lundi, 23 janvier 2012
Nuit blanche en mode Muray (ou relation du "Monde en marche")
"Le consensus est la Jérusalem céleste d'un univers sans ciel, le Royaume de Dieu d'un homme sans Dieu, la Terre promise d'un globe sans ailleurs, le Messie d'une histoire qui ne va plus vers aucune fin, l'esprit d'un monde sans esprit."
Philippe Muray, "Le Bicentenaire est terminé", Art Press, n°141, 1989 (repris dans Désaccord parfait)
Dans le train, Clélie rédigea une poésie qu’elle fit aussitôt mine d’apprendre par cœur pour me la réciter sur le ton appliqué de l’élève soucieux de plaire au maître: "Pierre la litière / Axelle la reine / Hugo l’escargot / Emma l’as du désastre / Louis la souris / Samara le rat / Quentin le crétin / Adrien le lapin". Elle arracha la feuille du carnet, enleva un à un les bouts de papier déchirés par la spirale métallique de façon à ce que la feuille formât un rectangle parfaitement régulier, puis confectionna un bateau selon des règles de pliage qu’elle avait apprises récemment et qu’elle s’était efforcée tout le week-end de mettre en pratique sur tout ce qui voulait bien se soumettre à sa nouvelle occupation par une succession de pliages de plus en plus rapides et habiles. Elle me fit remarquer que mon nom occupait une place de choix sur la coque du bateau, même s’il était tronqué. Elle amènerait son bateau à l’école, le montrerait à ses copines. Je me demande comment réagira cette Samara, qui semble avoir tous les torts. Je suspectais la formule "as du désastre" mais n’avais pas posé de question sur son origine, je la devinais empruntée à quelque conte de littérature jeunesse ou à une bande-dessinée, mais ce soir mes recherches sur internet sont infructueuses: l’as du désastre n’est pas référencé.
Comme je lisais L’Express, elle me posa des questions sur le "mariage homo" et me dit sans hésiter qu’elle était contre. Ce n’était pas l’endroit pour en discuter. Je me contentai de noter la spontanéité de sa réponse, sans lui dire que j’étais du même avis. Dans L’Express, j’avais surtout lu avec un mélange d’effroi et de ravissement le programme des festivités parisiennes prévues en 2012, qui s’étalaient idiotement dans un cahier central de vingt-huit pages, preuve parmi tant d’autres que Muray a mille fois raisons, d'où mon ravissement (humanité cordicolâtre de l’ère post-historique, festivocratie, truismocratie, rebellocratie, juvénomanie, artistisme, etc.). Cela commençait très mal avec le titre en couverture: "Paris / 40 adresses cultes / 100 dates culturelles", puis, pêle-mêle, les "brillants événements": des "talents prêts à éclore" avec un "tour d’horizon des artistes en devenir" pleins de "fougue juvénile", de la "musique contemporaine… et toujours vivante!" (Muray noterait l’agressivité du point d’exclamation et son potentiel de menace), des "établissements émergents" comme le Théâtre de Belleville, qui "entend défricher et innover" et qu’il faudrait "découvrir" pour trois raisons: "Il soutient les jeunes compagnies" (il a donc la vertu moderne de rébellion, ne faisant pas allégeance à l’establishment culturel qui ne soutient que les dinosaures ou les blockbusters du théâtre public), "Il offre un confort étonnant" (alors que, c’est bien connu, tout ce que Paris compte de compagnies de théâtre qui comptent offre à ses spectateurs des dispositifs inconfortables et précaires qui semblent jouer avec les limites des normes de sécurité aussi bien qu’avec l’esthétique de l’Arte Povera en réduisant le spectateur au mode escarre - on l’entend même dire au Théâtre du Rond-Point, comme si l’élitaire pour tous passait par le mal au cul de chacun), et pour finir "[s]a programmation se révèle accessible" - et le directeur du théâtre d’expliquer: "Pas de spectacles trop abscons ici. Le théâtre, c’est fait pour rigoler", et, en véritable terroriste du Bien universel (comme dit Muray): "Il faut privilégier le plaisir partagé et la poésie" (par opposition, sans doute, à la masturbation intellectuelle et à l’âpreté des spectacles soutenus par le Ministère des Farces et Attrapes). Dans l’égout de ce supplément culture de L’Express, une colonne permet de balayer l’essentiel des "pièces politiques" de 2012, présentées selon leur "mode" (car ce mot s’est doté récemment - 2010? 