samedi, 21 janvier 2012
De l'incongru plutôt que du dérangeant
En 1988, Muray publiait dans Lignes un article intitulé "Outrage aux bonnes moeurs ou comment l'esprit vient aux romans". Ce qui est insestimable, dans ce papier comme dans bien d'autres du même auteur (et par bonheur j'ai encore à peu près deux mille pages à lire, de prose et même de vers), c'est que je vieillis d'un coup, chaque page portant l'éclosion d'un argument ou d'une formule neuve, souvent haineuse, et neuve et haineuse dans le cheminement d'une pensée ressassante, dans une marge inacceptable d'où quelques-uns parviennent encore à communiquer leur lucidité malgré le peu de réalité qui subsiste sur cette terre. Il me faut vieillir, et je vieillis car la jeunesse est devenue plus trompeuse que jamais. Il faut échapper au Bien qu'on nous sert sur tous les tons.
Relisant ses articles pour les rassembler dans un volume sous le titre Désaccord parfait, Muray corrige un mot en mars 1997 et s'en explique dans une note de bas de page: "J'avais écrit "dérangeants" [adjectif remplacé par "incongrus"], mais c'était en 1988 et les néo-cagots du prestigieux journal Le Monde n'avaient pas encore inventé d'intégrer le "subversif" ou le "dérangeant" à leur discours de soumission intégrale; je suis donc obligé d'y substituer un autre mot." De la même façon le mot "indigné" s'est vidé de son jus depuis quelques mois. Mardi dernier, après un concert au Théâtre des Champs-Elysées où l'on donnait le 5e Concerto pour piano et orchestre de Beethoven et la Paukenmesse de Haydn, je patientais sur le quai de la ligne 9, contemplant une affiche à la gloire de la marque Coca-Cola: trois bouteilles (authentique, light et zero) auxquelles étaient associées des qualités qui sont autant de valeurs récupérées qui ne dérangent plus personne: "rebelle" (pour le Coca zero je crois), "créatif" (le light, et pourquoi créatif?), et je ne sais plus quoi pour la dernière, mais je me suis dit qu'il y aura dans quelque temps la bouteille indignée qui sera aussi festive que les autres.
Je relève, pour moi, quelques phrases dans l'article de Muray:
"La littérature entre presque fatalement, organiquement pourrait-on dire, en conflit avec l'idéal philanthropique."
"La description des moeurs est la voie royale du roman."
"Le roman est dangereux pour ceux qui croient au monde et aux communautés. Pour tous les vertueux de profession. Le roman est immoral par définition."
"Tout grand roman, par principe, défait en la racontant la tapisserie d'intérêts et de besoins qui constitue notre réalité."
"Un romancier est toujours, dans son genre, un déserteur de la société, une sorte d'abstentionniste actif."
"Il n'existe pas, en fin de compte, une seule grande oeuvre qui ne porte les cicatrices de la lutte qu'il aura fallu mener contre l'encouragement à disparaître, à se dissoudre dans le consensus de l'époque où elle était en train d'essayer de se déployer."
Stéphane Hessel expliquait dans Le Nouvel Observateur que la poésie l'a toujours accompagné, dans ses fonctions diplomatiques il y a longtemps, et encore maintenant. Il connaît quantité de poèmes par coeur et s'amuse à déranger un dîner en récitant des vers à table. Je me souviens de ce chapitre de Si c'est un homme, où Primo Levi explique que La Divine comédie l'a aidé à survivre: ce n'est pas comparable. Comme Hessel, Xavier Darcos, qui a publié récemment une anthologie poétique, expliquait à la la radio, devant une journaliste béate qui était aussi son ancienne élève, qu'il s'est tourné vers la poésie depuis plusieurs années car la lecture de formes courtes est compatible avec ses fonctions politiques qui lui laissent peu de temps libre. Par ce supplément poétique, ses journées sont ainsi, plus que des journées de travail, des "journées de vie" (pour reprendre le propos de Jacques Duhamel que j'ai cité dans la note précédente sur ce blog), et l'homme de lettres se coupe de tout ce que la littérature peut avoir d'incongru, de vraiment dérangeant.
Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : muray, citation, roman
mercredi, 29 septembre 2010
"Je ne m'ennuie jamais dans la solitude, je ne m'ennuie jamais auprès de toi"
Je ne parviens pas à trouver sur internet la lettre de Baudelaire à Madame Aupick datée du 6 mai 1861. Dans mon édition de poche elle s’étend sur neuf pages, je n’ai pas le courage de la recopier, de la saisir. "Ma chère mère [commence-t-il], si tu possèdes vraiment le génie maternel, si tu n’es pas encore lasse, viens à Paris, viens me voir, et même me chercher." Je ne rendrai pas compte de cette lettre, il faut donc que vous la lisiez, car elle est de la plus haute importance. Par exemple: "Pour en revenir au suicide, voici une idée non pas fixe, mais qui revient à des époques périodiques, il y a une chose qui doit te rassurer. Je ne puis pas me tuer sans avoir mis mes affaires en ordre. Tous mes papiers sont à Honfleur, dans une grande confusion. Il faudrait donc, à Honfleur, faire un grand travail. Et une fois là-bas, je ne pourrais plus m’arracher de toi. Car tu dois supposer que je ne voudrais pas souiller ta maison d’une détestable action. D’ailleurs tu deviendrais folle. Pourquoi le suicide? Est-ce à cause des dettes? Oui, et cependant les dettes peuvent être dominées. C’est surtout à cause d’une fatigue épouvantable qui résulte d’une situation impossible trop prolongée. Chaque minute me démontre que je n’ai plus de goût à la vie. Une grande imprudence a été commise par toi dans ma jeunesse. Ton imprudence et mes fautes anciennes pèsent sur moi, et m’enveloppent. Ma situation est atroce. Il y a des gens qui me saluent, il y a des gens qui me font la cour, il y en a peut-être qui m’envient. Ma situation littéraire est plus que bonne. Je puis faire ce que je voudrai. Tout sera imprimé. Comme j’ai un genre d’esprit impopulaire, je gagnerai peu d’argent, mais je laisserai une grande célébrité, je le sais, — pourvu que j’aie le courage de vivre." Par exemple.
Il faudrait aussi que je parle des Nuits de Paris, que je lis la plupart du temps dans les transports en commun, mon plan de Paris n’est jamais loin, je m’y reporte souvent pour y chercher des noms de rue que je localise quand c’est possible, la forme d’une ville… Certains noms n’ont pas changé depuis le XVIIIe siècle, parfois une rue actuelle correspond à deux anciens segments qui portaient des noms différents, mais dans l’ensemble on s’y retrouve assez bien, on reconnaît la tranquillité du Luxembourg, la richesse commerçante de la rue Saint-Honoré, la rue Saint-Jacques, Louis-le-Grand… les parties fines du Jardin des Plantes, festins sur l’herbe, couples libertins, le Spectateur-Nocturne les dénonce et Buffon met fin à ces pratiques honteuses. Je rencontre surtout, dans ces promenades, des traits particuliers de la langue classique, dont le charme tient à tel "emploi du matin" (quand notre moderne userait d’un affreux "emploi du temps du matin", ou, guère plus gracieux, d’un "emploi du temps de la matinée") ou tel "vers le minuit": "Je m’en revins doucement, et sans excursion, vers le minuit. Au milieu de la rue Saint-Antoine, je vis sortir une fille nue en chemise, qui se sauvait. Elle prit par la petite rue Percée." Vous ne trouverez pas la rue Percée dans un plan de Paris. Une note précise qu’il s’agit de l’actuelle rue du Prévôt, dans le 4e arrondissement. Ce vieux Paris m’intéresse comme notre vieille langue, parce que tout ce que je connais y est, mais avec cette espèce de profondeur qui manque tellement au paysage à deux dimensions de l’époque actuelle, non que notre époque soit plus plate et l'ancienne plus riche ou plus diverse, mais la profondeur dont je parle est ce chemin impensable de l'une à l'autre, cet entrechoquement des consciences. L’actuel, qui succède au contemporain, qui succède au moderne. La conscience du temps écoulé ne suffit pas. Il faut tâter de l’ancien temps, le fréquenter quelque peu, si possible sans le truchement d’un film ou d’une mise en scène, sans le truchement surtout d’une traduction, et accepter, donc, d'être borné.
