mercredi, 15 avril 2009

La plus belle vie de ma vie

Ce serait, ce ne serait pas une parenthèse, c’est ma maison, j’ai mis mes affaires dedans (la maison figurée par l’espace de contorsion sous les claviers où se nouent de longs câbles noirs), on dirait que les aliments n’ont pas le même goût (tu as raison : l’air est plus frais ici), le porte-cigarettes, le miroir de poche, les feuilles pliées en quatre et les dessins du matin, circonvolutions à main levée, arcs-en-ciel, escargots, étoiles, fleurs, attendre la fin du dessin animé, puis le bain, j’ai décidé de rester que ça vous plaise ou non (je monterai vous voir tous les matins, et rappelez-vous qu’il faut se lever à sept heures précises), parfois c’est le vous quand elle était la princesse et moi le prince (c’est pour de faux tu sais bien), la petite fille allongée, sourire léger (deux petites princesses endormies rêvaient aux merveilles que leur réservait le lendemain), le tapis déplié maintenant, je dors dans une petite cabane, je mange mon papa, et toi aussi tu me manges,

j’ai beaucoup renversé je dois dire, la bouteille de Coca-Cola sur la table de la cuisine, les débordements rouges de la ratatouille sur les plaques électriques, et avant encore l’eau des cheveux d’ange dans la petite casserole, je n’y arrivais pas, j’épongeais, rinçais l’éponge, recommençais, oh non mon père il va passer sa vie à ça à faire le ménage, j’expliquais que j’avais travaillé toute la journée, et la fatigue, me rendais compte qu’elle aussi, je croyais qu’elle était en vacances mais non, elle était à l’école et précisait en moyenne section, et : moi j’ai du boulot comme toi, puis le train Valenciennes-Paris, mais on sortirait, après on va aller à la Tour Eiffel après manger, après que t’auras mangé, le futur antérieur, le bon usage, les petites histoires de la cour d’école : elles disent qu’elles sont mes copines mais elles font tout le temps des blagues à moi, elles mentent, non tu mens, les histoires des chats : Galathée mange de l’herbe, Hector fait des bêtises, et à propos des chats, pourquoi donc : quitter c’est pas disputer et disputer c’est pas quitter, tu sais dans un rêve j’ai vu une grande maison et dedans il y avait toi et maman, et vous étiez mariés, et vous dansiez, et il y avait aussi mamie Cécile, et il y avait un canapé brillant et une télé brillante, et toi t’étais brillant, je te mange,

les couloirs du métro, peur qu’elle tombe à chaque pas, dans la rue elle tourne autour des poteaux, deux ou trois tours, papa attends-moi, des coups de sac sur la tête, oh excusez-moi, et à nouveau un coup de sac, trouver un siège sur le quai, République, je pousse mes pieds sous le siège à cause des coups de balai, je ne me lève pas, le balai décrit un demi-cercle autour de moi, c’est lui mon papounet, l’homme ne relève pas, c’est lui mon papounet, je ne vois que ses vêtements, des genoux aux épaules, mon papounet c’est celui qui fait le ménage, et puis : mais non c’est toi, je rigole !, ah j’allais dire, t’allais le dire ce que je viens de dire, ah bon ?,

elle disait, nous revenions de la gare, rue des Ardennes, c’est le plus beau jour de ma vie et c’est la plus belle vie de ma vie !,

je suis pas en vacances mais je me dirais !,

la Tour Eiffel elle est plus belle que toi !,

Emma elle est jalouse parce que t’es le plus gentil des papas !,

je mange mon papa !,

papa est-ce que je peux mettre Figaro dans ton sac ?, je le reprendrai quand on sera à la Tour Eiffel,

pourquoi il y a une dame et une dame et puis une dame et un monsieur ?, pourquoi le monsieur il a un costume blanc ?, c’est une publicité, c’est pour que les gens achètent des vêtements, et t’aimerais bien avoir un costume blanc comme le monsieur ?,

qu’est-ce que t’écris ?, des histoires, je prends des notes, t’écris ce que je dis ?, parfois, et aussi quand je te fais des bisous des caresses et des câlins, tu vas l’écrire aussi ?, j’écris que tu veux me manger !, oui mais c’est pour de faux tu sais bien !,

on avait dit qu’on se retrouverait sur le parvis, devant la manifestation, Yves-Noël était là, chapeau noir et cheveux blonds, les Tamouls nombreux, les banderoles, la masse, sept mille morts, deux mille morts en deux jours, zone de sécurité, viols, avortements forcés, on demande que la guerre s’arrête, que notre peuple ne s’éteigne pas, la tour Eiffel illuminée, scintillante à vingt-trois heures comme une nuit d’hiver, un marchand s’approchait de nous, Clélie me lançait un regard entendu, j’avais promis de racheter une petite Tour Eiffel lumineuse, le vendeur donnait son prix, Yves-Noël doublait le prix, dix euros, le vendeur prenait le billet et repartait, revenait cinq minutes plus tard, nous donnant chacun un porte-clé, petite fille au bord du précipice, et quelques mètres en-dessous le studio de Chaillot où Yves-Noël avait travaillé toute la journée, j’avais dit Yves-Noël son métier c’est faire des spectacles c’est un beau métier, et Clélie : moi quand je serai grande je voudrais être maîtresse pour donner des images et punir, je gardais un bras autour de sa taille, elle voulait s’approcher du bord, n’avait pas le vertige, c’était le spectacle du soir, Yves-Noël cherchait des figurants, peut-être des manifestants puisqu’ils étaient là justement, il suffirait de leur ouvrir la porte du théâtre,

plus tard on se partageait une crêpe et Clélie buvait ses premières gorgées de Coca-Cola, on était assis sur une marche et on regardait un garçon dansant avec un caddie sur le marbre du parvis, figures improvisées, Clélie se demandant où était sa maman, moi pensant au ballet des caddies dans le dernier spectacle de Jan Fabre, le Danube Bleu en images de parking de supermarché, et ce titre, L’Orgie de la tolérance, là, ce soir, au milieu des Tamouls, puis Clélie dansait au milieu d’un carré de marbre sombre, au milieu du parvis peut-être, elle m’appelait, me montrait quelques exercices appris dans son cours de danse, échauffement, rotations de la tête, épaules, bassin, l’un en face de l’autre, les mêmes mouvements, quelques minutes,

puis on repartait, on s’endormait à la lumière de la petite Tour Eiffel en écoutant Pierre et le loup,

en somme chercher les idées : humer, écouter, prendre au vol.