mercredi, 11 août 2010
Parce que la nature n'a pas d'intérieur
Il faut ne pas savoir ce que sont fleurs et pierres et fleuves
Pour parler de leurs sentiments.
Parler de l’âme des pierres, des fleurs, des fleuves,
C’est parler de soi-même et de ses propres fausses pensées.
Grâce à Dieu les pierres ne sont que pierres,
Et les fleuves ne sont rien que des fleuves,
Et les fleurs, fleurs, tout simplement.
Pour moi, j’écris la prose de mes vers
Et j’en suis content,
Parce que je sais que je comprends la Nature de l’extérieur ;
Et je ne la comprends pas de l’intérieur
Parce que la Nature n’a pas d’intérieur;
Sinon elle ne serait pas la Nature.
Fernando Pessoa, « (Alberto Caiero), Le Gardeur de troupeaux
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lundi, 09 mars 2009
En moi tous les rêves du monde
lundi 9 mars 2009/Fernando Pessoa (deux traductions)/avec la version originale en portugais
Par une très malencontreuse erreur, c’est une traduction en espagnol et non le texte original en portugais que j’ai envoyé(e) ce matin. Toutes mes excuses. Je vous suggère de supprimer l’envoi précédent pour le remplacer par celui-là.
FT
Attention, Poezibao fait une pause. Cet envoi est le dernier jusqu’à la reprise, le jeudi 19 mars.
Ah, tout quai est une saudade en pierre !
Et quand le navire se détache du quai
et que l’on remarque d’un coup que s’est ouvert un espace
Entre le quai et le navire,
Il me vient, je ne sais pourquoi, une angoisse toute neuve,
Une brume de sentiments de tristesse
Qui brille au soleil de mes angoisses couverte de gazon
Comme la première fenêtre où l’aurore vient battre,
Et qui m’entoure comme un souvenir d’une autre personne
Qui serait mystérieusement à moi.
Ah, qui sait, qui sait,
Si je ne suis pas déjà parti jadis, bien avant moi,
D’un quai ; si je n’ai pas déjà quitté, navire sous le soleil
Oblique de l’aurore,
Une autre sorte de port ?
Qui sait si je n’ai pas déjà quitté, avant l’heure
Du monde extérieur tel que je le vois
S’éclaircir à mes yeux,
Le grand quai plein de peu de gens,
D’une grande ville à demi éveillée,
D’une énorme ville commerciale, hypertrophiée, apoplectique
Autant qu’il est possible hors de l’Espace et hors du Temps ?
Fernando Pessoa, Ode Maritime, traduction de Patrick Quillier, en collaboration avec Maria Antonia Câmara Manuel et Michel Chandeigne, in Oeuvres poétiques, Bibliothèque de la Pléiade, 2001, p. 214
Ah ! Tout le quai est une nostalgie de pierre !
Et lorsque le navire largue le quai
Et qu’on s’aperçoit tout à coup qu’il s’est ouvert un espace
Entre le quai et le navire,
Il me vient, je ne sais pourquoi, une angoisse toute fraîche,
Une brume de sentiments de tristesse,
Qui brille au soleil de mes angoisses gazonnées
Comme la première fenêtre où bat le matin
Et m’enveloppe comme le souvenir d’une personne étrangère
Qui serait mienne mystérieusement.
Ah! Qui sait, qui sait
Si je n’ai pa quitté jadis, avant d’être moi-même,
Un qui ; si je n’ai pas laissé, navire au soleil
Oblique du matin,
Une autre espèce de port ?
Qui sait si je n’ai pas laissé, avant l’ehrue
Du monde extérieur comme je le vois
Pour moi s’illuminer,
Un grand quai plein d’une faible foule,
D’une grande cité éveillée à demi,
D’une énorme cité-champignon, commercial, apoplectique,
Etrangère, autant que faire se peut, à l’Espace et au Temps ?
Fernando Pessoa, Ode Maritime, traduction de Armand Guibert, Fata Morgana, 1980.
Ah, todo o cais é uma saudade de pedra!
E quando o navio larga do cais
E se repara de repente que se abriu um espaço
Entre o cais e o navio,
Vem-me, não sei porquê, uma angústia recente,
Uma névoa de sentimentos de tristeza
Que brilha ao sol das minhas angústias relvadas
Como a primeira janela onde a madrugada bate,
E me envolve com uma recordação duma outra pessoa
Que fosse misteriosamente minha.
Ah, quem sabe, quem sabe,
Se não parti outrora, antes de mim,
Dum cais; se não deixei, navio ao sol
Oblíquo da madrugada,
Uma outra espécie de porto?
Quem sabe se não deixei, antes de a hora
Do mundo exterior como eu o vejo
Raiar-se para mim,
Um grande cais cheio de pouca gente,
Duma grande cidade meio-desperta,
Duma enorme cidade comercial, crescida, apopléctica,
Tanto quanto isso pode ser fora do Espaço e do Tempo?
