samedi, 07 août 2010
Aimez-vous Brahms..
Aujourd'hui je peux dire que je suis guéri: je refume. Pendant trois jours, l'idée du tabac m'a répugné. Je prépare à dîner, il y a même un dessert. Pendant ce temps, Lucien est au Rosa Bonheur, il fait un goûter, jusqu'à vingt heures. Hier soir il faisait de la danse de salon au Tangon, j'imagine avec l'équipe que j'ai découverte autour de lui il y a quelque temps au Divan du Monde. Laurent, avec qui j'ai été jury de bac théâtre il y a quelques années, m'envoie un mail, il a vu Venus et Adonis: "J'ai vu le petit spectacle d'Yves-Noël avec beaucoup d'intérêt: je lui ai trouvé une présence extraordinaire, je l'ai trouvé drôle et touchant." Renato n'a pas eu un seul client dans sa boutique aujourd'hui. Il doit arriver d'un moment à l'autre, je l'attends peut-être comme une femme de trente-neuf ans attend son jeune prétendant dans un roman de Sagan. Je sens l'Etoile très inquiète. Nous restons difficilement en équilibre. Je ne sais pas si c'est pire que d'habitude. Simon a vingt-cinq ans, les lèvres bien dessinées, mais des poignets fins d'adolescent. Anna Gavalda prend sa revanche, elle commande un Pouilly et s'apprête à lire des extraits de Sagan, y met le ton, préfère les entretiens aux fictions, prétend qu'il ne faut pas chercher à rencontrer ses maîtres. Le journaliste est gêné, ne répond pas aux attaques légères de la romancière, d'habitude exclue des programmes de France Culture.
Je me suis repenti hier: j'ai supprimé un paragraphe inutile de ma dernière note, je revenais sur cette idée de l'humeur, de la bonne humeur chère à Yves-Noël, et qui n'est pas dans ma logique, non que je préfère la mauvaise humeur ou me complaire dans le malheur. Je me souviens avoir décidé un jour, il y a longtemps, sans doute quand j'étais étudiant, que le bonheur m'était étranger, au sens où je n'y pense pas, je ne le cherche pas, je ne l'identifie pas, ne suis pas capable de le qualifier, de le décrire, je ne sais pas ce que c'est. A cette époque-là je pensais aussi qu'on ne pouvait pas être sincère, que la sincérité était un leurre, puisqu'il m'était impossible d'être sincère. Sur cette question les choses ont changé.
J'ai lu Aimez-vous Brahms.. entre hier soir et cet après-midi, comme un livre important qu'on lit enfin après avoir entendu des gens parler de son auteur pendant de longues heures. J'étais disposé à le lire, c'est d'une tristesse qui me convient, faite de résignations et d'espoirs passagers. La fiction me tente parce que je suis une girouette. Je vais lire d'autres romans de Sagan, pour voir jusqu'où elle va dans la subtilité du jeu narratif, le discours intérieur, l'ironie à peine sensible. Paule et Simon, c'est un peu Venus et Adonis, mais le jeune homme amoureux de la femme mûre, et la femme qui s'en défend. Elle n'est jamais décrite, on ne la perçoit, physiquement, que par des rides, des larmes, des robes décolletées ou compliquées, une main réglant le bouton de l'autoradio, des cheveux mêlés aux cheveux d'un autre.
Pour accompagner ma lecture j'aurais voulu écouter du Brahms mais je n'en ai pas, pas un seul cd, ce qui m'a étonné quand j'ai cherché la nuit dernière. J'écoute un à un des enregistrements de Jean-Chrétien Bach, qui me fait penser tantôt à son père, tantôt à Mozart, et aujourd'hui, dans sa musique sacrée, à Pergolèse.
