samedi, 14 avril 2012

Corps utopique

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 © Yves-Noël Genod

"Corps incompréhensible, corps pénétrable et opaque, corps ouvert et fermé: corps utopique. Corps absolument visible, en un sens: je sais très bien ce que c'est qu'être regardé par quelqu'un d'autre de la tête aux pieds, je sais ce que c'est qu'être épié par-derrière, surveillé par-dessus l'épaule, surpris quand je m'y attends, je sais ce qu'est être nu; pourtant, ce même corps qui est si visible, il est retiré, il est capté par une sorte d'invisibilité de laquelle jamais je ne peux le détacher. Ce crâne, ce derrière de mon crâne que je peux tâter, là, avec mes doigts, mais voir, jamais; ce dos, que je sens appuyé contre la poussée du matelas sur le divan, quand je suis allongé, mais que je ne surprendrai que par la ruse d'un miroir; et qu'est-ce que c'est que cette épaule, dont je connais avec précision les mouvements et les positions, mais que je ne saurai jamais voir sans me contourner affreusement. Le corps, fantôme qui n'apparaît qu'au mirage des miroirs, et encore, d'une façon fragmentaire. Est-ce que vraiment j'ai besoin des génies et des fées, et de la mort de l'âme, pour être à la fois indissociablement visible et invisible? Et puis, ce corps, il est léger, il est transparent, il est impondérable; rien n'est moins chose que lui: il court, il agit, il vit, il désire, il se laisse traverser sans résistance par toutes mes intentions."

Michel Foucault, Le Corps utopique (conférence radiophonique, 1966)

jeudi, 29 mars 2012

De la concrétion de la langue

La semaine dernière, j’ai noté au vol quelques morceaux de phrases d’Alain Badiou qui répondait à Laure Adler dans l’émission Hors-champs, à propos de la musique comme "rassemblement de moi-même", comme "préliminaire à la pensée" permettant d’"entrer dans soi-même". Cela me paraît tellement évident que, à la relecture de ces notes griffonnées dans l’urgence comme s’il s’agissait de pépites qui auraient pu échapper à ma mémoire défaillante et qu’il fallait par prudence verser au réservoir de ma littérature, il me semble que l’expression est moins sidérante que dans le flux de la conversation radiophonique.

J’écoute présentement des morceaux pour cordes de Barber car hier soir, d’abord en traits étouffés tandis que je montais l’escalier, puis très distinctement dans l’appartement une fois que je fus entré, le vieux Steinway de Michel chantait une musique inouïe qui faisait sentir une âme que je ne peux qualifier autrement que d’américaine – c’est-à-dire aussi émoulue, dans sa densité harmonique originale et dans sa narration mystérieuse, que ce mot bizarre d’Amérique –, fascinante en raison de l’assemblage de ces qualités, quoique puisant dans le lexique fini du langage musical: c’était Knoxville: Summer of 1915. Il y avait un accord parfait entre la musique et mon pianiste d’Amérique, jusque dans les frottements du finale. Michel me fit ensuite écouter une version pour orchestre enregistrée avec Leontine Price, dont il commenta l’interprétation avec la rare ferveur d’un musicien et d’un critique qu’irritent habituellement la moindre faiblesse et la plus excusable maladresse.

Dans Bohème, la musique et la fable de Tristan und Isolde accompagnent non seulement l’entrée du personnage "dans soi-même" – Jérôme, qui ne connaissait pas cette musique et la découvre par le truchement de l’objet de son désir qui met en scène l’opéra de Wagner à Los Angeles –, mais surtout, dans la procession des messages échangés par les voies satellitaires, la cristallisation qui est de tous les lyrismes romanesques. En refermant Bohème, je faisais la liste des analogies entre ce roman dont les épistoliers s’écrivent des mails et des sms, et la correspondance qui a tissé, par l’entremêlement de quelques centaines de mails échangés en trois ou quatre semaines d’un mois de juillet mémorable, mon amour pour R…, il y a six ans déjà. Charles Dantzig pense qu’"il y a de la complaisance à trop vouloir trouver dans les livres ce qui nous ressemble", et je m’abandonne sans réticence à ce travers, je peux même dire que sans cela lire n’aurait pour moi aucun intérêt. Je n’aime pas la littérature en soi mais ce qui dans les livres m’appartient "toujours déjà" (comme disait en khâgne un professeur de philosophie dont j’avais du mal à suivre les méandres de la pensée mais chez qui l'emploi récurrent de ces deux adverbes conjoints me réjouissait), et en aimant un roman je comprends aussi ce qui de manière irréfragable m’est étranger, connaissance négative sans laquelle je n’écrirais pas.