Fernando Pessoa dans Poezibao :
biobibliographie, extrait 1, extrait 2, extrait 3, extrait 4, extrait 5, extrait 6, extrait 7
dimanche, 08 mars 2009
Cette mienne folie, que d'autres s'en emparent !
"Je suis naturellement poète parce que je suis la vérité qui parle par erreur, et toute ma vie, finalement, est un système spécial de morale déguisé en allégorie et illustré par des symboles."
Fernando Pessoa, L'Heure du Diable
Claude Régy parle de Pessoa au 104, tandis qu'Yves-Noël est à l'Odéon avec Felix. Je suis assis à côté d'Amandine, nous prenons des notes: les voyages, le lointain, Pessoa fit deux aller-retour entre le Portugal et l'Afrique du Sud, réécrit le mythe d'Ulysse, corrigeait la réalité pour que la fiction restât correcte, voulait exorciser l'humanitarisme moderne, "nos nerfs féminins et délicats", s'ouvrir à la vie pour laquelle il s'avouait incompétent ("je me frotte à tout ça comme une chatte en rut contre un mur"), embrasser le monde ("plus j'aurai de personnalités, plus je serai analogue à Dieu"), être le grand poète du Quint Empire, régner sur l'esprit. Claude Régy cite de mémoire:
"Fou, mais oui, fou, car j’ai voulu telle grandeur
Que la Fortune n’octroie pas.
En moi ne put trouver place ma certitude ;
Voilà pourquoi là-bas où s’étendent les sables
Demeura mon être qui fut, non pas celui qui est.
Cette mienne folie, que d’autres s’en emparent
Avec tout ce qu’elle drainait !
Sans la folie, l’homme, qu’est-il
De plus que la robuste bête,
Cadavre ajourné qui procrée ?"
Trouvé sur Fabula.org: "Aperfeiçoador comme art du romancier, par opposition au poète fingidor? Pessoa avait forgé le terme de fingidor, "celui qui joue de l'art de feindre", pour désigner l'activité poétique, dans son célèbre poème "Autopsychografia". On pourrait ici s'interroger sur cet art de l'Aperfeiçoador (que Françoise Laye traduit par perfectionneur) comme travail essentiellement propre au romancier."
(Ce poème que je ressassais l'année de l'agrégation, qui disait à peu près: "le poète est un feinteur, et il feint tant et si bien qu'il en arrive à feindre qu'est douleur la douleur qu'il ressent vraiment".)
lundi, 23 février 2009
En attendant Genod (à la fenêtre) / légendes
Il fait nuit. Très sombre est la nuit. Dans une maison à une grande distance brille la lumière d'une fenêtre. Je la vois, et je me sens humain des pieds à la tête. Il est curieux que toute la vie de l'individu qui habite là, et dont j'ignore l'identité, ne m'attire que par cette lumière vue de loin. Sans nul doute sa vie est réelle, il a un visage, des gestes, une famille et un métier.
Mais maintenant seule m'importe la lumière de sa fenêtre. Bien que la lumière soit là parce qu'il l'a allumée, la lumière est pour moi une réalité immédiate. Je ne vais jamais au-delà de la réalité immédiate. Au-delà de la réalité immédiate il n'y a rien. Si moi, de l'endroit où je suis, je ne vois que cette lumière, par rapport à la distance où je me tiens il n'est que cette lumière. L'homme et sa famille sont réels de l'autre côté de la fenêtre. Et je me trouve de ce côté-ci, à une grande distance. La lumière s'est éteinte. Que m'importe que l'homme continue à exister?
Fernando Pessoa, Le Gardeur de troupeaux
Celui qui regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte, ne voit jamais autant de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée. Il n'est pas d'objet plus profond, plus mystérieux, plus fécond, plus ténébreux, plus éblouissant qu'une fenêtre éclairée d'une chandelle. Ce qu'on peut voir au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir ou lumineux vit la vie, rêve la vie, souffre la vie.
Par-delà des vagues de toits, j'aperçois une femme mûre, ridée déjà, pauvre, toujours penchée sur quelque chose, et qui ne sort jamais. Avec son visage, avec son vêtement, avec son geste, avec presque rien, j'ai refait l'histoire de cette femme, ou plutôt sa légende, et quelquefois je me la raconte à moi-même en pleurant.
Si c'eût été un pauvre vieux homme, j'aurais refait la sienne tout aussi aisément.
Et je me couche, fier d'avoir vécu et souffert dans d'autres que moi-même.
Peut-être me direz-vous: "Es-tu sûr que cette légende soit la vraie?" Qu'importe ce que peut être la réalité placée hors de moi, si elle m'a aidé à vivre, à sentir que je suis et ce que je suis?
Baudelaire, Le Spleen de Paris, "Les fenêtres"
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