samedi, 25 septembre 2010

Escapade

Je devais être avec Clélie ce soir, mais ça n'a pas été possible finalement, c'est bien compliqué d'habiter loin d'elle, de ne pas oser prendre ma voiture qui sommeille depuis deux mois dans le parking, changer les billets de train, il a fallu quarante minutes au guichetier pour changer mes billets, je les ai comptées, il s'énervait, suait, n'y arrivait pas, son chef non plus, me disant, son chef, qu'il faudrait arrêter ces combines, que ce n'était pas réglementaire, moi je protestais que c'étaient les combines qu'on m'avait conseillées ici-même, seulement c'était la première fois depuis en un an qu'il me fallait changer mes billets, et je n'y pouvais rien, et j'ajoutais que c'était une galère de plus pour les pères divorcés. Mais le guichetier était malin, il voulait non seulement changer mes billets de train pour que je puisse partir samedi matin au lieu de vendredi soir, mais aussi me rendre de l'argent, parce qu'on passait de la période blanche à la bleue ou l'inverse. Il avait imprimé trois nouveaux billets sur les six, son chef les lui fit annuler, il reprogramma les trois allers-retours, me donna dix euros quatre-vingt-dix , m'en fit rendre un quatre-vingt-dix, suait toujours, me disait que sa colère n'était pas contre moi mais contre les autres, ceux qui me proposaient des combines pareilles. Je répétais que ça marchait très bien comme ça depuis un an que je faisais des allers-retours en Normandie, et que c'était une de ses collègues qui m'avait premièrement expliqué le procédé, auquel je n'avais alors rien compris, mais j'avais accepté, m'en remettant à sa bonne foi apparente.

Cela consiste à combiner l'aller du vendredi avec les retour du dimanche, l'aller du dimanche avec le retour du vendredi, le même vendredi, ce qui me permet d'obtenir une réduction grâce à ma carte Escapade. En clair, sur le papier comme on dit, quand je vois Clélie le week-end, je passe deux week-ends avec elle en Normandie, nous vivons même deux fois le même week-end en même temps, dans un sens puis dans l'autre, et la logique voudrait peut-être qu'ils s'annulent: le premier week-end je passe deux nuits dans le sens des aiguilles d'une montre, et le second, deux autres nuits dans le sens contraire: je pars à Yvetot, le dimanche, avant de rentrer à Paris, le vendredi d'avant. Autrement dit, je rentre avant de partir. Ce sont des nuits écrasées, je dis nuits parce que ce qui compte avec la carte Escapade, quand on part le vendredi, c'est de passer une nuit au loin, la réduction n'étant possible qu'à condition de ne rentrer que le samedi ou le dimanche.

C'est partout pareil: un mauvais arrondi ou une erreur de calcul ont parfois des conséquences fâcheuses. Un événement imprévu dans une procédure rigide met tout un système en danger. Une collègue qui avait travaillé dans le privé me racontait cet après-midi qu'une phrase trop complexe avait ainsi provoqué l'irre de son patron. Elle avait d'abord été enseignante, et à l'époque maniait encore la double négation dans un cadre professionnel qui nécessitait plus de clarté dans la rédaction: c'est ainsi qu'un jour une malheureuse double négation dans une consigné qu'elle avait formulée, mal interprétée par les exécutants, faillit faire perdre cinq millions d'euros à l'entreprise.

Ce soir quand je suis rentré à l'appartement il y avait M, que je voyais pour la deuxième fois, son joli sourire et ses lèvres comme Lucien. Soirée avec AM, sur les canapés allongés, écoutant sa musique et la mienne, jusqu'à la voix d'Eon retrouvée sur des mini-disques non titrés. Finalement j'aurais pu aller à cette soirée electro VIP, mais de toute façon je n'avais eu aucun moyen de savoir comment il faut s'habiller dans ce genre de circonstances où les institutionnels sont amenés à se mélanger à des personnalités provenant d'autres sphères.

Pendant ce temps Yves-noël est à Marseille, Renato dans le Nord.

Je ne sortirai pas non plus, il est plus d'une heure, et demain je partirai tôt pour Yvetot, mon point de chute doux-amer.

lundi, 12 octobre 2009

Paris-Yvetot, Yvetot-Paris

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mardi, 17 mars 2009

La vie comme un lavis

"Hyposulfite de sodium", octosyllabe décadent, je lis les Echappées euthanasiques de Nikola, le train a du retard, un suicide, on m’a parlé des morceaux éparpillés au bord de la voie, on voyait par la fenêtre des hommes ramassant morceaux de chair, c’est curieux comme je retrouve dans l’écriture de Nikola la langue du vide, la langue qui parle du vide, et qui en parle avec fioritures, langue baroque du tourment, et ce personnage qui n’aime pas la musique baroque, langue pleine qui parle de l’"évidement", je me souviens avoir écrit "évidement", personnage "en proie à l’en-aller" écrit Nikola, pourtant dans le train on se disait retard pas possible, quoi deux heures de vie, deux heures perdues, et les conversations roulant sur les ressources humaines, ressources inhumaines, et le flot des paroles comme on marche sur des œufs.

Ce matin je m’arrachais aux draps noirs et la cravate jetée dans le sac je partais vers la gare Montparnasse, "Pierre vous avez le slip sur la tête" me disait-on, je lisais message nocturne d’Yves-Noël qui disait "petit frère", points de suspension aussi, et Renato parlait de mon roman. Ordre du jour, ordre de la journée c’est déjà autre chose, désordres académiques, ou fondation d’une académie du désordre serait mieux encore. On parlait comme programmes informatiques infaillibles, avec nuances à la demande, tours de table comme tours d’un pays presque imaginaire.

A Nantes c’était beaucoup de verdure et odeurs d’herbe fraîche comme on oublie quand on habite à Paris, mais on devrait s’échapper un peu en fin de semaine, la voiture et la mer, conduire et se laisser conduire. Les plages normandes, le manoir d’Ango peut-être. Varengeville-sur-Mer, son manoir, son église, son cimetière aux artistes décomposés.

Je reprends les Echappées. "Lorsqu’il rentrait du cimetière, en funambule, en fantomatiques murmures, il se lançait dans la peinture explosée d’étranges fresques sur les murs de son couloir d’entrée. Son âme pouvait s’y noyer ou se perdre dans la dilution des frontières. Sa vie comme un lavis."