que, précisément, la vieille pendule avait rendu l’âme, qu’elle avait fait son temps et que les dernières réparations n’avaient rien pu y changer. Après tout, même figée dans un temps immobile, je l’aurais encore aimée, car elle seule me semblait avoir le droit de trôner à cet endroit. A cause de cela, à cause de ces objets mystérieusement disparus — je n’avais pas posé de questions, c’eût été déplacé, vu les circonstances —, mes grands-parents deviennent pour moi des étrangers. Le processus n’est pas encore arrivé à son terme. J’espère encore qu’il pourra s’inverser. Je ne suis sûr de rien. Je ne veux pas y croire complètement.
Alors peut-être que la disparition pour moi déroutante de la pendule n’était que le premier signe d’un mouvement beaucoup plus ample, la première étincelle qui annonçait un immense embrasement, en somme le début de la fin. Tous les meubles, les uns après les autres, mais ils ne sont pas si nombreux que ça au bout du compte, le buffet, la table et les chaises, la grande armoire dans la chambre, le lit et les tables de chevet, et peut-être d’autres choses, mais je ne sais pas, je ne sais pas parce qu’ailleurs dans la maison je n’y vais pas, j’y suis allé il y a si longtemps que je ne m’en souviens guère, ce sont des pièces auréolées de mystère, y pénétrer serait sacrilège sans doute, une violation de l’intimité, c’est dans la salle à manger que l’on doit se voir, ailleurs c’est toujours plus gênant, tellement inhabituel, dans la cuisine par exemple, impression étrange chaque fois que je me suis lavé les mains dans la salle de bain, je n’y ai pas ma place, je me sens comme un intrus et pourtant les quelques secondes que j’y passe je les savoure, je m’y sens bien, seul dans la salle de bain avec les autres qui parlent à quelques mètres et dont j’entends distinctement les propos, les mains se frottant sous l’eau rapidement, un coup d’œil dans le miroir, visage rassurant sur le fond rose impeccable des carreaux qui se reflètent comme un sanctuaire de la propreté d’âme, le corps nous n’en parlerons pas, tabou — vision de ma grand-mère nue chez mes parents quand j’étais petit, se lavant dans la cuisine, on n’avait pas de salle de bain à l’époque, sa poitrine, sa longue poitrine, et, moi, voyeur effaré, quelques secondes interdites, personne ne m’a vu, je la revois avec une grande précision.
Ces meubles donc, des meubles de troc tout bonnement, on ne voit que ça dans les trocs qui fleurissent un peu partout dans la région depuis quelques années, des salons et des chambres un peu surannés, certains en très mauvais état, d’autres comme neufs, et pourtant ils ont vécu, chargés d’histoires que l’on devine dans la patine du bois, dans les motifs floraux — poncif, que veulent dire tous ces bouquets taillés dans le bois, sous le regard de parents ligotés dans les conventions, dans la peur des on-dit, dans des croyances rassurantes, dans une raideur que je n’arrive même pas à imaginer, et ces enfants aux rêves brisés, maman, tu ne seras jamais peintre, tu travailleras ma fille, tu rapporteras de l’argent à la maison, en attendant de te marier.
Et puis ces compositions, il y en avait tant qu’il avait fallu les disposer à même le sol, toutes plus clinquantes les unes que les autres, parées de leurs accoutrements de réveillon, papiers brillants, dorés ou argentés, ou savamment froissés, bougies multicolores plantées dans la tourbe humide, mélanges de fleurs et de feuilles oscillant entre le mauvais goût des arrivages massifs de supermarché et les équilibres savants mais vains des fleuristes les plus virtuoses, comme si chaque visiteur avait à cœur de fleurir une tombe — mauvais présage, en fait, tout cela mettait mal à l’aise, et il valait mieux détourner le regard.