2011? - d’une acception vaseuse qui en l’occurrence pourrait correspondre à ce qu’on appelle couramment un registre): "En mode pamphlétaire", "En mode médiatique", "En mode soixante-huitard", "En mode zygomatique", "En mode révolutionnaire". Il y aurait des tonnes à écrire, ou des litres à déverser sur ces cinq misérables bouts de textes, sur ce jus journalistique qui annonce des jus pires encore répandus sur les planches parisiennes. On pourra aussi exercer sa haine sur "Aragon en slam" dans le cadre du Printemps des Poètes, "La Fabrique de Babar" à la BNF, le manga au Salon du Livre, ou le programme que concocte Laurent Le Bon pour la Nuit blanche: "Paris à l’infini, tant au niveau temporel que spatial…" (Ce qu’a ressassé Muray en 1998 et 1999 pourrait l’être encore aujourd’hui et avec les mêmes mots, car les déclarations d'intentions festives se suivent et se ressemblent, on continue de vouloir "rendre la ville aux piétons" [sic] - ainsi ledit Le Bon explique qu’il va mettre fin aux files d’attente dans la rue, tout simplement en "faisant sortir l’événement dans la rue", et il innove en transportant la Nuit blanche de l’autre côté du périphérique… on lui souhaite un franc succès, proportionnel à ses ambitions esthétiques: "J’aime le brut. Je préfère vider que remplir." - Celui qui s’exprime ainsi dirige le Pompidou Metz.)
[A ce stade avancé de ma lecture de Muray, j’en suis à la nécessaire et jouissive phase de pastiche - et à l’irrépressible pulsion de citation: "L’Histoire vaincue par l’Hétéroclite rigolo, l’utopie révolutionnaire travestie en néo-troubadours électronisé, il fallait le faire. C’est fait." (parlant des festivités du bicentenaire de la révolution.)]
Dans l’affreux, donc, supplément culture de L’Express, il y a pourtant une belle découverte: une photographie d’Helmut Newton, Bergström over Paris, où une odalisque aux talons aiguilles domine la ville qui n’est pas encore, comme la qualifiait Muray, "la grande rue piétonne de l’avenir":

Au retour, un passager fit un scandale parce qu’une contrôleuse lui signifia qu’il était en infraction et qu’il devrait payer une amende de vingt-cinq euros. Il réussit, en hurlant ses insultes, à l’accuser de vouloir "faire du chiffre", à lui demander ce qui n’allait pas dans sa vie personnelle pour qu’elle s’en prenne à lui, lui qui avait pour seul tort de "venir de la banlieue", et à lui reprocher enfin de ne pas le regarder dans les yeux, ce qui constituait, aux siens, un manque d’éducation patent, estimant qu’il était le seul à dialoguer, proposition dont l’absurdité lui échappera sans doute éternellement (voilà encore un des vices du Bien universel: même la plus ignoble crapule de la plus mauvaise foi vous réduit la bonne vôtre en s’emparant du catéchisme ambiant dont nul maintenant n’est plus censé ignorer la mécanique simpliste). Pendant ce temps, un autre contrôleur arrivé en renfort tentait de justifier l’amende en prodiguant un sourire qui dissimulait mal son état de panique et qui de toute façon ne pesait rien face aux protestations de vertu effarouchée du grand Noir à grosse voix - et moi je lisais Muray, narrant en 1992 son excursion à Marne-la-Vallée et sa visite du chantier d’Eurodisney: "Pour commencer il y a cette autoroute A4 Metz-Nancy autour de laquelle un paquet de Lego géants semble avoir crevé en vrac, et qui fait tout ce qu’elle peut pour vous détourner. J’ai mis un temps fou avant de comprendre que Marne-la-Vallée appartenait à cette catégorie de pays où on n’arrive jamais. Comme toujours, l’étymologie a raison: la banlieue n’est pas un lieu, c’est le bannissement même de l’idée de lieu, une délocalisation radicale et définitive." A Saint-Lazare, je pris le bus 43 vers la Gare du Nord, où je décidai de poursuivre ma lecture dans un café plutôt que de rentrer directement chez moi (craignant d’y trouver mon colocataire