dimanche, 22 août 2010
La seule affaire sérieuse
La journée fut chaude mais je m’en suis à peine rendu compte car je l’ai passée dans l’appartement, dont la fraîcheur est égale en toute saison, occupé que j’étais à repasser mes chemises pour la semaine prochaine, à continuer cet interminable rangement nécessité par la redistribution des espaces, des meubles et des objets. Ce soir j’ai fixé d’un mince fil de cuivre l’abat-jour Art Déco en demi-sphère qu’A.-M. ne savait comment mettre en valeur. L’usure en est émouvante, le liseré doré un peu effacé comme on voit souvent aux vieilles assiettes. Le résultat est approximatif, c’est du bricolage comme je sais faire, mais j’en suis content, c’est droit, harmonieux dans l’à peu près, et la nouvelle douille en laiton et porcelaine aura joliment contribué à accuser mon découvert.
Pour bien comprendre, il faudrait comme moi, au moment où j’écris ces lignes, écouter Der Tod und das Mädchen, les syncopes de l’alto et les pizzicati du violoncelle, ou est-ce une contrebasse égarée dans les aigus, un volet incomplètement fermé de façon à laisser voir les jambes des passants à la lumière des réverbères, des morceaux de conversation, la caverne de Platon — je vis au rez-de-chaussée. Meschonnic parle de ce mot, Mädchen, puissance d’évocation que le français jeune fille ignore.
Ciel, la grâce virile de Schwanengesang, Das Fischermädchen… Cioran parlait si radicalement de sa passion pour Bach, qui était aussi la passion de sa mère, ce qui finit par la sauver à ses yeux quand il en prit conscience. La mienne me fit écouter indistinctement Rimski-Korsakov et… On n’avait pas d’œuvres complètes à la maison, à part la Bible, avec une préférence pour la Traduction Œcuménique. Ma mère avait la passion de Dieu et de mon père (la psychanalyse dirait que c’est la même chose. Et puis?).
Autre système clos. J’écoute quotidiennement, et je les réécoute, les cours de Michel Onfray sur Freud. C’est accablant! L’entreprise est haïssable, l’imposture se répand depuis plus d’un siècle. Un système qui invente d’emblée la parade aux critiques, machine de guerre qui avance comme une armée romaine. Onfray qualifie l’œuvre de Freud de psychologie littéraire, et l’apprécie en tant que telle (mais elle n’est rien d’autre, dit-il). Je n’ai jamais lu un livre de Onfray en entier, mais le professeur est excellent, précis et érudit, extrêmement clair, et sans aucun doute honnête. J’aimerais pouvoir lire autant que lui. Il est étonnant, mais c’est une consolation, que la radio publique diffuse ce genre de choses (je pense aussi à ce dialogue brillant entre Luchini et Finkielkraut, sur le rire de Muray).
Enfin, il n’y a qu’une affaire sérieuse, c’est la poésie. Je n’étais pas assez mûr à vingt ans, la poésie me fascinait, mais qu’elle était loin de mon intelligence encore adolescente! Jusqu’à l’agrégation, j’ai contemplé les étoiles et j’ai appris à lire dans le ciel en respectant les recettes qu’on m’enseignait. Ce n’était pas bien compliqué au demeurant, il suffisait d’être bon élève, d’être un peu meilleur que les autres. J’ai renoncé aux sciences politiques à dix-huit ans à cause d’un sonnet de Nerval — ce sera mon récit des origines, cette fois-ci: c’était mon premier commentaire littéraire en hypokhâgne, j’ai passé des heures à ne savoir quoi en dire, et pour cause, c’était un sonnet de Nerval. Puis tant d’années à piétiner. J’ai eu 18 à l’oral de littérature du CAPES, c’était un sonnet de Ronsard, mais 6 à ma leçon d’agrégation, sur l’extase dans Les Rêveries du promeneur solitaire — ce devait être bien mauvais. La réussite à mon oral sur Aurélia (le passage, ce n’est guère étonnant, où le narrateur déambule dans Paris guidé par une étoile), je la dois à la question de grammaire sur le complément prépositionnel — mais c’est bien dans ces petits rouages que l’on comprend l’écriture, n’est-ce pas, comme, pour l’écriture musicale, dans l’usage des renversement d’accords, des cadences, de l’altération — je me souviens d’une émission, encore une fois à la radio, il y a quelques années, où un spécialiste examinait le répertoire de plusieurs compositeurs en comparant les premières notes des opus: il y avait tant à dire sur l’équilibre d’une partition selon