Dès que je compris et admis que mon amour pour R… resterait un édifice de phrases fort mal cimentées, je supprimai tous les mails, ceux que j’avais envoyés et ceux que j’avais reçus. Je crois que R… en fit autant. Il me reste quelques pages manuscrites retrouvées il y a peu dans l’une des innombrables pochettes en carton où j’archive à peu près tout ce qui un jour pourrait me tenir lieu de souvenirs pour recoller les morceaux épars d’une vie, et je me suis rendu compte, en parcourant cette lettre que je n’ai jamais envoyée, de mon état délirant, mais aussi de cette obsession, à ma façon bien particulière je crois, de l’évocation d’un détail, d’un objet, d’une matière sans quoi nulle concrétion de la langue ne peut advenir, nulle torsion de la pensée dans l’écriture, et sans cela, à quoi bon écrire. En l’occurrence, je me souviens précisément que j’écrivais chez mon père, sur la terrasse, et que mon attention s’était fixée sur ce que je crois être un chapiteau de l’ancienne église du village: un morceau de pierre taillé régulièrement mais passablement érodé, qui a toujours fait office de décoration au milieu de la pelouse, ou de siège – mais que fait ce morceau d’église dans le jardin, quelle est son histoire? Et que racontais-je donc dans cette longue lettre que je n’ai pas eu le courage ou la curiosité de relire en entier?

En lisant une première version de Bohème, il y a près d’un an, Yves-Noël y avait lui aussi trouvé les vêtements de ses sensations (je vole cette métaphore à Dantzig, et je cite le blog d’Yves-Noël):

"Lecture d’un "manuscrit" d’un ami (un pdf). C’est très, très, très beau. Il est déposé chez les éditeurs: on croise les doigts. (Ce n’est pas comme Duras, cet ami ne se tuera pas s’il n’est pas publié – mais il le sera.) […] C’est dur de ne pas le lire sans être ému, ce livre-ci, qui ne dit que tout (et sans manière). Une phrase de Marguerite Duras qui avait aimé un livre: "Et c’est d’la littérature: pas un mot plus haut que l’autre…" J’ai vécu une histoire, un peu semblable, par communication moderne, littéraire: sms, mails, blogs; une histoire que vous connaissez, une histoire qui s’écrivait... L’amour – dans tous les cas? – serait histoire d’amour… Mais celle-ci est la plus belle. (L’autre, la nôtre, doit être récoltée – et – probablement – mélangée, je compte sur Pierre.)"

J’étais resté extérieur à cette émotion car je n’avais pas voulu lire le manuscrit qu’Yves-Noël m’avait envoyé malgré l’interdiction d’Olivier Steiner. Je n’ai pas lu Tristan et Isolde – puisque c’est le titre du manuscrit –, mais je préfère avoir lu Bohème – qui m'est destiné comme à n'importe quel lecteur de romans – et que ce livre soit placé sous les auspices de Balzac, avec cet épigraphe: "Ce mot de bohème vous dit tout. La Bohème n’a rien et vit de tout ce qu’elle a. L’espérance est sa religion, la foi en soi est son code, la charité passe pour être son budget. Tous ces jeunes gens sont plus grands que leur malheur, au-dessous de la fortune mais au-dessus du destin."

mercredi, 12 octobre 2011

Yves-Noël, Michel

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mardi, 09 août 2011

(car je songe volontiers que je songe)

"Je songe parfois à écrire mes mémoires. Au fond, à quoi bon? L’histoire d’une vanité et d’un naufrage, ça ne vaut pas l’encre pour l’écrire. Que les hommes renversés sont pathétiques! Que j’adorais le raffinement de mon château, les gracieuses arabesques de mes parterres, mes cascades et mes nappes d’eau! Ne reverrai-je jamais mes orangers? Qu’est-ce qui nous conduit à nous détruire ainsi? Quelle forme de vanité allume notre suprême ambition et nous pousse à dramatiser la risible leçon de l’anéantissement?"

