vendredi, 20 août 2010

Les braves gens ou la question du faux art

Le même jour, dan le même rayon, j'ai acheté L'Art de la prose de Lanson et La rime et le vie de Meschonnic. J'étais venu pour un autre livre, La Langue littéraire, sorti il y a presque un an, mais la vendeuse n'a pas réussi à trouver l'un des deux exemplaires mentionnés pourtant dans sa base de données. Pendant qu'elle s'affairait, je parcourais tranches et couvertures, ouvrais les livres au hasard, consultais parfois une table des matières, pendant que ma fille riait en feuilletant une grammaire qui tirait ses illustrations de bandes dessinées. A la table des programmes de concours, il  y avait des piles de livres critiques sur l'oeuvre de Rimbaud.

J'en parle à Bruno, qui cite Pompidou de mémoire. Je trouve la préface de son anthologie: "Plusieurs de ses poèmes ne sont que les brillants exercices d'une jeunesse douée. D'autres, à travers un effort d'originalité parfois enfantin, contiennent de grandes beautés. Certains enfin et surtout le Bateau Ivre sont, malgré quelques bavures, parmi les plus authentiques chefs-d'œuvre de notre poésie. Par suite des règles que je me suis fixées, je n'ai rien cité des Illuminations ni d'Une Saison en Enfer. Mais Rimbaud par son destin d'étoile filante comme par les quelques traces qu'il a laissées dans le ciel, continuera longtemps de faire rêver."

("Les quelques traces qu'il a laissées dans le ciel": que dirait Lanson, dans sa lecture méticuleuse des prosateurs: "platitude", "figure banale", image "sans signification précise", "mauvais effet"?)

La veille, j'avais lu l'article sur Rimbaud dans le Dictionnaire égoïste de la littérature française de Dantzig, que je lis toujours avec plaisir comme un livre épouvantail: "C'est le discours de l'intelligence absolue. Il a tout compris ou cru tout comprendre, et s'est dégoûté de tout, à commencer de lui-même. Destruction de la comédie qui intéressait tant Malraux, et ici plus que nulle part ailleurs. Y compris la comédie du poétique, de l'illumination, de tout ce que vénèreront plus tard les rimbaldiens nunuches." L'article commence ainsi: "C'est pour les raisons les moins littéraires que la gloire de Rimbaud s'est faite." Plus loin: "Pauvre Rimbaud! Il a tellement servi qu'on dirait une vieille poupée avec une robe en lambeaux, un oeil arraché et deux bras en moins." Après avoir mentionné ceux qui l'ont pillé, détourné, récupéré, Dantzig explique pourquoi Rimbaud n'est pas un immense poète, puis: "De même, dans l'ordre des opinions, comme il n'a rien expliqué, rien démenti, il offre de quoi contenter la gauche, les surréalistes, les chrétiens, tout le mondre jusqu'à l'extrême droite."

L'"effort d'originalité", les "brillants exercices", les "quelques bavures" dont parle Pompidou sont illustrés par Dantzig, qui fait une rapide lecture comparée des poèmes de Rimbaud, sans souci de chronologie: il y trouve du Laforgue "en quantité", du Céline, du François Coppée, et même "du slogan de mai 68 avec ce que ça a de rigolo et d'inepte ("il faut être absolument moderne", "l'amour est à réinventer")".

