lundi, 16 avril 2012
Dimanche soir, le ciel comme un drap
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dimanche, 15 avril 2012
Vert vert vert
Lundi dernier, lundi de Pâques, tandis que je me faisais balader dans les environs de Lisieux, Clélie faisait la chasse aux oeufs dans les jardins de Vaux-le-Vicomte. Je ne veux pas forcer les choses, mais enfin, elle me dit que cela s'est passé l'après-midi, c'est-à-dire pendant que je marchais dans les jardins du château de Canon, où je me souviens avoir comparé la perspective, devant le bassin glauque dit "Miroir d'eau", à celle des jardins de Vaux-le-Vicomte, dont l'immense Hercule Farnèse constitue le point de fuite admirable. A Canon, le socle, dans le lointain, modeste lointain, n'accueille nulle statue.
Aujourd'hui, dans le jardin de la maison familiale, Clélie a accroché une toile aux branches du sorbier blanc. Il avait suffi de se pencher pour ramasser la toile, abandonnée sur un tas de cailloux à côté de cette remise qu'ici on a toujours appelée "l'atelier", où s'entassaient jusqu'à il y a peu, jusqu'à ce que mon frère Jérôme mît de l'ordre dans ce bric-à-brac, vieux outils, appareils électriques usagés, pots de confiture, cahiers et livres où les abeilles fabriquèrent un jour une ruche de papier mâché, poétique destin des livres, et des toiles dont la succession des saisons, depuis plus de trente ans, a fragilisé les châssis. Autour de la toile exposée dans l'arbre, peinture ébauchée, aplat vert émeraude, Clélie a indiqué les murs d'une maison de son invention au moyen d'un long fil de fer suspendu à une vingtaine de centimètres du sol. Il y a un angle presque droit où le fil contourne le tronc fin du sorbier. On pénètre dans cette minuscule maison par une entrée tout aussi invisible que les murs, on entre où le fil de fer arrête sa course, attaché à un parpaing. On pourrait se contenter d'enjamber le fil, mais comme dans tous les jeux d'enfants, il est important de respecter les règles, faire comme si, admirer les habits neufs de l'empereur.
Clélie voulait qu'on dînât chez elle. Elle traça chacune des lettre des mots "BIENVENUE" et "WELCOME" sur des étoiles en papier qu'elle avait découpées, coloriées au feutre, puis accrochées au fil. On se contenta d'un apéritif, après la piscine, car il faisait très froid.
Comme on s'étonnait de cette idée d'exposer la toile verte dans l'arbre, mon père alla chercher une autre toile dans l'atelier. C'est un portrait que ma mère fit de lui au début de leur mariage, poussiéreux et terni. Nettoyé à l'eau claire, il révéla, encore humide, des couleurs et des contrastes que je ne lui avais jamais connus, et une signature et une date: "Cécile / 20 - 10 - 74", c'est-à-dire le mois où je fus conçu, et très exactement une semaine après la conception. "Tu es Pierre, et sur cette pierre, etc.": c'est la clé de mon prénom, qu'un jour ma mère me signifia en me montrant une lettre pliée en quatre ou en huit dans son portefeuille, que mon père lui avait donnée à ma naissance. J'étais le premier né, la première pierre. Mais les clés, qui sont l'attribut de Saint Pierre, n'ont jamais été mentionnées chez nous. D'ailleurs on se soucie peu des clés en général. Il serait aisé de cambrioler la maison car il n'y a même pas de serrure sur la "porte de derrière", celle qui ouvre sur le jardin. Le choix du nom de Clélie ne devait rien non plus à la symbolique des clés. J'y entendais exclusivement le [e] qui n'est jamais aussi muet qu'on le prétend, ce [e] final qui a fait la beauté de l'art de rimailler. Je m'y souvenais du roman de Mademoiselle de Scudéry, Clélie, et de ma lecture de La Chartreuse de Parme. Il a fallu qu'un jour je découvre, sur un t-shirt de Clélie qu'on lui avait offert à l'occasion d'un anniversaire, son nom sous forme de rébus, figuré par une clé et un lit. Clélie collectionne les clés et les porte-clés. Elle conserve les clés qui n'ouvrent plus aucune porte, demande souvent en inspectant les vide-poches si telle ou telle clé sert encore à quelque chose. Quant elle se déguise en princesse ou en fée, la possession d'une clé est un élément décisif de l'histoire qu'elle invente. "On disait que tu étais le méchant et que tu te cachais derrière la porte." Elle connaît les Contes de Perrault. "La clé était fée", dit le conte. Fata. Clélie détient aussi de fausses clés, des clés-bijoux, de la camelotte. A la boutique du château de Canon, je lui ai acheté un trousseau de très grandes clés, des clés décoratives, des clés dont la finition imitant la rouille leur donne un air d'antiquaille.
J'ai photographié cet après-midi une clé confectionnée par Clélie.
Je n'ai pas lu Clélie. C'est un roman fleuve, une oeuvre rare. Il y a quelques années, je n'étais même pas parvenu à m'en procurer une édition. Mais je connais bien la fameuse Carte de Tendre, son dessin et sa toponymie: Constante Amitié, Obéissance, Tendresse, Sensibilité, Grands Services, Empressement, Assiduité, Petits Soins, Soumission, Complaisance, Nouvelle Amitié, Grand Esprit, Jolis Vers, Billet Galant, Billet Doux, Sincérité, Grand Coeur, Probité, Générosité, Exactitude, Respect, Bonté. Et les lieux négatifs: Négligence, Inégalité, Tiédeur, Légèreté, Oubli.