Nicolas Fouquet
Le Songe de Vaux

"Mon blog est exagéré. J’aimerais beaucoup écrire des choses plus exagérées (inventées). Quand j’en écris, je suis content car elles me semblent plus vraies. Alors ça donne des choses un peu étranges quand mon père y fait allusion: "J’ai lu dans ton blog…" Je lui donne des précisions, je ne sais pas sur quoi: j’ai oublié à peu près les circonstances et j’ai oublié comment je les ai décrites. Mais je sais que tout est à peu près faux. "J’ai lu dans ton blog que tu avais hérité de costumes Yves Saint Laurent…" Euh… C’était probablement un rêve… A propos de rêve, je rêve toutes les nuits, en ce moment (enfin, le matin, j’imagine, puisque je m’en souviens), que je fais des mises en scène. Elles sont merveilleuses, inouïes, des apparitions. Je file du mauvais coton si je me mets à rêver au lieu d’agir, Marguerite Duras ne serait pas contente."

Yves-Noël
Comme nous tous faisons une œuvre de notre vie…

"Mon âme me déplaît de ce qu'elle produit ordi­nairement ses plus profondes rêveries, plus folles et qui me plaisent le mieux, à l'impourvu et lorsque je les cherche moins, lesquelles s'évanouissent soudain, n'ayant sur-le-champ où les attacher; à cheval, à la table, au lit, mais plus à cheval, où sont mes plus larges entretiens. J'ai le parler un peu délicatement jaloux d'attention et de silence, si je parle de force: qui m'interrompt m'arrête. En voyage, la nécessité même des chemins coupe les propos; outre ce, que je voyage plus souvent sans compagnie propre à ces entretiens de suite, par où je prends tout loisir de m'en­tretenir moi-même. Il m'en advient comme de mes songes; en songeant, je les recommande à ma mémoire (car je songe volontiers que je songe), mais le lendemain je me représente bien leur couleur comme elle était, ou gaie, ou triste, ou étrange; mais quels ils étaient au reste, plus j'ahane à le trouver, plus je l'enfonce en l'oubliance. Aussi de ces discours fortuits qui me tombent en fantaisie, il ne m'en reste en mémoire qu'une vaine image, autant seulement qu'il m'en faut pour me faire ronger et dépiter après leur quête, inutilement."

Montaigne
Essais, Livre III, Chapitre 5, "Sur quelques vers de Virgile"

samedi, 23 octobre 2010

Yves-Noël à la radio

podcast

lundi, 27 septembre 2010

"Dans des régions sauvées par la mort"

A la télé il y a un débat sur le goût français: sur le plateau, on revient sur l'exposition des résines de Murakami à Versailles. Marc-Edourd Nabe parle des croûtes de Versailles, et rappelle que Louis XIV a lui-même joué les travestis dans une pièce de théâtre. Il parle du côté fun, drôlatique, successfull de Koons et Murakami. Laurent Fabius parle de l'effort méritoire pour aller vers l'art contemporain, et cite Picasso: "L'art, c'est comme le chinois, ça s'apprend." Il parle aussi du Loneseome cowboy, vendu quinze millions d'euros, jeune blondinet faisant un lasso de son sperme. Il conclut sur la faiblesse de Murakami, à quoi s'oppose Jean-Jacques Aillagon, qui prétend ne pas aimer Renoir, à la différence de Fabius, qui demande, interloqué: "Vous n'aimez pas... tout Renoir?... Vous faites un blocage psychologique?" A l'écran, la problématique, en sous-titre: "Versailles, galerie d'art contemporain?"

Entretemps j'ai relu le rapport de stage de Renato, tout en échangeant par intermittence avec Benjamin sur msn, où je ne m'étais pas connecté depuis plus d'un an. Benjamin est à Montréal cette année, il prépare une thèse, m'envoie une pièce de théâtre qu'il a écrite.

