vendredi, 02 octobre 2009
De la couleur des hommes
I
Sortant du bureau je descends comme à mon habitude la rue de Bellechasse, et pour la première fois, en l'écrivant, je comprends ce nom de rue quotidien, les rites d'un autre temps, et ceux du temps présent: livreurs du matin, voitures ministérielles et cars de CRS de l'après-midi et du soir, et les manifestations du jeudi, les noms de tous les ministres scandés et le ras-le-bol repris par la foule, mais aujourd'hui bizarrement les sans-papiers n'étaient pas là et sur la terrasse du sixième étage il n'y avait plus que la contemplation suspendue des toits vénérables des hôtels particuliers de la rue de Grenelle, et au loin le clocher de village de Saint-Germain-des-Prés dans le ciel bleu-gris et le soleil déjà frais de l'automne. Au lieu de prendre le métro à Solférino je remonte à pied le Boulevard Saint-Germain car ce soir je vais au Théâtre de Nesle, et je passe devant les boutiques de décoration, ou peut-être dit-on design, chaises d'imposture en plastique transparent ou de toutes les couleurs, épure de la marchandise portée au rang d'art, trompe-l'oeil clinquant pour porte-monnaie désoeuvré, puis c'est L'Ecume des Pages et déjà on entend toutes les langues et l'anglais surtout, "you know it's called Café Flore", et j'arrive effectivement au Café de Flore, puis les Deux Magots, et comme je traverse, un homme devant moi croyant avoir échappé à la mort frappe violemment d'une main blanche qui je suppose comme les miennes bondit toute la journée sur les touches d'un clavier l'aile muette d'une voiture qui passait par là. Celui-là, je me dis qu'il est déjà emphrasé - mais alors je n'ai songé ni à l'aile muette ni à la main blanche ni au désoeuvrement ni à l'imposture.
II
Je ne croise pas les scabreuses brunes haut-jarretées que je lis plus tard dans Les Vies des frères Backroot et je préfère encore le présent invincible au pays où l'on crucifie des lions au passé simple. Plus loin aux grilles vertes sont accrochés quatrains manuscrits et peintures multicolores d'un vieux poète indien à peau cuivrée, barbe et cheveux blancs, prince exilé qui veille toute la journée sur ses fragiles papiers, et l'exposition se termine par la lettre du maire de Paris autorisant amicalement dit-il l'homme sans ordinateur et sans téléphone portable à présenter son oeuvre aux passants du sixième arrondissement, qui commence par une citation de Constantin Cavafy: "Si tu ne peux façonner ta vie comme tu le voudrais, tâche au moins de ne la point avilir par de trop nombreux contacts avec le monde, par trop de gesticulations et de paroles. Ne la galvaude pas en la traînant de droite et de gauche, en l'exposant à la sottise journalière des relations humaines et de la foule, de sorte qu'elle ne se transforme ainsi en une étrangère importune". Puis je ne comprends pas, c'est lui qui l'écrit, le poète au profil de seigneur: "quand vous êtes hors du monde vous gênez le monde". Nous parlons un peu, il me souhaite bon chemin.
III
Un photographe tonsuré rentre à l'hôtel de Nesle et de longues étudiantes en tee-shirt malgré la froidure passent dans la petite rue: on ne croise pas un Noir ici, on les croise le matin au métro de six heures trente puis dans les sous-sols et dans les bureaux vidant les poubelles et désinfectant les toilettes. La terrasse du café de Nesle baignée de lumière jaune se dépeuple de ses intellectuels bilingues: il y avait, posés sur la table d'à côté, poèmes sans doute, découpés soigneusement et collés, gondolant les pages lignées d'un petit cahier d'écolier. Petite fille sort du bain pour me répondre au téléphone, me dit avoir chair de poule et s'être brûlée personne ne sait comment, que je vienne la chercher demain soir et la vie quotidienne, comme elle va, nouveaux rideaux verts dans sa chambre, nouveau plaid vert, petit hérisson, peluche verte, et feignant de croire que tout est vert chez elle en Normandie, je lui demande si elle est verte elle aussi: "Mais non, je suis de la couleur des hommes moi". Je n'aurais pas imaginé, petite fille de cinq ans, cette conscience-là, grelottant dans la salle de bain, comme on se manque, petite fille tu es parmi les hommes.
