vendredi, 28 août 2009

Pères et fils

ETPM 2O2 RUWAÏS VERS LE 15-06-79

13 centimètres sur 8,8. Les coins sont arrondis. Au dos, en filigrane: "This paper manufactured by Kodak". Trois tampons rouges difficilement déchiffrables, où je ne lis clairement que "United Colour Film Co." et "June 1979". Écrit à la main: "ETPM Ruwaïs vers le 15-06-79". "Vers" m’étonne. Je fais des recherches sur internet. Ruwais est une ville située à 240 kilomètres d’Abu Dhabi, l’essor de la première étant directement lié à la croissance de la seconde. 1979, c’est trois ans avant l’inauguration officielle du complexe pétrolier de Ruwais. Je lis que l’histoire de cette ville a commencé dans les années soixante-dix. C’était un désert ("remote desert", dit Wikipedia). Sur le Guide du pétrole 1988 je trouve des informations relatives à ETPM, acronyme de Entrepose-GTM pour les travaux pétroliers maritimes, "leader européen pour les travaux et la construction offshore". "ETPM possède des bases opérationnelles et des directions régionales au Moyen-Orient à Sharjah et Abu Dhabi." Donc Pierre Courselle travaillait pour le développement de Ruwais, qu’il écrit avec un tréma sur le i, comme on le faisait sans doute à l’époque. Il travaillait vraisemblablement pour ETPM, mais je n’ai trouvé aucune explication pour le nombre 202.

La photographie le montre dans son environnement professionnel. Une salle de restauration plutôt qu’un restaurant: mobilier rudimentaire et fonctionnel, cinq tables carrées, des sièges en PVC blanc. Toutes les tables sont couvertes de nappes oranges, sauf celle du fond, qui fait office de desserte: six bouteilles de jus d’orange ou de soda dont je n’arrive pas à lire la marque, même avec une loupe, des verres retournés sur un plateau, une corbeille ajourée avec des morceaux de pain, un torchon ou un chiffon posé sans façon. Exactement au milieu de la photographie, la bouche de Pierre, entrouverte. Il parle, au photographe, ou à l’homme assis en face de lui, qu’on voit de dos. Le photographe est assis puisqu’au premier plan on devine, posée sur la table, une bouteille, presque vide, étiquette reconnaissable malgré le flou dû à la proximité de l’objectif. C’est la photo de quelqu’un qui a voulu faire un portrait sans se soucier de la composition de l’image, un collègue, un proche, un ami, un amant? L’homme de dos met la main à la bouche mais je ne vois pas de couvert: il mange sans doute un morceau de pain. Il porte une chemisette claire à rayures et un short foncé. Le dos est large, le tissu tendu. Pierre a une chemise dans le même style casual, largement ouverte, avec des rayures plus épaisses. D’une manière générale il paraît plus épais que l’autre, plus âgé aussi. Il a une cinquantaine d’années, le cheveu court et bien planté, porte des lunettes, un stylo bleu dans la poche de la chemise. Je crois qu’il est cuisinier dans une cantine sur un site de construction d’une raffinerie ou quelque chose comme ça. Rien d’érotique dans cette cuisine (Pierre a couru le monde et les hommes, enfin c’est comme ça que je l’imagine). Rien de tragique non plus (il est mort quelques années plus tard aux Philippines dans l’incendie de son restaurant – mon père emploie plus exactement le terme paillotte).

ANOTHER ATTRACTION

Paysage riant, ciel bleu aux nuages blancs légers, arbustes taillés en boules, plan d’eau au premier plan avec nénuphars, et surtout, une sorte de gazebo à la toiture incurvée posée sur six colonnes rouges. Des groupes de touristes. Au verso: "ANOTHER ATTRACTION OF LUNETA PARK. There are many beautiful sights at the famous Luneta Park including miniature lakes, waterfalls, Chinese Pagodas, Japanese gardens and others. The visitor should not miss any of it. PHILIPPINES." Wikipedia me renseigne: "L'histoire du parc débute au début des années 1800 sous la colonisation espagnole. Alors que les activités sociales et commerciales de Manille étaient confinées intramuros, une petite zone juste au sud de l'enceinte fut dégagée pour prévenir les attaques surprises des nationalistes philippins. Le parc fut appelé Bagumbayan ("ville nouvelle") mais ayant la forme d'une petite lune, elle fut aussi nommée Luneta. Luneta fut le site d'évènements historiques des Philippines dont l'exécution de l'écrivain José Rizal le 30 décembre 1896, dont la mort allait en faire un héros de la révolution philippine (le parc sera renommé en son honneur), la déclaration d'indépendance des Philippines le 4 juin 1946 et le ralliement politique de Ferdinand Marcos et Corazon Aquino en 1986. Le 15 janvier 1985, une messe célébrée par le pape Jean-Paul II pour le Journée mondiale de la jeunesse réunit de 4 à 5 millions de personnes." Je crois que c’est en 1985 que Pierre est décédé, mais c’est à vérifier. Son père, en 1987. Il a écrit en diagonale: "Je pense toujours à toi Papa / Bonnes fêtes / Je t’embrasse / Ton fils / Pierre".

R. COURSELLE

Pierre offrait-il souvent d’aussi beaux cadeaux à son père? En l’occurrence c’est une boîte à cigares en parfait état. Sur le couvercle, face intérieure: "TABACALERA / THE FINEST CIGARS SINCE 1881 / HAND MADE 100% TOBACCO / MANILA, PHILIPPINES". Mes recherches sur internet me permettent d’apprendre qu’il ne s’agit pas d’une vulgaire boîte, mais d’une cave à cigares, humidor en anglais. Je trouve sans difficulté des modèles de caves Tabacalera, entre 200 et 250 dollars. Sur la face extérieure du couvercle, les lettres R. COURSELLE gravées dans le bois, et les mêmes lettres sur une étiquette collée, or sur rouge.

ROMAN FAMILIAL

Mon père est rentré du Canada. Il a passé dix jours chez les sœurs de Pierre Courselle. Elles lui ont donné cette boîte, cette carte postale et cette photographie (le père de Pierre était le parrain de mon père). Il me les a données il y a quelques heures, il sait bien que cette histoire de famille m’occupe beaucoup. Il y a un an, je donnais à mon père mon pseudonyme d’écrivain, Pierre Courcelle. Nous parlions d'un article du Dauphiné Libéré sur le spectacle de Bruno à Avignon. La journaliste parlait de ma musique, c'est-à-dire la musique de Pierre Endel, puisqu'alors je voulais un pseudo de musicien et un pseudo d'écrivain différents.  "Comme mon cousin?" demanda mon père. J’avais choisi Courcelle parce qu’il m’avait souvent dit que je ressemblais aux Courselle, la famille de sa mère. Mais je ne connaissais pas les Courselle, je ne voyais pas ce qu’il voulait dire exactement. J'ai grandi avec l'idée obscure que je ressemblais aux Courselle. Nous ne les fréquentions pas. J’écrivais Courcelle avec un c par ignorance. J’apprenais en quelques minutes que Pierre Courselle, comme moi, avait quitté femme et enfant pour les hommes, l’amour des hommes, et qu’il était parti très loin. "Les îles", on ne savait pas lesquelles. En me montrant la cave à cigares, mon père m’a parlé de Cuba. On s’est demandé ce qu’il faisait à Cuba. Et puis je découvre que c’est Manille. C’est écrit dans la boîte. Ca veut dire que pendant vingt-deux ans, depuis la mort de R. Courselle, personne n’a lu l’inscription. Tous ce que j’entends au sujet de Pierre est dans ce registre: approximations, dates incertaines, décalages, contradictions.