trop musclé moulé dans un t-shirt trop étroit et son copain trop blond, trop mignon et trop intelligent - il laisse depuis quelques semaines un petit livre de géopolitique sur la console dans l’entrée de l’appartement, dont j’ai lu l’introduction ce matin -, craignant donc ce face-à-face gênant avec l’"humanité en survêtement Adidas", car "ce qui reste d’humanité [ce qui restait, en 1992, quand l’article que je cite a été publié dans la revue Label France] est en train de se transformer en un gigantesque club ridicule de musculation" [et tout l’art, ici, tout l’art comique est de flanquer le substantif "club" de deux adjectifs, l’un antéposé, l’autre postposé]: "On a les héros qu’on mérite."). Je m’installais à la terrasse chauffée et vide d’un café, rêvant quelques secondes encore au Monde en marche* quand un serveur se précipita pour me proposer une Kriek, se souvenant de ce que j’avais commandé il y a deux semaines, dans des circonstances analogues (même heure, même manteau, même auteur dans la main). La terrasse se remplit rapidement: un couple insolent et grossier qui fit danser le serveur à cause d’un coca pas assez frais et d’une cuillère "poussiéreuse", deux Néerlandaises qui s’installèrent bruyamment à côté de moi, et une dame à ma droite, qui commanda une glace et une bière et raconta qu’elle était "enfin en week-end", elle, en week-end, dimanche soir, car elle avait fini sa semaine, elle était aide soignante, dans un service (elle hésitait à le dire, et disait qu’elle hésitait) de cancérologie, et ce café, le dimanche soir, c’était son réconfort - elle parla des futurs grands travaux de l’hôpital Saint-Louis, qui manquait de tout, ce que j’avais expérimenté moi-même il y a deux mois, quand on m’avait attribué, en guise de fauteuil roulant, une chaise percée à roulettes, ou qu’un médecin m’avait demandé, après plus de trente heures passées aux urgences, à quel genoux j’avais mal, alors que c’était ma cheville gauche qui était infectée.
Il est quatre heures, je fais ce qu’on appelle une nuit blanche, à vrai dire la meilleure qui puisse être, dans la compagnie des livres et en écrivant. Tout à l’heure, je partirai au bureau, où l’on parlera forcément du suicide de la femme de Luc Chatel, et on ne dira pas, par pudeur, qu’on se demande s’il est lié de près ou de loin à la vie qu’on imagine infernale d’un homme politique (j’ajoute: d’un homme politique à l’ère du Bien universel - l'Enfer du Bien, ce serait le travail d’un romancier).
Les bateaux du week-end sont restés sur la table du salon, échoués sur le seul îlot domestique auquel j’ai épargné momentanément ma manie du rangement, mais qui n’ont rien d’incongru dans mon décor de papier où déjà tant de frêles constructions abritent des souvenirs en tous genres, comme ces pyramides de métal embrassées par leur base quadrangulaire, dont les trésors suspendus, collés, entrelacés, fascinent la petite fille d’autant plus que je lui ai interdit d’en modifier lla disposition - elle a cependant coiffé l’édifice de deux minuscules bateaux, en a ôté, pour mieux l’admirer, la cuillère en bois que Maria Paz a ramenée de Moscou, et m’a demandé la permission d’utiliser la petite boîte en forme de livre que m’a offert Viviana.
* Je me paierai bientôt la tête de cette néo-sculpture, sorte de grand totem couleur banquise à la gloire du tourisme par le rail, qui clignote pendant trois minutes une fois par heure, gigote, vrombit et fait même retentir un choeur solennel dans la fumée jaillie de ses entrailles mécaniques - si l'on en croit le candide néo-artiste plasticien Fabien Chalon, ce ne serait pas un ours de la banquise, mais plutôt un oiseau: "Cette fois j'avais envie de faire un oiseau-nuage qui vole dans une gare. J'aimais bien cette idée. Je trouvais que ça pouvait donner envie de voyager." Et le crétin signe de son prénom, le tout est manuscrit, artifice suprême dans le dossier consultable ICI (voir page 7), comme si vraiment pareil machin pouvait donner une autre envie que celle de vitupérer contre tant de laideur consensuelle.