IV
Chronologie des événements comme cette vieille pendule de la Renaissance qui ne vaut que pour la complexité insensée de sa dégoûtante décoration plus dégoûtante qu'une pièce montée de mariage, mécansime arrêté depuis si longtemps qu'on rêve le temps depuis plusieurs générations, et ce maussade chef-d'oeuvre anglais où quelques comédiens miment avec application des émotions de papier autant que le néant des mots absentés, quand un Hippolyte de débile complexion échoué au milieu de sachets de chips et paquets de bonbons brandit chaussette pour se moucher puis y glissant main droite la glisse sous caleçon et mouvemente frénétiquement en écoutant les informations de guerres et de viols son sexe restant mou comme font les sexes au théâtre, puis Phèdre cette vieille putain renifle et ramasse chaussettes sachets de chips paquets de bonbons et se pend accusant son beau-fils qui entretemps l'avait laissé glisser ses lèvres vieilles sur son sexe et boire sa semence de lui avoir transmis une maladie sexuellement transmissible - plus tard, le Pont-Neuf aux couples enlacés, une fille siffle un garçon comme les garçons sifflent les filles, et des corps pantelants croisent encore d'autres corps imaginaires.
V
Epilogue dénouement, à la pluie entrerompue on se rue dans une bouche de métro, syntaxe des événements et syntaxe des phrases, syntaxe du monde mais on abuse du mot monde. Que déchiffre-t-on à la surface du texte que l'épaisse langue, les mots-mondes entrevus et les syncopes de conscience, et chez moi ahuri le corps encore dégoulinant entre les draps noirs, comme les pages de mon carnet replié je m'abandonne quelques heures, nocturnes oraisons, combinatoires secrètes. Aujourd'hui informé plus que de coutume je vais continuant, agençant quelque chose comme la réalité et la profusion des mots et des choses, des grimaces et des visages livrés à la rue, perles ajoutées à l'ordre de mon vivant chapelet.
lundi, 03 août 2009
Jeter une pièce
Un petit mot, comme on n'arrive pas à se voir et que je pars après demain...
J'ai passé toute cette dernière période très en solitaire, ne voyant quasiment personne, le week end pareil. Cela s'est imposé comme ça. Pas d'énergie pour me confronter, mais pas de déprime non plus. Besoin urgent de vacances, oui.
J'imagine que ta lecture à Avignon s'est très bien passée, que tu en as tiré une bonne expérience et que tu as eu quelques retours, positifs.
J'ai lu ton texte presque tout de suite. Je suis sincère: je doute un peu de sa théâtralité, si c'est vraiment intéressant de l'entendre sur scène et de le voir... mais on peut tout faire avec la mise en scène. Je le considère plutot comme quelque chose à lire silencieusement.
J'ai beaucoup aimé le titre et les premières pages, jusqu'au moment où la fille commence à parler de ses expériences érotiques, à partir de là quelque chose s'affaisse, s'alourdit. Je lis mais je sens trop la lettre, la narration, la page privée - j'ai reconnu certains passages du blog, donc je ne suis pas tout à fait détaché comme lecteur. J'ai eu l'impression que tu avais collé un peu en vitesse des morceaux hétérogènes. Le début est très fort... mais ça ne tient pas la route théâtralement parlant. Enfin, pas encore... trop introverti pour la scène, c'est de la pensée.
Peut-être aussi beaucoup de citations au début, mais ça ne dérange pas tant d'autres, je suppose.
Enfin, je l'ai lu une fois, sans m'arrêter.
Peut-être qu'après la lecture tu as trouvé des trucs, des possibilités de retravailler l'ensemble.
Bon, moi j'ai carrément jeté à la poubelle une pièce, la version modifée de Prince d'amour que je croyais pouvoir améliorer... tant de mois pour m'en libérer, à la fin, j'en ai sauvé quelques rares passages pour les mettre dans un tiroir et m'en servir ailleurs. Je vais reprendre Si ample soit la plaie. J'aime retravailler (quand rien de nouveau m'appelle) et cultiver l'espoir de mieux faire avec le temps.
Donne-moi de tes nouvelles, et prends toujours mes avis de mauvais public comme une affaire de goût.