— J’essaie de me consacrer à mon roman. C’est une entreprise difficile, mais il est grand temps que je m’y mette sérieusement.
vendredi, 10 septembre 2010
Entretien avec Michel Houellebecq
Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : houellebecq, roman
lundi, 09 août 2010
Roman hypnérotomachique
Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : photographie, roman
mardi, 06 octobre 2009
Une arrière-critique
"Ceci étant dit, il ne faut rien exagérer: on préférera toujours un roman de ce genre, même raté, à un roman d'autofiction réussi, un déferlement d'imagination mal contrôlé et un roman qui tente de dire les choses de cette façon-là (entre anticipation et heroic fantasy par moments) à une intrigue d'arrière-cuisine."
Benjamin Berton, à propos du livre de Vincent Message, Les Veilleurs
Le 22 September 2009
Source: fluctuat.net
vendredi, 24 avril 2009
Question
lundi, 20 avril 2009
Le ceinture qu'on desserre pour écrire davantage
Charles Dantzig, à propos de Villiers de l'Isle-Adam, Bloy et Huysmans:
"Ces trois écrivains avaient les défauts de leur siècle, comme nous tous, même s'ils le haïssaient: la profusion, les phrases trop riches, la ceinture qu'on desserre pour écrire davantage. Au moins, avec sécheresse, le XVIIIe avait la taille fine. Le XXe? Fragmenté comme une bombe."
Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture, métaphore, dantzig, roman
samedi, 11 avril 2009
Im Abseits (à l'écart)
"Ecrire est-ce la faculté de se plier à la réalité, de se blottir contre? On aimerait bien se blottir, mais que m’arrive-t-il alors? Qu’arrive-t-il à ceux qui ne connaissent pas réellement la réalité? Elle est tellement décoiffée. Pas de peigne qui pourrait la lisser. Les poètes passent à travers et rassemblent désespérément leurs cheveux en une coiffure, qui très vite les hante la nuit."
Elfriede Jelinek, Discours de réception du prix Nobel (2004)
Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture, poésie, roman, prix nobel, elfriede jelinek
jeudi, 26 mars 2009
Corps conducteurs
"Les mots possèdent... ce prodigieux pouvoir de rapprocher et de confronter ce qui sans eux resterait épars... une épingle, un cortège, une ligne d'autobus, un complot, un clown, un chat."
jeudi, 18 septembre 2008
La vérité a des effets de délicatesse
Émission Apostrophes (archives de l'INA, sur le site de Libération - 16/03/1990 - durée 00h14m51s)
Pour moi tout est vrai dans ce livre, mais en même temps je trouve que c'est un roman.
Tout ce que j'écris, une fois que je l'ai écrit, c'est oublié.
Une matière trop intolérable.
Le sida attaque le corps, le ratatine, l'agresse, mais il n'y a pas que ça, il y a une progression de la conscience.
Alternances de conscience.
Des phrases longues comme des poussées de fièvre, des emportements.
Thomas Bernhardt, je l'ai découvert au moment où j'écrivais ce livre. Comme un fantôme, une ombre portée sur ce texte, comme un fagocitage de ma propre écriture, avec aussi des moments où je m'en défendais.
Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture, roman
