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dimanche, 22 janvier 2012
Dans les poubelles de l'Histoire
"Pas de roman sans Chute, pour résumer, sans l'épisode de la Dégringolade originelle universelle qui met tout cul par-dessus tête pour que commence l'histoire de l'humanité. L'histoire des hommes et des femmes et l'épopée de leur curiosité, de leur tentative d'élucider, siècle après siècle, cette étrange affaire de renversement. La fiction, toute la fiction, toute la nécessité du roman, sortent du coup de théâtre du péché, de l'intuition d'une impureté ou au moins d'un malentendu de base, d'une racine sombre et gluante au fond du fond, d'une Défaite terrible à l'heure du big-bang... Evidemment devient romancier celui qui sent le mieux cette première défaite, elle est dans ses nerfs, il en a pris acte, il est pour commencer dans les poubelles de l'Histoire. Poubelles globales, générales, c'est déjà son triomphe de l'avoir compris tout de suite au lieu de le découvrir, comme la plupart, en cours de route, et trop tard pour en tirer autre chose que du ressentiment vaniteux ou de la tristesse mesquine..."
Philippe Muray, "Il n'y a que la mauvaise foi qui sauve" (1985), in Désaccords parfaits
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samedi, 21 janvier 2012
De l'incongru plutôt que du dérangeant
En 1988, Muray publiait dans Lignes un article intitulé "Outrage aux bonnes moeurs ou comment l'esprit vient aux romans". Ce qui est insestimable, dans ce papier comme dans bien d'autres du même auteur (et par bonheur j'ai encore à peu près deux mille pages à lire, de prose et même de vers), c'est que je vieillis d'un coup, chaque page portant l'éclosion d'un argument ou d'une formule neuve, souvent haineuse, et neuve et haineuse dans le cheminement d'une pensée ressassante, dans une marge inacceptable d'où quelques-uns parviennent encore à communiquer leur lucidité malgré le peu de réalité qui subsiste sur cette terre. Il me faut vieillir, et je vieillis car la jeunesse est devenue plus trompeuse que jamais. Il faut échapper au Bien qu'on nous sert sur tous les tons.
Relisant ses articles pour les rassembler dans un volume sous le titre Désaccord parfait, Muray corrige un mot en mars 1997 et s'en explique dans une note de bas de page: "J'avais écrit "dérangeants" [adjectif remplacé par "incongrus"], mais c'était en 1988 et les néo-cagots du prestigieux journal Le Monde n'avaient pas encore inventé d'intégrer le "subversif" ou le "dérangeant" à leur discours de soumission intégrale; je suis donc obligé d'y substituer un autre mot." De la même façon le mot "indigné" s'est vidé de son jus depuis quelques mois. Mardi dernier, après un concert au Théâtre des Champs-Elysées où l'on donnait le 5e Concerto pour piano et orchestre de Beethoven et la Paukenmesse de Haydn, je patientais sur le quai de la ligne 9, contemplant une affiche à la gloire de la marque Coca-Cola: trois bouteilles (authentique, light et zero) auxquelles étaient associées des qualités qui sont autant de valeurs récupérées qui ne dérangent plus personne: "rebelle" (pour le Coca zero je crois), "créatif" (le light, et pourquoi créatif?), et je ne sais plus quoi pour la dernière, mais je me suis dit qu'il y aura dans quelque temps la bouteille indignée qui sera aussi festive que les autres.
Je relève, pour moi, quelques phrases dans l'article de Muray:
"La littérature entre presque fatalement, organiquement pourrait-on dire, en conflit avec l'idéal philanthropique."
"La description des moeurs est la voie royale du roman."
"Le roman est dangereux pour ceux qui croient au monde et aux communautés. Pour tous les vertueux de profession. Le roman est immoral par définition."
"Tout grand roman, par principe, défait en la racontant la tapisserie d'intérêts et de besoins qui constitue notre réalité."