Plus profondément, Lanson conclut son Art de la prose par un chapitre intitulé "Le faux art". Il fait rapidement l'inventaire des phrases du XIXe siècle ("la phrase plastique, harmonieuse et souvent encore solennelle de Chateaubriand, la phrase bariolée et rugissante, envolée ou convulsive des romantiques, la phrase marmoréenne et de haut relief de Gautier et des Parnassiens, la phrase nerveuse ou matérielle, vibrante ou épaisse, du naturalisme, la phrase souple, compliquée, dissonante et musicale des symbolistes"), avant de faire celui, exemples à l'appui, de styles relevant du faux art: style XVIIIe siècle, genre Rousseau; style Empire: XVIIIe siècle durci de gréco-romain; style romantique troubadour, école de Chateaubriand; style romantique catholique; style garde nationale, art Louis-Philippe; style académique sévère, faux XVIIe siècle, école d'Ingres. En quelques lignes lapidaires: "Rien n'est plus odieux que le faux art. Et c'est où arrivent fatalement les braves gens, intelligents, sincères, qui ont quelque chose à dire, et le diraient bien, s'ils se contentaient de l'énoncer justement. Mais la justesse ne leur suffit pas, ils veulent la beauté! Et c'est piteux."

Lanson analyse la prose, et Meschonnic la poésie. Le seul rapprochement entre eux, c'est que je les lis simultanément. Ma poésie se fait de plus en plus en prose. Parfois, en écrivant, je rends possible, par la disposition des segments de phrases au brouillon (propositions ou groupes nominaux le plus souvent, que j'aligne, numérote, combine), une présentation en vers libres, mais je n'en vois que rarement l'intérêt, à moins que les blancs typographiques soient rendus nécessaires par ce que je raconte. En matière de vers, je préfère le mètre. Lanson, qui dans son introduction ne peut définir la prose autrement que par ce qu'elle n'est pas (la poésie), a cette expression, affreuse, honteuse presque de "vers-librisme", qui m'amuse beaucoup. Faire profession de vers-librisme, être vers-libriste.

Et il faut bien que je cite in extenso l'introduction de "L'oreille sur l'avenir" dans La Rime et la vie:

"Les poètes sont ceux pour qui la poésie des autres existe. Différence essentielle avec ceux qui prennent l'expression narcissique de leur moi pour la poésie. S'ils étaient poètes, il y aurait bien cent mille lecteurs-acheteurs de livres de poèmes en France. Autant, paraît-il que d'écriveurs. C'est toute la différence entre le moi et le je. La sentimentalisation et la poésie.

Les poètes sont ceux pour qui la poésie est en avant d'eux. Pas derrière eux. Ceux qui ont la poésie derrière eux montrent qu'ils prennent l'histoire de la poésie pour la poésie. Ils poétisent. Il y a cent ans ils hugolisaient. Récemment encore ils mallarméisent. La poétisation, pas la poésie. Un culte, qu'ils célèbrent. Ils sont plus prêtres que poètes. Ils ne risquent rien. Mais ils savent que la poésie est un risque. Aussi certains sont-ils devenus habiles à mimer ce risque. Le risque de la lecture est de reconnaître ce mime. Je dis la lecture, puisque la critique n'existe pas.

Les poètes sont ceux pour qui la poésie se renouvelle. Ils sont donc toujours jeunes, s'ils ont l'âge de leurs poèmes. Leur aventure n'est pas un plus ou moins de vers ou de prose. Elle est dans ce que transforme une lucidité qui n'est propre qu'au poème. C'est à cela, quels que soient les temps, qu'ils sont bons. Le reste..."

lundi, 16 août 2010

Rimbaud controuvé, containers, contenances

Robert Vigneau écrit: "Je suis du siècle des containers." Je vérifie la date de publication: 1979. Je croyais que c’était plus récent, trompé par la belle édition blanche. Ce livre, je l’ai acheté à cause du titre: Bucolique suivi de Elégiaque. Long poème où paragraphes et strophes alternent, il y est principalement question des vaches, ça me rappelle Houellebecq, "J’admire énormément les vaches / Et les pouliches le soir j’y pense…" Je lis et relis:

"Quarante ans en Gaule
perdus loin d’ici
à jouer des rôles
aux dons indécis.
Voici l’apprenti
sculpteur de mangeoires
l’acteur travesti
par son répertoire
l’artiste parti
sur chaque victoire.
Je me suis menti
à rêver l’histoire.
Regrets et rebuts
où l’âme se blesse,
mourir est le but
de toute sagesse."