Il y a eu surtout ce sms d'Yves-Noël, en début de soirée, qui commençait ainsi, fulgurant: "Âme, j'ai failli perdre le regard dans le train, tout à l'heure. Maintenant, ça va. Mais j'ai pensé comme j'étais désolé de ne pas avoir pu être à la hauteur de l'espérance de notre amour. [...]"

Je lis sur son blog:

"J’avais mal à l’œil, mais le monde réussissait à être le plus beau que j’avais jamais vu, comme si j’allais mourir ou si, comme je l’espérais, j’étais juste très fatigué. Je m’étais allongé et j’avais fermé l’œil comme sur le noir du café. Et je les avais rouverts dans des hauteurs comme si la terre touchait le ciel. Je n’avais plus de sexualité, mais j’engageais des acteurs qui en avaient. Je ne les payais pas, mais les putains, les vraies, sont celles qui font payer pas avant, mais après. L’acteur m’offrait son cul, sa sexualité massive et rebondie, ses sécrétions comme il les offrirait à tous. Le ciel touchait la terre avec les vaches et tout, tout ce que j’étais en train de voir pour la dernière fois. J’avais énuméré dans ma tête les livres du XXème siècle que j’avais aimés et qui pouvaient entrer dans la catégorie "science-fiction" (puisque Michel Houellebecq avait dit quelque part que la seule littérature valable au XXème siècle avait été la science-fiction). Oui, après tout. J’essayais d’imaginer que les livres que j’aimais du XXème siècle entraient dans cette catégorie. (Excepté la poésie qui n’est d’aucun siècle et, toujours, de toute façon, une cosmogonie.) Voyage au bout de la nuit, oui, c’est de la science-fiction. A la recherche du Temps perdu, Les Vagues, Moderato Cantabile, Le ravissement de Lol V. Stein, oui, à l’égal des Chroniques martiennes. Disent les imbéciles, Les Fruits d’or, Entre la vie et la mort, science-fiction. Les Georgiques, La Route des Flandres, Tombeau pour cinq cent mille soldats, Eden, Eden, Eden, science-fiction. Coma, Formation. Kafka, Borges, Gombrowitch, Nabokov. Pessoa (avec les hétéronymes: science-fiction). Le Bleu du ciel, Ma mère, oh, j’arrête là! Ma mère, science-fiction. Modiano, Handke, Strauss, Simenon. Rauque la ville, science-fiction, c’est vrai. La ville rauque, c’est vrai. L’aspect contemplatif du monde est absolument sans menace. J’avais la sensation extraordinaire de glisser au-dessus du monde. L’ordinateur vibrait sur la table, mais, moi, à travers ma respiration difficile, j’avais la sensation de glisser, la sensation technologique. J’étais heureux d’être recueilli. Les gros nuages moelleux s’échappaient de mon cœur. Je ne pourrais bientôt plus écrire. Il y avait tout près… tout était là… Tout était de nouveau découvert. Ecrire n’était jamais décrire car tout était vivant. On ne pouvait rien toucher (de cette manière). On ne pouvait rien toucher d’aucune manière. La terre touchait tout. Et le ciel ne s’envenimait pas. Le ciel reflétait, (…), modérait. Redorait. La lumière, c’était la lumière. C’était ce que je n’allais plus cesser de ne jamais voir. Ma maladie. –"

samedi, 25 septembre 2010

Escapade (suite)

Ce matin le film continue, le train est mis en place avec vingt minutes de retard, c'est un de ces trains où l'on est très mal assis, où vos jambes sont trop grandes pour le minuscule espace qui vous sépare du siège de devant, alors on appuie les genoux en hauteur, on les glisse d'un côté puis de l'autre et on se casse le dos. J'ai prévenu qu'il faudrait tout décaler pour le retour à Paris avec Clélie, que ce serait à midi trente-quatre au lieu de dix heures trente-quatre. J'ai attendu presque deux heures à la gare d'Yvetot, où l'on réservait des taxis, pris en charge par la SNCF, pour les passagers égarés qui avaient raté leur correspondance. L'un d'entre eux, furieux, refusait le taxi, s'obstinait à diffuser sa musique dans le hall, son iphone posé sur un banc, une espèce de dance abominable. Le ton monta entre lui et les employés de la gare, à qui il conseillait de prendre leur retraite au plus vite. Je mangeais du chocolat, lisais quelques pages des Nuits de Paris, patientais.