"Un romancier est toujours, dans son genre, un déserteur de la société, une sorte d'abstentionniste actif."
"Il n'existe pas, en fin de compte, une seule grande oeuvre qui ne porte les cicatrices de la lutte qu'il aura fallu mener contre l'encouragement à disparaître, à se dissoudre dans le consensus de l'époque où elle était en train d'essayer de se déployer."
Stéphane Hessel expliquait dans Le Nouvel Observateur que la poésie l'a toujours accompagné, dans ses fonctions diplomatiques il y a longtemps, et encore maintenant. Il connaît quantité de poèmes par coeur et s'amuse à déranger un dîner en récitant des vers à table. Je me souviens de ce chapitre de Si c'est un homme, où Primo Levi explique que La Divine comédie l'a aidé à survivre: ce n'est pas comparable. Comme Hessel, Xavier Darcos, qui a publié récemment une anthologie poétique, expliquait à la la radio, devant une journaliste béate qui était aussi son ancienne élève, qu'il s'est tourné vers la poésie depuis plusieurs années car la lecture de formes courtes est compatible avec ses fonctions politiques qui lui laissent peu de temps libre. Par ce supplément poétique, ses journées sont ainsi, plus que des journées de travail, des "journées de vie" (pour reprendre le propos de Jacques Duhamel que j'ai cité dans la note précédente sur ce blog), et l'homme de lettres se coupe de tout ce que la littérature peut avoir d'incongru, de vraiment dérangeant.
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dimanche, 08 janvier 2012
"C'est le dimanche de la vie qui égalise tout et qui éloigne toute idée du mal" (Hegel)
Le directeur éditorial d'Arte s'exprime ainsi dans Le Monde. Il annonce la festivisation de la chaîne avec la création d'un magazine dont le titre copie les formules éprouvées des autres chaînes: "Tout le monde en parle", "On n'est pas couché", et maintenant, donc, "Personne ne bouge". C'est bien triste, et, dimanche après-midi, poussé par la lecture de plusieurs chapitres du deuxième tome de Après l'Histoire (mars et avril 1999) dans un des rares cafés ouverts du centre-ville de Rouen, après avoir visité la cathédrale, photographié des saints, des prophètes, des anges, des femmes tenant une couronne, tous défigurés, rongés par les intempéries, voire décapités, disposés à intervalles réguliers dans l'abside, à hauteur d'homme et grands comme des hommes, alors que pendant des siècles, ornements sacrés de la façade ouvragée, ils avaient dominé les croyants qui battaient le pavé (et Monet les avait peints d'une touche imprécise comparable à l'indistinction de leur silhouette et de leurs traits rongés), j'étais reparti vers la gare, passant comme à l'aller sous le Gros-Horloge, admirant sur la route les maisons à colombage et certaines façades qui semblaient rivaliser de raffinement et d'excentricité. Il faisait nuit, et déjà tout à l'heure dans la cathédrale le soleil déclinait, j'avais observé les vitraux, sans rien y comprendre car j'avais oublié mes lunettes et que je ne distinguais rien que ma paresse sans doute et le dépit de vivre dans une époque anhistorique (ce qu'ici je nomme selon la terminologie murayenne, mais au-delà des mots, c'est toute une lecture du monde que j'adopte sans réticence, car il suffit de lire Muray et de bien vouloir observer autour de soi, écouter les conversations, la radio, lire les journaux, pour être forcé d'admettre la justesse de sa vision). Arrivé à la gare, je feuillette au Relais H plusieurs magazines et décide d'acheter Paris Match à cause de Jane Fonda en couverture, du titre ("Jane Fonda l'insoumise / L'actrice nous reçoit à Los Angeles / "A 74 ans j'aime faire l'amour" / Un entretien sans tabou"), Têtu à cause d'une interview de Frédéric Mitterrand (ministre des farces et attrapes, dirait Muray, ou de la festivocratie nationale), Courrier international ("Où va le XXIe siècle?" en couverture), et Télérama où des littérateurs font le portrait des candidats à la présidentielle. Ces feuilles de chou s'ajoutent au dernier numéro de Marianne que j'avais acheté à l'aller, où j'ai lu avec consternation les turpitudes de la Première Dame de France, présidente d'une fondation "sans aucune personnalité morale: ni conseil d'administration, ni personnalité propre", qui a confié à un artistocrate le soin de s'occuper de son site internet et de sa communication.