Nos conversations me manquent.
tu es un homme marié maintenant (!), et moi je vais retrouver ma moitié tant délassée.
je t'embrasse,
Fab
Cher Fabrizio,
Content de te lire! Le retour à Paris a été un peu gris pour moi, après tant de soleil et de paresse dans le Sud. Je n'ai rien vu à Avignon: nous (Clélie, Yves-Noël et moi) avons passé une semaine près du Pont du Gard, et ma seule tentative in s'est soldée par un échec: refoulé à l'entrée du théâtre où je voulais voir Ode maritime! L'anecdote est amusante: Yves-Noël avait fait des pieds et des mains pour obtenir une invitation (c'était complet tous les soirs évidemment), mais quand je suis arrivé sur place et que j'ai dit que l'invitation était en fait pour moi (qui? qui est-il celui-là?), je me suis fait, oui, refouler. Je n'ai pas osé brandir la lettre qu'Yves-Noël avait écrite à l'attention de Claude Régy au cas où j'aurais des difficultés à entrer car on n'en était pas là: je me suis retrouvé anonyme et provincial comme au bon vieux temps (il n'y a pas si longtemps d'ailleurs).
Ma lecture, bof finalement... Ca m'a obligé à travailler sur la longueur, plus que d'habitude. J'ai collé quelques textes de mon blog, comme tu l'as remarqué, et tu as raison de dire que ce serait plus adapté au silence de la lecture. J'entendrais bien ces voix dans une pièce radiophonique, des voix qui parlent à l'oreille, directement. J'ai fait ça très vite, il y a donc encore beaucoup de travail, et l'envie de continuer. Les citations du début, je les ai enregistrées, et superposées: on entend, pendant quatre minutes, deux, trois ou quatre textes simultanément, avec des volumes différents, si bien qu'il y a toujours un texte mis en valeur pendant que les autres sont en fond sonore. Il y a beaucoup de mes obsessions dans ce texte, mais je ne sais pas encore quelque forme (longue) leur donner. Je ne prétends pas appeler ce que j'ai fait pièce de théâtre. C'est un texte, et il y a un dialogue... Pour ce qui est de la théâtralité, c'est vrai que j'ai gommé tout ce qui pouvait la faire apparaître trop clairement. Yves-Noël m'a dit aussi que le texte lui posait problème, théâtralement. Il faut continuer, voilà tout, avancer! Quitte à jeter quand il le faut, comme tu me le dis.
Je me suis essayé à une nouvelle forme: le diaporama. Textes, images, et bientôt le son je crois (voix, musique). Je ne sais pas si tu peux lire Que c'est triste (bordel) ou l'amoureux que j'ai mis sur mon blog il y a quelques jours... Ce nouveau support me permet de guider la lecture, de jouer avec le temps de lecture en choisissant la durée de chaque diapositive, de rendre concrètes mes chère ellipses avec des pages blanches et des écrans noirs... Bref, il y a matière pour moi, c'est excitant!
Nous nous retrouverons à la rentrée, promis! En attendant, profite bien de l'Italie.
Je t'embrasse,
Pierre
PS: Joli lapsus final, à la fin de ton mail: délassée/délaissée...!
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lundi, 08 juin 2009
Déplacement du problème
Yves-Noël Genod par Yves-Noël Genod c'est fini. On disait "par" et non "de", je ne sais pas pourquoi, il y avait eu aussi "versus" dans un article. Pourtant tous ces titres accumulés dans les carnets. Ce soir on assistait à la répétition générale des Déplacements du problème à l'Ircam, salle grise, sorte d'auditorium, cube souterrain de métal froid, exercices oulipiens, disparition des "s" et des "p" dans un discours au micro, modalisation, doute, nuance, échos précédant l'émission des sons, combinaisons du quotidien sur de vastes tableaux abstraits aux rectangles blancs, noirs et gris, comment les carrés de couleur de Mondrian pourraient déplier l'ordre des jours, simple chronologie des cycles organiques, horloge du coeur ou de l'estomac, comme comprendre enfin ce qu'on fait ici-bas. Il y a cette comédienne aux cheveux longs d'un côté, rasés de l'autre, elle fait un plan sur un tableau blanc, dit "aller là", une croix sur le tableau, là, dire "là", schéma de présence, là, peut-être ailleurs, déplacement du problème, comme réunir à nouveau Kate et Felix, New-York et Berlin, pour un soir, peut-être deux, "ou pas" disaient-ils systématiquement dans les Déplacements du problème après chaque assertion, déplacer les corps, émouvoir, commencer le spectacle par un final, Felix a repris l'avion, au restaurant Yves-Noël me demandait de l'imiter quand il parle français dans le spectacle, "je me demande si j'ai touché mon chômage" disait-il après s'être brossé les dents et rincé la bouche à la vodka,