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jeudi, 05 août 2010
Les réflexes d'une grenouille
Paul Valéry: "Ce n'est rien de surmonter le banal. On réagit contre des sottises par des folies. Cela est mécanique. Toute l'histoire mentale moderne, art, politique, etc., est aussi simple que les réflexes d'une grenouille. Je hais ce jeu de réactions simples, automatisme de l'extrémisme, riposte symétrique; croyance à la valeur du neuf en tant que neuf, du vieux en tant que vieux; croyance à l'intense, etc. Mais il existe un point d'où l'étrange, ni le banal, ni le neuf, ni le vieux ne peuvent plus se voir."
Je devrais pouvoir retourner au bureau demain, avec mes microbes, je préviendrai, qu'on ne s'approche pas trop de moi. Par la porte-fenêtre c'est comme une vidéo de, je ne sais plus, une artiste qui filme en plans fixes des morceaux de paysage, la nature ou la ville, des gens passent, ou simplement on voit défiler les nuages, tomber la pluie, bouger les frondaisons des arbres. Depuis mon lit je vois sept fenêtres, je pourrais filmer, ça donnerait un aperçu de mes journées, les tuyas ballottés par le vent, les rayons de soleil qui parfois illuminent le crépi, un voisin en bermuda jaune, mon salon de jardin inutile puisque je crains de sortir, le cendrier qui ne sert plus, comme si je commençais à pouvoir imaginer l'oisiveté, dans mes suées et mes réveils par tranches de quatre heures. J'ai vu un spectacle plus impressionnant à la télévision: lac de lave à la surface en mouvement, craquelures éphémères, nuages de gaz. Le guide expliquait aux trois personnes qui l'accompagnaient qu'ils étaient partout en danger, ils campaient sur des sols qui vibraient, se relayaient la nuit pour observer les coulées de lave, analyser les sons.
Sagan se documentait peu, ou mal. Pour son plus gros roman, c'est une croisière, elle prévoit des escales irréalistes que corrige son éditeur, elle accepte les corrections sans broncher. Tous ces gens qui parlent de Sagan, la moitié de la journée, à la radio. Je n'entends pas tout parce qu'entre-deux je dors, mais ça repasse la nuit, je peux recoller les morceaux. Sur une vidéo de l'INA, Jeanne Moreau dit que les femmes écrivains commencent à écrire à la cuisine, qu'elles sont moins arrogantes que les hommes. Dans un Masque et la plume de la fin des années cinquante, des critiques relèvent des coquilles, ce qu'on appelle maintenant des coquilles, du genre "quelle qu'elle fusse". Les fautes sont tellement grossières qu'il est difficile de les attribuer à un écrivain. Alors on s'interroge: négligence de l'éditeur, des relecteurs. Dans une interview de 1984, Sagan dit qu'on l'a toujours considérée comme la petite fille qu'on corrige: style trop simple, copie trop courte... Je n'ai toujours pas compris s'il y avait une célébration particulière cet été, ou si on a décidé de combler le vide de l'antenne par un feuilleton sur Sagan. Les tics sont agaçants, j'écoute plusieurs extraits de romans de Sagan, et souvent il y a une voiture dont on précise la vitesse, 140, 150 km/h, et régulièrement, dans les émissions, on parle de la passion de Sagan pour les voitures et la vitesse. Ce qu'elle déplorait dans l'interview de 1984, qu'on ne voie pas la complexité. Je n'ai lu qu'un roman, comme beaucoup de gens: Bonjour tristesse. J'étais au lycée, je ne me souviens pas, peut-être une déception.
Je pourrais demeurer enfermé chez moi plus longtemps, mes amygdales sont toujours douloureuses mais j'ai moins de fièvre. L'appartement me semble immense, je vais à peine dans le salon depuis que mon ancienne chambre est devenue salon. C'est la cuisine que je préfère, faite de bric et de broc, en plastique, colorée. J'écris sans but aujourd'hui, j'écris banalement, j'écris parce que je n'arrive pas à dormir cet après-midi, et que je suis enfin capable de me concentrer devant mon écran.
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