Le dénommé Julien Civange, compositeur interplanétaire ayant envoyé sa musique sur une sonde à la rencontre de Saturne, est officiellement chargé de mission à l'Elysée où il dispose d'un bureau, et gère la marque Born HIV free. Il aurait perçu, par le biais de ses société, plusieurs millions de dollars du Fonds mondial contre le sida. Au lieu de se piquer de philantropie en voulant imiter les First Ladies américaines, la PDF aurait été avisée de ne s'occuper que de son intimité, et c'est Jane Fonda, et non Laura Bush, qui aurait dû la conseiller. Le début de l'interview se lit très lentement:
"Paris Match. A 74 ans, vous avez l’air d’une bombe. C’est quoi, votre truc ?
Jane Fonda. Il n’y a pas de secret. J’ai de bons gènes et je m’entretiens. A part quand je voyage, je fais une heure et demie d’exercices tous les jours. De l’aérobic, du yoga, je marche, je lève des poids… Je fais très attention à ce que je mange. Mon père a passé sa vie à me dire que j’étais trop grosse. J’ai été consciente très jeune de mon physique. Cela dit, je ne suis pas non plus Superwoman. J’ai eu un cancer du sein, je n’y vois plus rien sans lunettes, j’ai une hanche et un genou en plastique. J’ai eu recours à la chirurgie esthétique. Je me suis même fait enlever des prothèses mammaires, posées quand j’étais avec Tom Hayden. Disons que j’essaie de ne pas subir les infirmités dues à l’âge, mais de les transcender."

Où l'on apprend que "l'amour, c'est exister sans se perdre soi-même", qu'il est bon d'avoir le "sens des valeurs" (mais on ne dit pas lesquelles), et qu'il n'est jamais trop tard pour découvrir la "vraie intimité avec un homme", puisque Jane Fonda, ça lui est tombé dessus à 72 ans (le "troisième acte" de sa vie, dit-elle): "Je voulais absolument connaître cela avant de mourir, ça s'est passé avec Richard." Il vaut mieux, cette semaine, être une "publicité vivante pour la testostérone" (dit-elle) que l'image de la marque Born HIV free.

A quelques pages de là, dans le même Match, dix femmes qualifiées de courageuses sont présentées dans un long reportage. Elles sont pilote d'hélicoptère de la marine nationale, démineur, sauveteur en mer, chirurgien, policier, sapeur-pompier, etc. Ce sont des Jane Fonda en devenir car elles ont non seulement comme l'actrice un courage hors du commun ("J'ai toujours été une femme courageuse, capable d'affronter des gouvernements, mais pas un homme", avoue la belle Américaine), mais aussi une indéniable photogénie qui s'étale sur une double page où sont réunis leurs sourires rayonnants et leurs dix paires de jambes que les robes de toutes les couleurs qu'on leur a prêtées pour l'occasion ne permettent pas de cacher (la démineur, quand même, se tient assez loin, sur l'escalier, derrière la rambarde en fer, et porte des collants noirs). Comme la journaliste (la médiateur, dirait Muray) n'a rien de consistant à livrer et se contente de répéter que ces femmes sont courageuses, ce dont on ne saurait douter, la parole à Maud Fontenoy, qui semble croire qu'elle énonce des idées personnelles, quand elle ne fait qu'énumérer les clichés les plus répandus, confondant ainsi le stéréotype et la réalité, et là aussi, ça se lit très lentement:
"Même au coeur de mes aventures, en plein océan, je restais une femme. Je m'épilais, je mettais de la crème antiride et de jolis sous-vêtements. Je m'étonne qu'on s'étonne. C'est très féminin d'entreprendre quelque chose de difficile, de dangereux, tout en continuant à prendre soin de soi. Où est la contradiction? Les femmes ont une approche multitâche de la vie, je crois même que leur cerveau est conçu pour ça. Le fait qu'elles accouchent, qu'elles soient la plupart du temps confrontées à la gestion du quotidien familial, qu'elles managent [sic], en plus de leur travail, les conditionne. L'homme conquiert, la femme préserve; l'homme raisonne en termes de pouvoir, la femme en termes de vivre-ensemble. [...] Je ne suis pas féministe, mais il me semble injuste de réduire la femme à n'être que l'avenir de l'homme [...] Nous avons encore un long chemin à parcourir pour arriver à une véritable parité économique, sociale, relationnelle. Mais nous le ferons en beauté, un bâton de rouge à lèvres dans notre poche."