J’étais décidé à retrouver ce passage des Essais lu il y a longtemps, je l'ai cherché plusieurs fois en vain depuis deux ou trois ans, et là j'y suis, j'ai parcouru tous les débuts de chapitre. Montaigne y formule l’arbitraire du signe, comme une évidence qui ne mérite pas qu'on s'y attarde, parce qu'elle n'est énoncée que pour amener le propos: le nom de Dieu peut s'accroître par les louanges des hommes, mais pas ce qu'il est au-dedans. Le nom de Dieu: "la piece hors de luy la plus voisine". C’est le chapitre "De la gloire" dans le Livre II, en voici donc la première proposition: "Il y a le nom et la chose: le nom, c’est une voix qui remerque et signifie la chose; le nom, ce n’est pas une partie de la chose ny de la substance, c’est une piece estrangere joincte à la chose, et hors d’elle." Montaigne avance la voix où Saussure aventure une image acoustique... Par là, j’en viens à mon thème: "Rimbaud regard bouche", titre d’un article de François Bon qui se penche sur la photographie de Rimbaud, la trouvaille dont on a beaucoup parlé au printemps dernier. J’arrive là par quelques détours, une chaîne de blogs. La photo est agrandie, le visage isolé, c’est François Bon qui résume le mieux la limite de l’exercice, et c’est le meilleur commentaire que j'ai lu: "Rimbaud regard bouche", car rien d’autre, si ce n’est l’implantation des cheveux, et quelqu’un mentionne une narine, une seule narine, c’est-à-dire une tache brune, une indication, l'idée d'une narine et la suggestion d'un nez, mais pas d'arête, rien de saillant. Ce visage, c'est du vent. L'article de L'Express daté du 14 avril précise que la photographie était "au fond d'une caisse contenant un lot de clichés ayant appartenu à Jules Suel, commerçant d'Aden qui finança les ventes d'armes de Rimbaud". Aden Aden Aden ça  fait rêver, nom de ville proche de celui du paradis, l'Afrique noire et des hommes si blancs, une table, des hommes assis comme on fait en Europe, quelle est cette Abyssinie, nom de pays révolu? Le plus tangible, sur la photographie, c'est la texture du papier. Ce portrait est décevant, quelles que soient les conjectures des commentateurs sur le lointain regard ou la bouche sensuelle: image aussi disjointe de la substance Rimbaud que le mot de la chose, "piece estrangere joincte à la chose". De Rimbaud nous ne percevons, hors ses poèmes, que ses contenances, dirait Montaigne. L'échappée ne se résout pas à quelques millimètres carrés sur une épreuve de mauvaise qualité, c'est entendu: les contenances du poète qui a cessé d'écrire décontenancent, on y cherche en vain quelque nourriture un peu solide, on a beau interroger les ridules du papier traçant l'espace vidé presque d'un visage, il n'y a rien à faire — continuer de rêver l'histoire de Rimbaud. Reste une croyance à force de lutter contre la raison ou la déraison d'une image déjà pieuse, mais quel vide l'auréole, quelle disette de beauté.

dimanche, 30 août 2009

YN-NY (Morrison, Rimbaud, Virginia Wolf)

"Hello, love. Yn"

"Hello, i love you, won't you tell me your name? Tu connais? (Les Doors)"

"Non... (ou peut-être). La jlis de la poésie viking et anglo-saxonne dans un livre pour enfants."

"Ex: it is frightful now to look around as a blood-red cloud shadows the sky. Ne dirait-on pas du Jim Morrison?"

"Peux-tu me donner le sens de 'redimer' qui revient souvent dans le texte sur rimbaud (en français)? Yn"

"Sens litt: racheter par son sacrifice le genre humain. Sens courant: racheter une obligation par le versement d'une contribution. Merci tlf!"

"Ah oui, ça colle! On a ri tout a l'heure parce que ya une psy qui s'appelle Virginia Wolf dans lcoin..."

"Mdr"