quelqu'un avait vu une référence à Narcisse et Echo: Felix et Kate, lui se mirait dans un seau bleu, y plongeait la tête deux fois,
alors la prochaine fois ce serait Venus & Adonis, costumes élisabéthains, velours noirs, robe lourde, corps de silence dans le clair-obscur d'une ampoule électrique, notes d'une partition perdue sur ma flûte de plastique, texte absent encore, jouer le mythe dans les costumes et avec les artifices de l'époque contemporaine, en somme continuer de déplacer,
il y a cette image qu'aime Yves-Noël: "cher enfant, puisque je te tiens enfermé dans cet enclos de pâle ivoire, que je sois le parc et tu y seras mon chevreuil, pais où tu veux, sur les collines, dans le vallon, broute mes lèvres et, si ces collines sont trop arides, erre plus bas où sont les sources charmantes",
chez Marlène on s'était allongés sur un lit, on voyait le Panthéon depuis le balcon, il pleuvait soudain, des hommes s'embrassaient sans peur parce qu'ils étaient hétérosexuels, on passait des chansons, l'air du temps, et soudain le génie, Pergolèse, Schubert, Mozart, La Flûte enchantée,
les combinaisons amoureuses,
combinatoire amoureuse,
Carte du Tendre,
"les mots ont été dits, et les souffrances n'en ont été que plus grandes", embarras de la conscience, embarras du langage, et tous ces livres que je ne lirai pas,
Shakespeare écrit Venus & Adonis en temps de peste parce que les théâtres sont fermés,
effacement du doute,
"what can we do?", disait Kate, "we must live our lives, we shall live our lives", et puis "we shall rest, we shall rest, we shall rest", alors quel repos?,
probabilités de présence, être là, faire sentir qu'on y est, au restaurant on regardait à travers la fenêtre, les hommes comme fourmies, le bitume constellé de gouttes de pluie, la vie comme une permission de conscience, parenthèse fragile dans l'inconscience du monde, folie du verbe, "homo bulla", l'homme est une bulle écrit Erasme,
finalement personne n'avait dit le texte d'Erasme, mais Felix faisait des bulles,
et il y a surtout cette phrase, quelque chose comme "c'est cet être qui machine de si profonds désordres et pour les passions duquel ce monde est trop étroites".
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lundi, 01 juin 2009
Coeurs publics, poubelles sentimentales
Comme tous les soirs j'écoute Venus & Adonis de John Blow, décidé que je ne dormirai pas cette nuit, transits, transitions, états et humeurs, il y eut des éclairs sur l'autoroute, gouttes lourdes sonores sur le pare-brise, peau caramel, Estelle me rejoint au Jaurès Café, tagliatelles tièdes et trop dures, on parle des psys, et les amours les amants, deux Arabes sur un banc commentent notre passage devant eux, sur le chemin vers chez moi, le long du canal, Estelle me dit qu'elle est parano, je dis non, ils ont dit que je suis gay, j'ai entendu le mot, comme dans le spectacle d'Yves-Noël Mohand parle en kabyle et soudain fait entendre "avec espoir".
Je donne un gilet noir à Estelle, on reste quelques minutes chez moi, elle commente les photos que j'ai collées au mur, au-dessus de mes claviers, je lui montre celle de Renato qu'elle connaît déjà, puis celle de Xavier, elle me dit que Laurent lui ressemble. A la cave c'est le tri, les grands sacs poubelles sombres, amas de chaussures, foulards, je pose un boa prune sur un crâne humain, perruque absurde, vanité, on parle d'Hamlet. Les sacs entassés dans la voiture, dans la rue je me lave les mains avec de l'eau de source, la bouteille dans laquelle Clélie a bu ce week-end.
Impasse de l'Astrolabe, une dame s'impatiente parce que je me suis garé devant la porte d'entrée de son parking, je m'empresse de dégager la place, deux énormes sacs abandonnés contre le mur, le temps de la manoeuvre, je repars avec les sacs triés pour la brocante du 13 juin, délestage, oripeaux des années où l'argent coulait à flots, insouciance, les nu-pieds qu'à retrouvés Estelle, elle les a chaussés immédiatement, "ça fait du bien de te dire tout ça", dans la voiture on parlait du calcul dans les relations amoureuses et amicales, calculer, se rassurer, se protéger, fuir la solitude, et toujours la même question: que faire de sa vie?
En repartant de chez Estelle je me perds encore une fois, cherche le périphérique et me retrouve aux Invalides, enfin rue de Rennes, Boulevard Saint-Germain, Saint-Michel, place du Châtelet, Gare de l'Est, la fourche où Yves-Noël bifurque à gauche quand nous revenons en vélib' vers nos quartiers Nord, puis Jaurès, Ourcq, je me gare dans la rue parce que j'ai perdu le bip du parking souterrain.