qu’elle commençait par la tonique, la médiane ou la dominante — mais je ne sais plus quoi, ma mémoire est ce qu’elle est, je n’ai pas non plus le loisir d’approfondir tous les sujets qui me happent. Quant à la dissertation, c’était un matin où j’eus l’intuition de réviser (je les avais appris par cœur), avant de partir à vélo au rectorat, les douze sonnets des Chimères, et ce furent Les Chimères. Pour l’anecdote, encore, j’enchaînai, à dix-sept ans, l’oral du bac français sur une page de Flaubert (la description de la pièce montée dans Madame Bovary) et mon examen de piano (une mazurka ou un scherzo de Chopin, je crois, et un Bach pour la technique). L’école de musique était à un quart d’heure à pied du lycée. Sur le commentaire de Flaubert, l’examinatrice me prit au dépourvu quand elle me demanda ce que signifiait le mot chiffres (les chiffres des mariés sur la pièce montée): je n’eus rien à répondre, je ne savais pas qu’il s’agissait des initiales. J’eus mon examen de piano à l’unanimité avec les félicitations du jury, comme chaque année, mais j’arrêtai là mon apprentissage du piano (l’année suivante je passerais le bac C, je ne pourrais pas tout concilier, j’avais commencé le piano trop tard, à douze ans, je n’avais pas accès au conservatoire, et je manquais certainement de volonté — sauf pour composer mes valses, mais ça ne regardait que moi, et dans ce domaine j’étais mon seul maître).
On voit tellement mieux la machine d’écriture sur une partition de Bach que sur une page de Flaubert car c’est évident, là, il suffit, même pas de lire, mais de contempler les grappes de notes sur la portée, elles se ressemblent, se répondent, s’inversent, se renversent, s’échangent de majeur à mineur puis de mineur à majeur, grimpent ou descendent d’une, deux ou trois lignes selon les modulations, passent de la main gauche à la main droite, puis l’inverse, s’étirent, se condensent, se ramifient, se perdent finalement dans les aigus ou les graves, ou meurent doucement sans gravité ni extase excessives, dans le milieu, le juste milieu. Avec un peu de travail, n'importe qui peut le voir. On est tellement plus démuni devant une page de prose où tout se ressemble, et tellement peu de locuteurs (terme affreux, mais j’ai enseigné le français) sont capables de décrire leur langue, a fortiori leur langue dévoyée par un romancier ou un poète…
Comme je lis L’Art de la prose, je suis un peu inquiet de la mienne, de la correction de mes phrases et de la propriété de mes termes, mais à y bien réfléchir, pas plus que d’habitude. J’ajuste au fur et à mesure ce que je viens d’écrire: rythme, sonorités, hiatus (qui m’insupportent, mais je les tolère parfois dans ce genre de texte, pas dans la poésie), ponctuation (jamais de points-virgules, usage jouissif des deux-points), propositions relatives (disgracieuses le plus souvent, le son [k] me heurte, et cette lourdeur dans la construction), etc. J’y reviendrai plusieurs fois jusqu’à demain sans doute. Bannir aussi les adjectifs substantivés colporteurs d’emphase: le sacré, le sublime, l’infini, le beau — ne valent guère mieux que le poétique. C’est que j’ai l’oreille relative, moi, pas l’oreille absolue, c’est-à-dire que je peux recomposer un morceau entendu relativement à une tonalité mal identifiée — je me prends en faute: j’ai écrit, il y a quelques jours, "Je t’aime dans l’absolu", mais je le disais, très lucidement, oui, comme un suicide, après quoi il ne devrait plus rien y avoir à dire, plus rien à écrire que des Poèmes à Toi, des Poèmes vers Toi, des Poèmes contre Toi.
Maintenant, les triolets effrénés du piano dans Erlkönig. J’entends Gesicht: le visage, si proche de Gedicht: le poème. Effets dramatiques très appuyés, le chanteur fait toutes les voix et change de registre selon qu’il est le père, le fils, ou le Roi des Aulnes. Schubert a composé ce lied à seize ou dix-sept ans…
Qui chevauche si tard à travers la nuit et le vent?
C’est le père avec son enfant.
Il porte l’enfant dans ses bras,
Il le tient ferme, il le réchauffe.
Mon fils, pourquoi cette peur, pourquoi te cacher ainsi le visage?
— Père, ne vois-tu pas le roi des Aulnes,
Le roi des Aulnes, avec sa couronne et ses longs cheveux?
— Mon fils, c’est un brouillard qui traîne.