On lui souhaite de manager sa fondation aussi bien que son quotidien familial, et quoi qu'il en soit d'être mieux conseillée et mieux entourée que la PDF. Elle ne sait peut-être pas que le rouge à lèvres, les hommes aussi le brandissent sans vergogne, tels ces métrosexuels de Tanzanie décrits par le Mail & Guardian de Johannesburg dans un article traduit par Courrier international. Après la description de la jalousie de leurs femmes, qui les attendent de pied ferme devant les salons où ils se font coiffer, raser, manucurer, masser, etc., la conclusion est sinistre:
"Il n'empêche que toute Tanzanienne moderne digne de ce nom [sic] veut absolument avoit son propre métrosexuel [sic]. La plupart ne sont pas mécontentes de s'afficher au bras d'un homme aussi beau qu'elles [sic]. Car leur éclat se paie cher, et le métrosexuel a de quoi faire garder le sourire tant à sa compagne qu'à son coiffeur [qui s'en met plein les poches comme l'a expliqué l'auteur de l'article]."
Moi qui croyais le concept de métrosexuel dépassé... Mais je me souviens avoir lu il y a quelques mois un court article sur un salon parisien prisé des hommes politiques et des grands patrons... Ce serait le moment de citer une robuste phrase de Muray sur l'indifférenciation qui règne à notre époque...

La palme à Obispo, présenté comme "le plus complexe des chanteurs de variété" dans les premières pages de Match (j'y reviens) à l'occasion de sa nouvelle comédie musicale, Adam et Eve, la seconde chance. C'est en toute simplicité, pourtant, qu'il explique que le public doit en avoir pour son argent, que les "gens" doivent "voi[r] une partie du prix du ticket sur scène". Lui, au moins, on connaît ses "valeurs" car il les révèle: "la mixité, la différence, la contestation du racisme...". A tel point qu'il a délibérément recruté des artistes sans talent (ce qui est un signe de "complexité"): "Je ne voulais pas les plus talentueux, mais les plus humains, ceux qui avaient le plus de coeur." Je découvre au passage qu'Obispo a fait une comédie musicale horrifiquement intitulée Les fleurs du bien, ce qui confirme cette volonté systématique de notre époque de positiver la réalité, de nager dans un océan de bien, et qu'Obispo synthétise de la façon la plus idiote en touchant à la Genèse elle-même: effacer le péché originel, ni plus ni moins. Obispo, vingt ans de métier lui ont appris à actualiser un mythe efficacement, et à pourfendre les clichés, puisque la médiateur lui demande précisément "comment éviter les clichés":
"Adam et Eve ne sont pas à poil! Et il n'y a pas de feuille de vigne! Le serpent, c'est le chef des rebelles, et la pomme, cette fois, on ne la croque pas. Car on accorde une seconde chance à l'humanité."
Dans cette néo-humanité de l'ère posthistorique (Muray...), on souhaite donc à Eve d'être courageuse dans le management de son quotidien, d'être aussi belle et sexuellement épanouie que Jane Fonda au troisième ou au cinquième acte de sa vie, d'avoir des valeurs, d'être fière que son Adam prenne soin de lui, et qu'il lui fasse des enfants "born HIV free".
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samedi, 21 août 2010
Homo festivus (misère de l'air du temps)
Il est 12h30, je réécoute l'émission sur Philippe Muray, avec laquelle je me suis réveillé ce matin, secoué par la voix de Fabrice Luchini. Morceaux cyniques sur le culturel, la socioculture. Luchini démasque Finkielkraut, le prend en flagrant délit d'optimisme — l'autre se justifie: "C'est que j'ai un enfant." — et Luchini cite Cioran, quelque chose comme: "Si j'avais un enfant, ma connaissance de l'avenir est telle que je l'étranglerais dans la minute."