Indifférence est un lac.
Inimitié une mer.
Danger une autre mer.
Tendre un fleuve.
Reconnaissance une rivière.
Estime une autre rivière.
Au Nord, Terres Inconnues.
Quand j'étais professeur, j'expliquais chaque année à mes élèves la casuistique amoureuse en leur présentant la Carte de Tendre.
Depuis plusieurs mois, cette carte est le fond d'écran de mon ordinateur.
A Vaux-le-Vicomte, Clélie a eu la surprise d'entendre un conférencier mentionner Clélie. Sa mère m'a demandé de lui parler du roman.
Ce matin, j'ai trouvé cet article dans le Magazine Littéraire, à propos de Bohème, intitulé "La carte SIM du tendre".
Dans la cathédrale de Lisieux et dans l'abbatiale de Saint-Pierre-sur-Dives, c'étaient toujours ces deux clés symboliques dont j'avais perdu le sens. Michel se moquait un peu de moi, comme à chaque fois que je sèche. Wikipédia, à portée de téléphone, répara cette lacune: "Saint Pierre, le prince des apôtres, possède deux clés: l'une en or, céleste, l'autre en argent, terrestre. Il a ainsi la capacité d'ouvrir et de fermer les portes du Paradis. Un homologue païen romain est le dieu Janus, porteur de clés lui aussi, mais qui sont celles du passé et de l'avenir."
Quand je me choisis le nom de Courcelle, j'entendais l'élévation, quelque chose d'aérien, trompé en cela par l'association du prénom et du nom de jeune fille de ma grand-mère: Céleste Courselle. En découvrant l'étymologie du nom Courcelle, qui est aussi un nom de lieu assez courant, j'avais d'abord été déçu qu'elle me ramenât à la cour, à la ferme, à la terre, puis j'avais considéré que c'était heureux. C'est que la campagne du Tendre ne se survole pas: elle se visite, les pieds dans l'herbe, et un jour on y rencontre son Bel Inconnu.
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jeudi, 12 avril 2012
La materia et la natura
Anna a signé son dessin, que je photographie avant de quitter la maison. Le dessin d'Anna se trouve sur une table d'écolier chinée dans la région. Il y a une maison isolée, pareille à cette maison où nous séjournons — une vieille ferme aux plafonds bas et aux murs courbés. Anna a le visage et la complexion typiques des pays du Nord, son père est hollandais et sa mère italienne. Ses traits me font penser aux personnages des peintures flamandes du XVIIe siècle, mais nous sommes au XXIe, les jeunes filles ont découvert, vu et revu Le Guépard, admiré la beauté d'Alain Delon, elles prennent des photos avec un ipad: la campagne autour de la maison, à travers les carreaux des fenêtres. Les adultes ont parlé exclusivement d'opéra. Le vieil homme qui n'a plus toute sa tête m'a parlé plusieurs fois de Proust, l'hôtel de Cabourg, ses phrases sont entrecoupées de silences, Cabourg n'est pas loin, il a le sourire intérieur des souvenirs heureux, je ne sais s'il se souvient de la réalité ou de ses lectures — c'est tout un.
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dimanche, 30 août 2009
Intrusions
A main droite, le manoir d'Ango où Breton écrivit Nadja: à la place des barbelés et de l'écriteau rageur "entrée interdite" qui ne m'empêchèrent pas d'entrer il y a trois ans, un cabanon en bois au bord de l'allée, et un affreux enclos en bois comme on trouve dans les magasins de bricolage. Pour cinq euros, on peut visiter l'architecture me dit-on, le musée n'est pas encore aménagé.
A main gauche, la route de la plage, le nom Ailly qu'on voit partout à Varengeville. Un arrêté du maire interdit le nudisme, feuille A4 sous pochette plastique, gouttes de condensation: elle ne passera pas l'hiver. Toutes les tailles, toutes les formes, tous les états de la matière: la terre elle-même à vif comme sectionnée, falaises, on dirait un emballage de Christo, un drapé monumental à perte de vue; éboulis crayeux qui forment pyramides au pied des falaises, et quand on lève les yeux, béances laissées en leur sommet, érosion fracassante, toutes ces ravines, sillons opiniâtres, coulures de terre et de pluie mélangées; plus loin, roches énormes, granit échoué résistant encore, rondes-bosses où parfois l'eau de la marée haute s'est déposée, lacs minuscules pour quelques heures épargnés par le remous; galets à l'infini, de craie, de granit, blancs, bruns, bleutés, striés, panachés; sable fin et dur comme un pays parcouru de montagnes et de rivières éphémères - la mer avance et l'eau ruisselle des falaises.
L'Etoile m'appelle, qui n'entend ni le vent ni la mer. Nous ne nous sommes pas vus depuis deux mois.
Je repars avec un galet orange qui tient dans la main, peut-être caoutchouc, forme à l'étrange contorsion, objet du monde des hommes comme on reconnaîtrait encore un homme sans la tête, sans les bras, sans les jambes, écorché.
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