Chez moi j'ouvre les sacs du week-end, trie, range, jette, en même temps j'ouvre d'autres boîtes, consulte mes mails, le blog d'Yves-Noël, découvre Xavier sur Facebook, je suis son deuxième ami, le premier étant son mec, je les vois s'embrassant sur une photo, il y a aussi Lucien qui cite sur Facebook une phrase d'un mail envoyé à Yves-Noël par Nicolas Marchand: "Lucien Fradin cite Nicolas Marchand (qu'il ne connait pas mais qu'il a lu sur la page du "Dispariteur") : comme si parfois il fallait tout simplement changer de langue pour changer de perspective." (Dans le spectacle Felix récite un mail de son père qui se demande si son fils a disparu, s'il est mort, parce qu'il n'a plus de nouvelles, Kate-Suzan raconte en américain que son boyfriend l'a abandonnée d'un vulgaire "bye-bye" après l'avoir enduite de beurre, et Mohand parle en kabyle, on ne comprend pas, on ne sait pas ce qu'il dit, je lui ai demandé un jour ce qu'il chantait, il m'a parlé de la guerre d'Algérie.) Guy Degeorges n'écrit pas un article, mais un mail intitulé Juste un E-mail à Y.N.G., il a lu le blog d'Yves-Noël, et naturellement opte pour la forme épistolaire, qu'on lit sur son blog critique, sur le blog d'Yves-Noël, et sur Facebook. Jean-Pierre Céton est revenu voir le spectacle, écrit lui aussi un mail, qu'il envoie à Yves-Noël, et qu'il publie sur son site, en complément de l'article qu'il a écrit il y a deux semaines.
(Je reçois un mail: "J'ai discuté avec François pour l'habituer progressivement à l'idée qu'il vous verra sans doute moins souvent, Clélie et toi, avec les mois d'été et l'éloignement prévu de Clélie. Cela ne sera pas évident pour lui, mais la vie est ainsi faite... En attendant on a passé un excellent week-end. Bonne reprise, je t'embrasse, Papa.")
Après je vais aux poubelles, ce sont des poubelles de riches, trois couvertures écrues, une beige, un plaid à carreaux, un immense tapis ou une jetée de lit ou une sortie de bain pour géant bleu flamboyant avec des motifs floraux ton sur ton, un foulard rouge un foulard noir, une grande boîte Vuitton marron, un sac Balenciaga brun rouge où je trouve une paire de chaussettes neuves, rouges comme un cadeau de Noël, un petit livre usé avec je crois des écritures arabes, quelque chose comme un livre de prières, mais peut-être est-ce de l'hébreu, je ne sais pas, je l'ai ouvert une seule fois.
Couleurs, non-couleurs, "je ne sais si tu dors déjà alors bisou dans le gris le noir ou le blanc", et moi de répondre: "bisou dans la fumée" comme le hors-temps à la fin du spectacle, la vaste chemise blanche de Felix, silhouette dessinée par la lumière, épée dans la fumée prisonnière, lumière comme un duel matinal, corps-à-corps dans le vide de l'autre, arme brandie contre quoi, épuisement de soi, reflet échappé.
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samedi, 23 mai 2009
The biggest french pig ever
"He is the biggest french pig ever, I can't believe it", on se retrouvait sur le quai, Kate et Felix épiloguaient sur l'incident, et plus loin Yves-Noël, Rémi, et cette dame, cette femme, je ne sais comment dire, qui accompagnait Rémi et qui ne m'avait pas été présentée, danseuse, écrivain je crois. Plus tard, dans le métro, Yves-Noël remarquait ses chaussettes dépareillées, l'une grise, l'autre rouille, et un homme assis à côté d'elle suivait la conversation, visiblement amusé. On avait parlé des chaussures de Kate aussi, Martin Margiela, cuir clair et souple, mais impossibles à décrire.
Il y a toujours ce moment, dans la première partie, où Kate s'essuie les pieds d'un air dégoûté avant de chausser ses santiag, la culotte est tantôt rose tantôt impression léopard. Le moment où elle ramasse le soutien-gorge de Marlène et dit au public "c'est pas à moi" (rires). Et aussi: "c'est ma secrétaire, j'aimerais vous dire qu'elle est bien mais c'est pas vrai, c'est tellement dur de virer les gens en France".