— Viens, cher enfant, viens avec moi!
Nous jouerons ensemble à de si jolis jeux!
Maintes fleurs émaillées brillent sur la rive;
Ma mère a maintes robes d’or.
— Mon père, mon père, et tu n’entends pas
Ce que le roi des Aulnes doucement me promet?
— Sois tranquille, reste tranquille, mon enfant :
C’est le vent qui murmure dans les feuilles sèches.
— Gentil enfant, veux-tu me suivre?
Mes filles auront grand soin de toi;
Mes filles mènent la danse nocturne.
Elles te berceront, elles t’endormiront, à leur danse, à leur chant.
— Mon père, mon père, et ne vois-tu pas là-bas
Les filles du roi des aulnes à cette place sombre?
— Mon fils, mon fils, je le vois bien:
Ce sont les vieux saules qui paraissent grisâtres.
— Je t’aime, ta beauté me charme,
Et, si tu ne veux pas céder, j’userai de violence.
— Mon père, mon père, voilà qu’il me saisit!
Le roi des Aulnes m’a fait mal!
Le père frémit, il presse son cheval,
Il tient dans ses bras l’enfant qui gémit;
Il arrive à sa maison avec peine, avec angoisse:
L’enfant dans ses bras était mort.
Tout cela finit par ressembler à une pièce montée, l’enchaînement des idées, le présent et les souvenirs, la musique et la littérature, et c’est souvent dans cette confusion à peine contrôlée que j’écris, parce que je sens qu’il y a une espèce de logique du dépareillement, une harmonie du bric-à-brac dans ce que je suis et dans ce que j’écris. En règle générale. Après tout ce n’est pas plus divers qu’une main gauche et une main droite au piano. Ça marche de concert. Enfin je n’ai jamais rien prouvé, moi, et tant mieux: restons comme la Symphonie inachevée, qui vécut muette plus longtemps que son auteur syphilitique — elle n’est jamais, pour ma fille, car nous l’avons maintes fois écoutée cette semaine, que le thème du sorcier Gargamel dans Les Schtroumpfs.
Cette attirance pour les empilements de mauvais goût, comme la pendule dans les premières pages de Sylvie: "Au milieu de toutes les splendeurs de bric-à-brac qu'il était d'usage de réunir à cette époque pour restaurer dans sa couleur locale un appartement d'autrefois, brillait d'un éclat rafraîchi une de ces pendules d'écaille de la Renaissance, dont le dôme doré surmonté de la figure du Temps est supporté par des cariatides du style Médicis, reposant à leur tour sur des chevaux à demi cabrés. La Diane historique, accoudée sur son cerf, est en bas-relief sous le cadran, où s'étalent sur un fond niellé les chiffres émaillés des heures. Le mouvement, excellent sans doute, n'avait pas été remonté depuis deux siècles. — Ce n'était pas pour savoir l'heure que j'avais acheté cette pendule en Touraine." J’ai souvent donné ce texte à lire à mes élèves, comme rêverie (pour moi), et comme exercice (pour eux) visant à repérer les balises textuelles de la description. On finissait par dessiner la pendule au tableau. Il y a tant à dire sur la droite du tiret… C’est bien comme cela que j’aime à dérouler mes phrases, en guettant la bifurcation, comme poser le pied sur la dixième marche et le perdre soudain, se découvrir ailleurs mais dans la continuité de la marche, on n’est pas tombé, on marche ailleurs. Je me souviens aussi de cet essai sur Sylvie: l’auteur affirmait que la dernière page constituait le première exemple, dans la littérature française, de mauvaise foi narrative. C’était frappant, le narrateur vous traite un peu à la légère: "J’oubliais de dire…", comme ça, dans les dernières lignes de la nouvelle.
Je disais que la seule affaire sérieuse, c’est la poésie, et me voilà à parler de construction narrative. Peu importe, je n’ai pas grand-chose à dire sur la poésie, puisque j’en fabrique. Les poèmes disent assez. La lecture de Meschonnic m’aura en tout cas remonté le mécanisme du je et du moi.
Je est là:
La ville se comble de frustrations, les drames sont à tous les coins de rue, on a même apporté un sable noir pour habiller les trottoirs le temps d'une saison. Moi, je décline toutes les offres de repos, seul m'attire le déclin. Chercher des itinéraires de soleil, je n'ai même pas le courage de faire semblant: des ballons crèvent stupidement dans les mains des enfants — cet été je n'aurai pas mangé un seul fruit d'été, mais je soupire la rumeur de tes phrases: dans la somme de tes sommeils, sans effort, chaque nuit sécrète un lendemain, nuit après nuit — puis je serai fille.