Quoi, cette tapisserie toute neuve, unie, une insulte aux efforts du temps, l’érosion soudain masquée, travestie en un rayon éblouissant, insupportable, couleur trop vive pour accueillir la mort, mais que va-t-elle y changer ? On pourrait gratter, mais gratter à s’y casser les ongles, gratter jusqu’à avoir les mains en sang, pleurer de rage à la recherche des traces de mon passé, je n’y pourrais rien, je m’userais à essayer de comprendre ce qui toujours m’échappera. C’est dans les gênes, sans doute, c’est dans les gênes qu’il faut tenter de trouver l’explication de ce que certains appelleraient ton dédoublement de personnalité, mais nous sommes tous comme ça au fond, je crois, ou alors vous êtes trop indulgents avec vous-mêmes, allez savoir, regardez dans le trou et attendez que les choses viennent à vous, de toute façon il faut du temps, moi j’ignore encore presque tout, alors j’attends, et je découvre un peu à la fois. Ma grand-mère aussi, elle sait des choses, mais elle ne lâche rien, des bribes seulement, il y a longtemps, des signes qu’elle n’a pas pu ou qu’elle n’a pas voulu dissimuler, mise en danger par elle-même, sur la pente, elle a glissé, un peu, juste assez pour accéder à l’imagination, c’était déjà beaucoup, se rêver un amant qui aurait pu être mon père. Alors elle s’est tapissée, sa coiffure de mamie aux boucles impeccables, un casque de cheveux immuables, ses larges lunettes à double foyer, ses vêtements intemporels aux couleurs indéfinissables : tapisserie, mais usée maintenant, comme ces couches de plâtre dans l’église il y a quelques années, elle paraissait neuve, un véritable désastre, imaginez, une petite église gothique du seizième siècle, une vraie, une authentique église gothique, il en reste si peu dans la région, toutes dévastées pendant la révolution ou les guerres, toute une région sinistrée, sans souvenirs de pierre ou presque, ils l’avaient rendue tellement lisse, avec en plus cette peinture aux nuances doucereuses, ils n’avaient épargné que trois piliers, volontairement, pour que l’on se rappelle que sous la peau neuve dormaient encore ces pierres rugueuses, belles parce qu’elles étaient abîmées, mais voilà, très vite, la peau s’était ridée, et, de semaine en semaine, le phénomène s’accélérait, comme dans tous ces édifices récents qui vieillissent à une vitesse accélérée, processus impensable dans le passé, maintenant tout est conçu pour vieillir vite, et là, c’était la punition méritée. Les champignons, eux aussi, s’y sont mis, ils ont commencé à ronger les boiseries, des boiseries d’époque, il n’en reste déjà plus grand-choses, ils s’en prennent à la charpente, l’église menace de s’écrouler, ils essaient de la sauver du désastre, mais leurs efforts restent vains, un jour il n’y aura plus d’église, et ce ne sont pas non plus les larges pierres qu’ils ont ajoutées à l’extérieur qui y changeront quelque chose, quelle idée, une église travestie à l’intérieur et à l’extérieur, comme si j’avais le cerveau tapissé de bonheur, enduit d’un maquillage harmonieux, comme s’il fallait absolument donner une idée de la perfection.
Alors je pense aux statues oubliées dans le clocher, celles que j’ai photographiées, celles que personne ne voit, personne ne s’aventure dans le clocher, mais moi j’y suis allé quelquefois, j’étais privilégié, j’avais accès à des trésors dont tout le monde ignorait l’existence.
[…]
Le clocher : un lieu où mourir, tapi, recroquevillé sous une cloche, éternellement.
A la maison, rien n’a changé depuis tant d’années : les mêmes murs, le même carrelage, les mêmes lustres rafistolés dans un style sans style, marque de fabrique un peu rassurante quoique douteuse. Rien n’a changé, mais je n’y suis plus chez moi, quelque chose a glissé lentement en moi qui m’a éloigné insensiblement de ce que j’ai cru être pendant de nombreuses années, de ce à quoi je croyais aspirer profondément : famille peut-être désunie maintenant, mais je suis pour l’instant le seul à en être conscient, ou peut-être pas, mais personne n’en parle, ce sont des choses que l’on tait. Du reste, les errements de mes phrases devaient bien finalement me conduire quelque part — un vide absolu de toute façon que je ne chercherai pas à dissimuler, une déception qui n’est encore qu’un début d’attente, hésitant à achever par les mots ce qui se présente à moi souffreteux, moribond, ô combien faible et lâche — un fil mou dont je ne saurais que faire et qui menacerait à tout moment de se rompre malgré l’absence de tension — une vague mollesse comme le miroir de mes doutes.
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