Il faut dire que Felix avait un ticket de métro mais qu'il ne l'avait pas utilisé, s'était faufilé derrière Kate comme un black du neuf trois vous demande s'il peut passer avec vous, et vous sentez un corps étranger derrière vous, mais là Kate ne s'était rendu compte de rien, et le contrôleur lui était tombé dessus, Felix, il a failli passer la nuit au poste, le billet de cinquante euros qu'avait fini par tendre Kate l'avait sauvé. "If I had been alone and not drunk, I would have run away", il aurait bondi comme il le fait dans le spectacle, le contrôleur n'aurait rien pu faire.
Ce matin Yves-Noël disait qu'il faudrait encore lutter, les techniciens avaient mis des gélatines sur les Svoboda, question de sécurité, une ampoule avait éclaté mardi soir au cours de la deuxième partie, morceaux de verre répandus sur le plateau, mais avec les gélatines la lumière était moins dorée maintenant, c'était moins beau, alors il faudrait négocier.
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mardi, 19 mai 2009
Le réseau Chaillot
lundi, 11 mai 2009
Yves-Noël Genod au Théâtre national de Chaillot
| Heure de début : | dimanche 10 mai 2009, à 20:30 |
| Heure de fin : | samedi 6 juin 2009, à 20:30 |
| Lieu : | |
| Adresse : | 1 place du Trocadéro 75116 Paris |
| Ville : | Paris, France |
| |
| Téléphone : | 0153653000 |
| Adresse électronique : |
Description
"Les grands intérêts de l'homme: l'air et la lumière, la joie d'avoir un corps, la volupté de regarder." Mario Rossi
Ce que nous avons fait là, c'est le résultat du mélange de deux projets - de trois, même. Le premier projet est celui déposé à la DRAC danse Ile de France et qui a été retenu, il s'agit d'un "ballet de SDF". Le second projet, qui a reçu l'aide du Centre National du Théâtre, c'est la pièce de Charles Torris et de Nathalie Quintane, Blektre. Quant au projet originel de Chaillot, celui que m'a proposé Dominique Hervieu, celui d'un solo, il n'en est resté que le titre : Yves-Noël Genod.
Je voudrais remercier les artistes qui ont travaillé avec moi, dans une collaboration particulièrement intense et aidée par la formidable infrastructure du théâtre de Chaillot : Sylvie Mélis, lumière, Erik Billabert, son, Pierre Courcelle, musique. Et, bien entendu, les acteurs que vous allez découvrir.
YNG
"Quand je me joue à ma chatte, qui sait si elle passe son temps de moi plus que je ne fais d’elle?" Michel de Montaigne
Installation lumière : Sylvie Mélis
Installation son : Erik Billabert
Musique originale et interprétation au piano : Pierre Courcelle
Textes des chansons : Nathalie Quintane
Régie lumière : Patrice Perchey
Régie son : Jean-Christophe Parmentier
Ainsi que toute l'équipe du théâtre de Chaillot
Avec : Mohand Azzoug, Kate Moran, Yvonnick Muller, Felix M. Ott, Marlène Saldana
Mise en scène et scénographie : Yves-Noël Genod
Assistanat à la mise en scène : Sébastien Davis
Dossier de presse
vendredi, 03 avril 2009
Mnm's & circensem
Je lis, relis le chapitre "Des vaines subtilités" dans le premier livre des Essais, le début du chapitre, une page, puis deux, ne lis jamais un chapitre entier, n’y parviens pas, cherche un angle, me demande quand arrêter le flux, si à force d’attendre je ne vais pas tout perdre, passer à autre chose, ne plus être capable de saisir ce par quoi le désir rôdait, alors peut-être d’abord rassembler les prétextes : Montaigne, Dusapin, c’est-à-dire Deleuze, parce que c’est Deleuze que je lis chez Dusapin, Cioran, stupidement je lis dans le Dictionnaire égoïste de la littérature française que Duras "parle un français de coureur cycliste", c’était aux toilettes, souvent je lis Dantzig aux toilettes, puis c’était France Culture dans la voiture, Florence Denou chantant tard dans la nuit "j’ai du foutre plein mon cœur et des larmes plein mon cul", elle disait pour conclure "je veux être finisseuse de phrases, épouseuse de causes", et puis, sans décision, "tout est métaphore de sexe" ou "le sexe est métaphore de tout", moi je ne sais pas, plus tard une émission sur les sources de l’abstrait, voix enregistrée d’il y a trente ans, Kandinsky, Klee avançant sans jamais rien jeter, produisant beaucoup, petits formats, quand d’autres jetaient beaucoup, Mondrian, on n’avait jamais mis à nu verticalité, horizontalité pures, représentées essentiellement, elle était là l’émotion, le carré noir de Malevitch aussi, mais il manquait dix ans dans la carrière de Mondrian, dix ans après New-York, 1941 / Boogie Woogie.