Et là:
Benoit, béni Benoit, Saint Benoit, qui es-tu, aux parfums de Russie, je ne te connaissais pas, les mots tournaient rue Guy Môquet, il y avait un drôle de café aux couleurs de fruits, je me promenais avec Le Piéton de Paris et je lisais un texte sans inspiration ni intention, et tu me demandais en m'offrant un verre, et tu souriais, et je ne sais même pas la couleur de tes yeux, je ne sais que leur lumière comme flammes jumelles balancées aux souffles de cigarette et de vin rouge biologique, tu me demandais, et sur le trottoir gravé de fatigues les derniers clients s'attardaient en rires de fin de soirée, je ne sais plus ce que tu me demandais, puis tu courais au vent frais de la nuit, et tu volais au-dessus des passages piétons et les voitures et les scooters s'arrêtaient, ta veste d'équitation aux boutons dorés, vaguement ouverte sur ton cœur effaré, nous courions rue Guy Môquet un soir de septembre.
(Celui-là a presque deux ans, mais je n’en changerai pas une virgule. Quand même, les "flammes jumelles", piquées à Ronsard sans doute — mais sans volonté de faire archaïque, j'en suis sûr —, et l'expression "gravé de fatigues", peut être dans Le Piéton de Paris justement.)
Et:
Sur le chemin de la trombe, la rutilance des boutons d'or, la vaste friche du jardin paternel en mer de larmes commué, l'inquiétante pauvreté du voyage, l'écrasement fécond à chaque seconde et le coup de partance, l'à-la-ligne décoratif des poèmes d'à-peu-près, la responsabilité-couperet à la commissure du discours, l'inconséquence de tout cela, cette rageuse figure où tout un monde divise la tristesse des yeux perdus, le remuement anal et l'hécatombe des sens, les lèvres roses, si roses d'une jument qui passait par là, l'oubli maîtrisé des tâches quotidiennes, les mains rassurantes dans les poches garnies de presque rien, les retournements de situation comme on s'écroule sous un corps dense et mat, frappements orgiaques d'une nuit vraiment noire.
Ce que je vis dans la stupeur de tout cela, je mangeai la fumée de quelques cigarettes moribondes pendant qu'un chat miaulait d'abandon puis sous le bruit des voitures, pauvre sol fracassé, lèvres closes maintenant, lèvres d'encre noire. Les arrestations se multiplient depuis le réchauffement de la planète, la distribution des mauvais rôles, les coups de scalpel, la médecine de l'âme, la facture des corps contemporains, la chirurgie expiatoire où l'on vous rapièce un morceau de cervelle ni vu, ni connu.
Et aussi:
J'aime livresquement et plus encore en animal, je n'ai pas trouvé mon maître et ne suis le maître de personne. Hypothèses des sens ou la vie tremblée, lendemain fébrile d'avoir trop bu: on se renifle en chiens de faïence et le chien liquéfié se meut en esclave. Mes coutures invisbles se défont peu à peu, l'après-midi me souille d'accroupissements silencieux, attentats répétés dans les crevasses de ma bibliothèque affective.
Trépas aristocratiques, cavernes encombrées, vermoulures de la chair: l'antique glas sonne l'extase des chairs laiteuses et la puissance des noirs profonds. Conversation dominicale dans le fouillis d'un appartement: bohémiens en partance, aveugles équilibristes. La pointe du récit n'advient jamais que dans le relâchement des nerfs, qui ne se dit pas.
L'avenir s'use à mesure que je me dévore. On est libre de caresse, libre de feu. On continue de creuser le sillon humain, parfois on dort à même la terre. La nuit ce sont poussières d'ange et fleurs de vertu: on n'ignore plus rien du vaste désordre.
C’est un peu long, mais je me relis, c’est compréhensible. D’ailleurs, le début d’un autre, récent, où l’on retrouve la pendule, et la musique et la littérature, etc.:
On se mettait à table au moment du Cire die mais ça n’avait rien de sinistre je crois. La poupée avait pu danser la valse, la plus belle de toute la littérature: elle se démantibule si facilement, on lui passe une large culotte inadaptée, la manche gauche se découd, la tranche fracassée, il n’y a rien à faire, et la tête mal vissée pendule bêtement.
— Moi se disperse dans mes notes, mais c'est anecdotique.
Lien permanent | Tags : art poétique, journal intime, musique, littérature, schubert |
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