vendredi, 02 octobre 2009
De la couleur des hommes
I
Sortant du bureau je descends comme à mon habitude la rue de Bellechasse, et pour la première fois, en l'écrivant, je comprends ce nom de rue quotidien, les rites d'un autre temps, et ceux du temps présent: livreurs du matin, voitures ministérielles et cars de CRS de l'après-midi et du soir, et les manifestations du jeudi, les noms de tous les ministres scandés et le ras-le-bol repris par la foule, mais aujourd'hui bizarrement les sans-papiers n'étaient pas là et sur la terrasse du sixième étage il n'y avait plus que la contemplation suspendue des toits vénérables des hôtels particuliers de la rue de Grenelle, et au loin le clocher de village de Saint-Germain-des-Prés dans le ciel bleu-gris et le soleil déjà frais de l'automne. Au lieu de prendre le métro à Solférino je remonte à pied le Boulevard Saint-Germain car ce soir je vais au Théâtre de Nesle, et je passe devant les boutiques de décoration, ou peut-être dit-on design, chaises d'imposture en plastique transparent ou de toutes les couleurs, épure de la marchandise portée au rang d'art, trompe-l'oeil clinquant pour porte-monnaie désoeuvré, puis c'est L'Ecume des Pages et déjà on entend toutes les langues et l'anglais surtout, "you know it's called Café Flore", et j'arrive effectivement au Café de Flore, puis les Deux Magots, et comme je traverse, un homme devant moi croyant avoir échappé à la mort frappe violemment d'une main blanche qui je suppose comme les miennes bondit toute la journée sur les touches d'un clavier l'aile muette d'une voiture qui passait par là. Celui-là, je me dis qu'il est déjà emphrasé - mais alors je n'ai songé ni à l'aile muette ni à la main blanche ni au désoeuvrement ni à l'imposture.
II
Je ne croise pas les scabreuses brunes haut-jarretées que je lis plus tard dans Les Vies des frères Backroot et je préfère encore le présent invincible au pays où l'on crucifie des lions au passé simple. Plus loin aux grilles vertes sont accrochés quatrains manuscrits et peintures multicolores d'un vieux poète indien à peau cuivrée, barbe et cheveux blancs, prince exilé qui veille toute la journée sur ses fragiles papiers, et l'exposition se termine par la lettre du maire de Paris autorisant amicalement dit-il l'homme sans ordinateur et sans téléphone portable à présenter son oeuvre aux passants du sixième arrondissement, qui commence par une citation de Constantin Cavafy: "Si tu ne peux façonner ta vie comme tu le voudrais, tâche au moins de ne la point avilir par de trop nombreux contacts avec le monde, par trop de gesticulations et de paroles. Ne la galvaude pas en la traînant de droite et de gauche, en l'exposant à la sottise journalière des relations humaines et de la foule, de sorte qu'elle ne se transforme ainsi en une étrangère importune". Puis je ne comprends pas, c'est lui qui l'écrit, le poète au profil de seigneur: "quand vous êtes hors du monde vous gênez le monde". Nous parlons un peu, il me souhaite bon chemin.
III
Un photographe tonsuré rentre à l'hôtel de Nesle et de longues étudiantes en tee-shirt malgré la froidure passent dans la petite rue: on ne croise pas un Noir ici, on les croise le matin au métro de six heures trente puis dans les sous-sols et dans les bureaux vidant les poubelles et désinfectant les toilettes. La terrasse du café de Nesle baignée de lumière jaune se dépeuple de ses intellectuels bilingues: il y avait, posés sur la table d'à côté, poèmes sans doute, découpés soigneusement et collés, gondolant les pages lignées d'un petit cahier d'écolier. Petite fille sort du bain pour me répondre au téléphone, me dit avoir chair de poule et s'être brûlée personne ne sait comment, que je vienne la chercher demain soir et la vie quotidienne, comme elle va, nouveaux rideaux verts dans sa chambre, nouveau plaid vert, petit hérisson, peluche verte, et feignant de croire que tout est vert chez elle en Normandie, je lui demande si elle est verte elle aussi: "Mais non, je suis de la couleur des hommes moi". Je n'aurais pas imaginé, petite fille de cinq ans, cette conscience-là, grelottant dans la salle de bain, comme on se manque, petite fille tu es parmi les hommes.
IV
Chronologie des événements comme cette vieille pendule de la Renaissance qui ne vaut que pour la complexité insensée de sa dégoûtante décoration plus dégoûtante qu'une pièce montée de mariage, mécansime arrêté depuis si longtemps qu'on rêve le temps depuis plusieurs générations, et ce maussade chef-d'oeuvre anglais où quelques comédiens miment avec application des émotions de papier autant que le néant des mots absentés, quand un Hippolyte de débile complexion échoué au milieu de sachets de chips et paquets de bonbons brandit chaussette pour se moucher puis y glissant main droite la glisse sous caleçon et mouvemente frénétiquement en écoutant les informations de guerres et de viols son sexe restant mou comme font les sexes au théâtre, puis Phèdre cette vieille putain renifle et ramasse chaussettes sachets de chips paquets de bonbons et se pend accusant son beau-fils qui entretemps l'avait laissé glisser ses lèvres vieilles sur son sexe et boire sa semence de lui avoir transmis une maladie sexuellement transmissible - plus tard, le Pont-Neuf aux couples enlacés, une fille siffle un garçon comme les garçons sifflent les filles, et des corps pantelants croisent encore d'autres corps imaginaires.
V
Epilogue dénouement, à la pluie entrerompue on se rue dans une bouche de métro, syntaxe des événements et syntaxe des phrases, syntaxe du monde mais on abuse du mot monde. Que déchiffre-t-on à la surface du texte que l'épaisse langue, les mots-mondes entrevus et les syncopes de conscience, et chez moi ahuri le corps encore dégoulinant entre les draps noirs, comme les pages de mon carnet replié je m'abandonne quelques heures, nocturnes oraisons, combinatoires secrètes. Aujourd'hui informé plus que de coutume je vais continuant, agençant quelque chose comme la réalité et la profusion des mots et des choses, des grimaces et des visages livrés à la rue, perles ajoutées à l'ordre de mon vivant chapelet.