Yves-Noël m’attendait à la Fondation Cartier, je ne savais pas où c’était, remontais en Vélib’ le boulevard Raspail, rectiligne, septième, sixième, quatorzième arrondissement, guettant le numéro 261. Yves-Noël m’expliquait, transparence du bâtiment, structure métallique, les oiseaux se cognant contre parois transparentes, jonchant le sol, architecture aérienne et meurtrière, majesté et modestie, compromis, équilibre, rectangle d’artificieuse (dirait Montaigne) nature, arbre mort en effigie de bronze qui sonne creux (et sous la fontaine sourdant d’une branche, une grille de métal trahit le simulacre). Quand même le cèdre du Liban planté par Chateaubriand, et cet arbre taillé sans doute pendant de nombreuses années, arbre-tronc comme ces arbres décapités chaque hiver qui épaississent sans grandir, arbre maintenant aux longues branches jeunes et élancées, plus longues que le tronc, lisses et fières, partant d’un tronc vieux et ridé, arbre monstrueux rendu aux élans de la mécanique nature. On s’était assis dans le Theatrum Botanicum, parlant du savant désordre des herbes et des couleurs : dans le jardin aux senteurs de sous-bois je cueillais une ortie que je mettais à la boutonnière d’Yves-Noël, expliquant que les orties femelles ne piquent pas (je lis sur un blog que l’ortie femelle a un "port alangui qui ne manque pas de grâce", mais que "les fleurs ne font absolument aucun effort de séduction et semblent réduites à l’organe reproducteur", et Montaigne : "la foiblesse qui nous vient de froideur et desgoutement des exercices de Venus, elle nous vient aussi d’un appetit trop vehement et d’une chaleur desreglée").
La veille c’était la cérémonie théâtrale au Théâtre de la Ville, j’attendais Yves-Noël, c’était moi qui attendais ce soir-là, il y avait tous ces Asiatiques qui espéraient avoir une place (moi j’avais eu deux invitations, il y avait eu ce grand moment dans le spectacle, "fuck you vous qui n’avez pas payé vos places", "fuck you les Juifs", "fuck you les Arabes", "fuck you Barack Obama", "fuck you Jan Fabre", et Montaigne : "il est de ces subtilitez frivoles et vaines, par le moyen desquelles les hommes cherchent quelquesfois de la recommandation : comme les poëtes qui font des ouvrages entiers de vers commençans par une mesme lettre : nous voyons des œufs, des boules, des aisles, des haches façonnées anciennement par les Grecs avec la mesure de leurs vers, en les alongeant ou accourcissant, en maniere qu’ils viennent à représenter telle ou telle figure"), et comme les plantes artificieusement mêlées dans le Theatrum Botanicum, des êtres colorés passaient et repassaient, entrant, sortant, rassemblements, longues minutes de solitude puis accolades tourbillonnantes, comme cette grande femme mangeant un sandwich en équilibre sur la bordure du trottoir, les épaules tombant en avant comme une garçonne des années vingt cachant sa poitrine, et cet homme minuscule qui ne lui arrivait pas aux épaules, elle lui disait "je t’ai laissé un message", et "tu m’as raccroché au nez", et ils rentraient ensemble dans le théâtre, puis cette fille aux mollets débordants qui se rendait compte qu’elle n’était pas devant le Théâtre du Châtelet et s’apprêtait à traverser la place en murmurant "la honte, la honte", sachant qu’elle était démasquée, sourires amusés autour d’elle, géographie culturelle parisienne, tolérance, on ne dit pas aux intrus qu’ils se trompent de trottoir, théâtre du monde, tourbillon, concentration fiévreuse d’homosexuels, et Jan Fabre dit "fuck you les directeurs de festivals homosexuels" (tout dire et ne rien dire, comme ces femmes enceintes accouchant, hissées sur des caddies, accouchant de marchandises, sachets de bonbons, boîtes de conserves, bouteilles et cannettes de bière qu’elles décapsulent aussitôt arrachées à leur ventre de latex, dire la haine de tout et la haine de soi-même qui le dit, verrouiller la critique en étant son propre critique, grande machine repliée sur elle-même, système fermé, totalitaire).