Flaubert à Louise Colet: " En fait d'injures, de sottises, de bêtises, etc, je trouve qu'il ne faut se fâcher que lorsqu'on vous les dit en face. Faites-moi des grimaces dans le dos tant que vous voudrez; mon cul vous contemple."
Homo festivus — fêtes monumentales et totalitaires.
L'empire du bien: "Derrière le festif, le sympa, il y a la mort du réel et la mort de l'art."
Paradoxe: "Il y a une sorte d'extension du domaine du rire, on rit partout, on rit tout le temps, et en même temps, une réduction du domaine du risible, car de quoi rit-on, à part de la taille et des tics du president de la république? Notre société, avec ses iphones, ses ipods, ses ipads, et la fête généralisée, ne sait plus rire d'elle-même, elle se défausse de sa propre risibilité sur ses boucs émissaires, ses victimes expiatoires que sont devenus les hommes politiques, et notamment les gouvernants. Nous ne savions pas à quel point nous étions nous-mêmes risibles, à quel point notre époque était elle-même risible."
"Le fond de commerce de l'indignation du rebelle salarié est pitoyable." (Luchini, contre les salariés du comique, qui sont des nains face à un Flaubert. Ils parlent de Guillon.)
Vomir la postmodernité.
Finkielkraut citant Chesterton: "L'esprit est la raison sur son fauteuil de juge, et si les offenseurs sont parfois touchés, le juge, lui, ne l'est jamais. L'humour pour sa part, comporte toujours l'idée que l'humoriste en personne est en position de faiblesse, et qu'il est pris dans les imbroglios et les contradictions de la vie des hommes." (Pour conclure que Muray, c'est l'apothéose de l'esprit.)
Démocratie: développement de l'égalité graduelle des conditions (Tocqueville). Démocratie terminale (Muray): on va vers l'indifférenciation, le métassage. Société de plus en plus sectaire et de plus en plus dogmatique.
Cioran, cité de mémoire par Luchini: "Je suis pour toutes les réformes que vous voudrez. Il n'empêche, l'homme n'en a plus pour longtemps."
"Un homme politique ne s'occupe que de mythification." (Luchini)
Muray: "Un roman qui n'opère pas une trouée dans la réalité de propagande du réel, à quoi ça sert?"
Muray cite un directeur de centre d'art contemporain: "En Limousin, si on veut s'en sortir, il faut passer du cul des vaches à la modernité, pas maintenant, mais tout de suite." Après une rêverie sur les vaches, Muray conclut: "Le paysan regardait les vaches, il se doit maintenant de manger la vache enragée de l'art contemporain." Le directeur du centre d'art: "Aujourd'hui, une gigantesque trame, faite de toutes sortes de maillons et de rhizomes, réunit installations, textes, sons, photos. Nous devons exprimer toute cette générosité ambiante sans faire le tri. Les visiteurs se sentiront plus à l'aise dans un environnement qui exprime mieux l'air du temps. Un centre d'art n'est pas un musée, mais un lieu de vie."
Muray: "La culture ne veut que la capitulation des ultimes réfractaires. Elle n'est que l'autre nom de la fête."
Muray encore: "Malraux était étranger à l'ignoble chantage mortifère du nouveau qui a toujours raison. L'art, littéraire ou plastique, n'exprimait jamais rien d'autre à ses yeux que l'idée que la partie n'est jamais, et n'est pas jouée, qu'il n'y a pas de loi, que rien ne sera jamais complètement analysé ni bouclé, qu'aucune solution jamais n'en terminera avec le moindre problème, qu'aucune réponse ne comblera jamais le désir insatiable de questions, si possible insolubles. Il est probable qu'il n'aurait jamais imaginé la transformation de la culture en programme de soumission des populations à l'avenir qu'on a choisi pour elles, de sorte que c'est aujourd'hui l'horreur de la culture et de son haut ou bas clergé inamovible qui est la condition première de l'exercice de la liberté."
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