mercredi, 05 mai 2010
Plus haute humanité
Hâte-toi donc au but, près la Fontaine Saint-Michel je choisis le café le moins habité, une fille au rouge chandail et cheveux d'un noir artificiel, banquette délavée et consommations à prix modéré, le buste de Marc-Aurèle en or martelé sur la couverture chenue de mon livre de poche à la tranche cassée, commentaires mélodiques des hauts-parleurs à l'angle opposé de l'écran de télévision, on commente les jeux avec les mots de l'air du temps, le café s'appelle Le Fénelon et la serveuse applique un chiffon doux sur le zinc brillant: empilements de tasses et entassements de bouteilles semi-vides derrière le comptoir, tête polychrome d'un chanteur suicidé des stades à côté de l'ardoise au jambon de pays, bleu d'Auvergne, croque-monsieur. "Ce qui me saoule un peu c'est ce truc genre c'est ma nouvelle vie..." dit-elle comme on disperse son génie dans la fiction de la vie des autres, elle dit "à la base", "derrière ça", "donc les gens", et les commentateurs: "résultat", "entreprenant", "faux rythme", "euphorie", "succès".
Le tabac brûlant encore dans le palais tapissé d'humeurs malades, je vis avec les fantômes de ceux que je n'ai jamais vus, ce n'est pas folie!Neuf, occasion, tout me sied, et les estampes à deux cents euros, Picasso, Miro, Masson, Buffet, au Vieux Document, la vitrine électrique et les prix manuscrits au crayon de bois, comme le marchand est presque artiste... oh, L'Ecluse, Le Paradis des Fruits, les étudiants à la bascule du monde tout à l'heure devisaient à l'infini d'une cité septentrionale, et les sciences politiques au mystère d'une tête taciturne et bouclée appliquant son activité aux seules choses qui le concernent, ne faisant aucun cas de l'approbation de ses semblables, qui ne savent pas eux-mêmes se contenter d'eux-mêmes! L'écume qui s'échappe de la gueule des sangliers, l'intelligence profonde de tout ce qui se passe dans le Tout: dans les olives qui tombent des arbres le fruit qui va pourrir prend un éclat particulier.
On est passeur de vanité: petit est le temps que chacun vit, petit est le coin de terre où il vit! Petite, la gloire posthume: elle ne tient qu'à la succession de ces petits hommes qui mourront très vite, sans se connaître eux-mêrmes, bien loin de connaître celui qui mourut longtemps avant eux!
Place de l'Institut les pavés se dessinaient menus, les tours de Notre-Dame au crépuscule du mois de mai, la froidure du mois de mai, le cou intact et les étoffes précieuses, le souvenir des morsures amoureuses, mon nom dans des bouches inconnues, j'écume dentales et labiales, L'Ecume des Pages, je ne veux pas rentrer chez moi, tourner les pages, pleurer des larmes silencieuses, visiter la Cité d'antique mémoire défigurée. On ne sait pas combien d'acceptions ont ces mots: aimer, posséder, jouir, cela ne s'acquiert pas avec les yeux, mais par les moyens d'une certaine autre vue dit le philosophe. J'aime la démocratie des bas-fonds, la confusion des langues, les alliances fortuites, l'inconnu analphabète — je n'aime pas les cafés littéraires, la minéralité luxueuse du septième arrondissement, le clocher embaumé de Saint-Germain-des-Près, cet antiquaire qui vend des "Antiquités du XXe siècle" rue Bonaparte. Je sais que la mort suit de près ma folie.
Alors je pris les livres à portée de main, le premier s'intitulait Après m'avoir fait tant mourir ("d'un sommeil plus tranquille à mes amours rêvant"), le deuxième disait à peu près ceci: "si chaque homme a reçu en don le sens intime, c'est pour, reconnaissant le meilleur, le choisir, cela vaut comme but et c'est là la vraie vie, dont les ans sont les plus spirituels de la vie", le troisième: "je n'ai jamais aimé la littérature que dans la mesure où elle est comparable à quelque science constructive", et le quatrième, très exactement: "I who have no shield".
Alors les époques se résolvent, les mots sonnent parfois creux, la rondeur et les saillies verbales, les automatismes dilués, le couchant éternel, les aspérités incommensurables, la dilatation des songeries, la liquidité du Tout, la surface à peine accidentée, les miroirs concassés, l'ivresse en vaguelettes comme une sagesse nouvelle, les consonnes dégouttant leur salive comme une éjaculation matinale: quelques pages du livre du monde, humaine imperfection, permanence de la conscience, etc.
Lien permanent | Tags : poésie, saint-michel, chapelet |
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