jeudi, 17 mai 2012
Hortus conclusus
Jeudi 17 mai, Jeudi de l’Ascension, presque l’anniversaire de Clélie, née un Jeudi de l’Ascension, le 20 mai, il y a huit ans. Il faisait beau, la clinique semblait déserte, le médecin de garde était noir, j’attendais dans la chambre pendant l’opération, je lisais La Divine Comédie. On m’appela, je rencontrai Clélie, glissai la main gauche par l’orifice de la couveuse, une main minuscule se replia sur mon index, l’autre main tirant sur le bonnet protecteur qui devait la gêner — elle allait mettre quelques années à accepter d’avoir la tête et les pieds couverts.
Cette nuit j’ai dormi douze heures, le tour du cadran comme on dit. Olivier aussi, qui m'écrit que nous sommes en phase. Je me rase, il rase Georges de son côté. J’ai rêvé d’un appartement, Clélie était là, je ne me souviens que d’un énorme cafard qui descendait du plafond, peut-être un cafard en plastique, en tout cas il n’avait rien d’effrayant, paraissait inanimé, lisse et propre. Dans un autre rêve, ou dans le même, j’étais très affairé, quelque chose comme un déménagement.
J’entends les bribes d’une querelle entre mon colocataire et son copain, un de ces riens qui peuvent devenir des abîmes. Je vais et je viens, fais comme si je n’entendais pas, cuisine, chambre, terrasse, quelques livres du salon posés sur mon lit: la Bible, le Dictionnaire des symboles, un livre sur la Villa Médicis dont je me demande qui me l’a offert. En buvant mon café je lis un texte d’Olivier sur le prochain spectacle d’Yves-Noël, une sorte de compte rendu de la répétition à laquelle nous avons assisté mardi soir, un "exercice d’admiration".
Mon exercice d’admiration se lit dans la Bible, il suffit de lire, tout y est décrit à merveille: "Mon chéri est clair et rose, / il est insigne plus que dix mille. / Sa tête est un lingot d’or fin. / Ses boucles sont des panicules, / noires comme un corbeau. / Ses yeux sont comme des colombes sur des bassins à eau, / se lavant dans du lait, / se posant sur des vasques. / Ses joues sont comme un parterre embaumé / produisant des aromates. / Ses lèvres sont des lis / distillant de la myrrhe fluide. / Ses mains sont des bracelets d’or / remplis de topazes. / Son ventre est une plaque d’ivoire / couverte de saphirs. / Ses jambes sont des piliers d’albâtre / fondés sur des socles d’or fin. / Son visage est comme le Liban: / c’est l’élite, comme les cèdres. / Son palais est la douceur même; / et tout son être est l’objet même du désir. / Tel est mon chéri, tel est mon compagnon…"
Mon jardin secret est universel, il n’est qu’à moi et il est à tout le monde.
L’oreiller qui fut le socle des rêves d’Olivier il y a deux nuits est encore parfumé de son essence d’herbe fraîche.
Chaque nuit où je me couche sans lui il me manque. "Sur mon lit, au long de la nuit, / je cherche celui que j'aime. / Je le cherche mais ne le rencontre pas. / Il faut que je me lève / et que je fasse le tour de la ville; / dans les rues et les places, / que je cherche celui que j'aime."
Ses boucles sont telles que dans le Cantique des Cantiques, panicules noires comme un corbeau. Je lui parlais d’une photographie sur laquelle il porte une chemise rayée, et au lieu de "rayée" j’avais écrit "mouillée" — ses cheveux l’étaient, il s’était baigné dans une fontaine, c’était à la Villa Médicis, l’impression des cheveux mouillés était plus forte que celle des rayures de la chemise.
En quittant ma chambre — je m’étais levé plus tôt, il était seul dans l’appartement —, Olivier laissa un livre de Cioran ouvert sur la couette et une fiole de Poppers. Il m’avait prévenu que je trouverais une nature morte sur mon lit. Premier paragraphe: "S’employer à guérir quelqu’un d’un vice, de ce qu’il possède de plus profond, c’est attenter à son être, et c’est bien ainsi qu’il l’entend lui-même, puisqu’il ne vous pardonnera jamais d’avoir voulu qu’il se détruise à votre façon et non à la sienne." Dernier paragraphe: "L’apparition de la vie? Une folie passagère, une frasque, une fantaisie des éléments, une toquade de la matière. Les seuls qui aient quelque raison de ronchonner sont les êtres individuels, victimes pitoyables d’une lubie."
Un jour en sortant du bureau j’eus cette sensation rare d’étrangeté à la musique des mots. C’était le manque: [mãk], quel mot bizarre, sonorité anormale, d’où vient ce [k] alors que selon les règles de la phonétique historique il aurait dû s’affaiblir en manche… Le Trésor de la langue française indique l’étymologie, qui n’est pas directement latine, mais italienne: "de l’italien manco (absent, perdu, privé d'un bien matériel ou moral), du latin mancus (mutilé, estropié, défectueux, incomplet)". Sur un blog de critique littéraire, j'ai lu un compte rendu de lecture de Bohème qui déplore le recours à certains clichés comme l'expression du manque. "Vous me manquez." Et puis? Pourquoi appeler cliché ce qu'on appelle classiquement topos dans la littérature, lieu commun à tout ce qui peut représenter l'humaine condition... Autour de ce topos, il y a bien assez de matière pour qu'il puisse se nuancer de toutes les couleurs de cet amour-là, qui ressemble à tous les amours mais cultive sa singularité dans laquelle personne ne pourra jamais complètement se mirer.
On dirait que le jardin secret se donne à voir sans pudeur. Certains lecteurs se disent "gênés". Je ne sais par quelle dérive médiévale, par quelle rêverie de moine cette expression de jardin secret s'est figée dans la langue. C'est une traduction de la Vulgate, mais je lis, dans ma Traduction œcuménique de la Bible, "jardin verrouillé", et, sur internet, "jardin fermé", ce qui n'a rien à voir. "Hortus conclusus": non l'intimité qu'il faudrait tenir secrète ni l'adage "pour vivre heureux vivons cachés", mais la fiancée du Cantique des Cantiques: "Tu es un jardin verrouillé, ma sœur, ô fiancée; / une source verrouillée, / une fontaine scellée!" Je ne connais pas de texte plus impudique que ce dialogue d'amour dans la Bible, que cette fiancée qui ruisselle: "Je suis une fontaine de jardins, / un puits d'eaux courantes." Mais le jardin fermé n'est pas secret: il est si beau qu'on voudrait que tout le monde puisse le contempler.