Yves-Noël me présentait Christian après lui avoir murmuré à l’oreille quelques mots que je devinais sur notre relation, Christian à la moustache, en noir et blanc sur les affiches du spectacle dans les stations de métro. Avant, il m’avait présenté Catherine Robbe-Grillet, qui n’était pas parvenue à lire les surtitres et se demandait si quelque chose lui avait échappé du sens du spectacle. Et puis on avait cherché un restaurant, rue du Temple, rue des Archives, et en sortant du restaurant, Yves-Noël dansait au milieu de la salle vide devant les miroirs, s’approchait des clients en terrasse en continuant de danser. On allait rentrer chez moi, on n’irait pas en boîte, on était dans le Marais mais c’était une incursion, quelque chose d’exceptionnel (le Marais avait été mon terrain de chasse, j’avais eu un terrain de chasse). On dormirait ensemble, quelques heures d’inconscience partagée, les cerveaux sans doute comme le jardin irrégulier du Theatrum Botanicum, jardins poétiques où parfois s’épuise la volonté.
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jeudi, 19 février 2009
On vit dans un monde récompensé
Je te renvoie ton texte. Ben... J'ai quasi rien retouché. Un peu au début, un tout petit peu. Je vois pas ce qu'il y a à changer! C'est ton texte. Et il est bien comme ça.
Juste, STP, si tu le fais, ton texte, tu n'es pas obligé de dire que je suis chef de section au ministère de l'éduc! Bon, tu fais comme tu veux, c'est ton projet, mais il risque d'y avoir dans la salle des collègues du ministère de la culture. C'est toi qui vois...
Pour la musique, j'y ai passé la soirée. On verra tout ça d'main, là j'suis HS. Tu m'manques, j'suis nerveux.
Pierre
Pièce jointe
C'est pas pour les cochons !
Un conte extrasensoriel
Donc.
Kataline, moi, il m'est arrivé un truc ces derniers temps, je suis obligé d'en parler, c'est que je suis tombé amoureux d'un homme. Bien sûr, à notre époque de coming out généralisé, ça n'est pas un scoop une nouvelle comme ça, mais je t'assure que pour moi ça l'est. Je ne sais pas comment vivre ça, les femmes me manquent, je voudrais tellement que tu m'aimes.
Pour moi l'homosexualité n'est pas naturelle. C'est un fait de culture. Les femmes me manquent, je veux dire, les organes féminins me manquent terriblement...
Et pourtant je suis avec Pierre parce que je l'aime terriblement. Ah, c'est terrible... Si Pierre était une femme ou si, moi, ce serait parfait... Cet amour est parfait, je n'ai jamais aimé comme ça, sauf que Pierre est un homme, avec une bite et tout ça, quoi... comment ça s'appelle déjà ? Des bijoux d'familles, vulgairement des couilles... Sans que ça serve à grand chose entre nous...
Y a de la castration qui traîne dans l'air... Il faut laisser passer un peu de temps, mais peut-être y songer... Il en rêve d'ailleurs, Pierre... La castration, lui ou moi... Pierre, il rêve souvent quand il s'endort au bureau... (Il travaille dans un ministère.) Quand il s'endort dix minutes au bureau, Pierre rêve d'une petite bite détachée...
- Pourquoi "petite" ?
- Oh, grosse aussi bien, je n'sais pas, je veux dire qu'elle est détachée de son corps, elle est toute seule, quoi, sans corps. Et il rêve aussi, concomitamment, d'ananas. Dans le rêve, le rêve de dix minutes, au bureau ou dans le métro, assoupi, métro, boulot, dodo, il rêve qu'il suce le gland et qu'il mange des morceaux de l'ananas... C'est tout Pierre, ça...
- La nana ?
- Voilà.
Avec ce nouvel amour, j'ai honte et je me sens con. J'étais dans le train et je pensais à ce titre : "Les effacements de brutalité". Tu vois, ma chérie, ma Kataline chérie et douce, quand je suis avec lui, je me sens plus fort et quand je ne suis pas avec lui, je me sens plus faible.
Je me demande si l'amour de Pierre n'est pas un amour de convalescence, un amour qui me fait remonter (comme dit Baudelaire) au matin de mes impressions...
Le nouveau, quel qu'il soit, l'œil fixe et extatique, visage ou paysage, lumière, dorure, couleurs, étoffes chatoyantes...
Un de mes amis (page 350/51) (muscles des bras).
La forêt latence.
La forêt se range par la lumière.
La solitude est creusée, imbibée, noyée d'une eau de consolation qui n'agit que quand il est là.
Voyage en grande sexualité.
On vit dans un monde récompensé quand il est là. (Ceci n'est valable que pour moi parce que, lui, dirait qu'il est récompensé toujours.)
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