Dans le train, Clélie me montre ses exercices de musique, elle déchiffre le do, le ré et le mi, en chantant les notes. Parfois elle invente, alors elle se cache derrière la partition, et refuse que je suive avec elle. Elle me parle de son école, qui porte le nom de François Rabelais. On lui a parlé de Gargantua et de Pantagruel. Je lui lis, en sautant les passages incompréhensibles pour elle, et en transposant souvent la syntaxe et le vocabulaire, le récit de la naissance extraordinaire de Gargantua, sorti de l'oreille gauche de sa mère Gargamelle au onzième mois de grossesse. Elle trouve une explication à cela, me dit que de toute façon, les mois des géants sont plus longs que ceux des hommes normaux.

Sur Deezer on écoute Morts-Vivants de Philippe Katerine, Clélie fredonne et s'amuse beaucoup d'y entendre le nom d'Yves-Noël. Ces deux-là ne se sont pas vus depuis le mois de mars, et ne se reverront sans doute pas avant longtemps. Je ne m'étendrai pas sur le sujet, mais il faut bien que j'en parle un jour, pour la cohérence de mon récit.

dimanche, 19 septembre 2010

Première nuit

Si Renato est un personnage, entre quatre murs ou les quatre côtés d’une page, c’est tout un, ou encore au fil des rues, l’enfilade des heures, comme dit l’auteur, le Spectateur-nocturne, avec ce bizarre tiret et la majuscule qui vous prend au sérieux, le Hibou-Spectateur et sa volonté d’érotisme, ses intentions d’érotisme, un calendrier de rendez-vous pour une année entière.

S’il est un personnage ne s’examine même pas.

Le ministre, nous ne l’attendions pas, il nous faisait l’honneur de sa présence, je luttais contre le sommeil, cet état bien connu se décrit difficilement. Au cocktail, je pensais à la facture, j’avais visé le montant dans le secret d’un parapheur, les efforts étaient patents. Symboliquement tout cela se passait dans un grand lycée parisien, sous l’œil insigne de Louis-le-Grand, et à la sortie des classes, tandis qu’on buvait dans le parloir, quelques élèves s’arrêtèrent pour nous observer sans vergogne. Il paraît que devant le lycée l’un d’eux fumait la pipe.

Quelques jours auparavant, disons lundi, j’étais au Château de Versailles pour le vernissage de l’exposition de Takashi Murakami. Marlène photographia une Versaillaise dont le tailleur s’imprimait de marguerites d’une façon qui n’avait jamais dû être à la mode. Yves-Noël photographiait des sculptures en résine et des miroirs. Je me faisais draguer aux toilettes par un qui me complimentait sur mes chaussures tandis que nous pissions. Nous avions un carton d’invitation pour la soirée, mais ce n’était qu’un carton silver qui donnait accès à un buffet payant et permettait d’assister à un concert, d’après ce qu’on nous dit. Les détenteurs du carton gold ne payaient pas et accédaient à des plaisirs que l’on ignorera toujours. Finalement rien n’avait changé depuis l’Ancien Régime. Au retour, dans le RER, je lisais les notes d’un collègue en vue d’une audition à l’Assemblée Nationale. J’avais ensuite dîné avec Yves-Noël au Beaubourg vers vingt-trois heures, il avait photographié un couple de pédés assis devant nous mais je ne les ai pas retrouvés sur son blog. Puis on était rentré en taxi, chacun chez soi.

Alors que je quittais le lycée Kim m’appela, je sortis un carnet et un stylo et notai ses coordonnées bancaires, quelques mots échangés au sujet de la rentrée. Renato m’attendait rue Bonaparte, que j’avais prise en direction de la Seine alors que la galerie où nous nous étions donné rendez-vous se situait de l’autre côté du boulevard Saint-Germain. Sa nouvelle poudre l’empêchait de briller. Il fallut forcer l’entrée en forme de fente: l’entrée elle-même était une œuvre de l’artiste, deux cylindriques blancs d’à-peu-près deux mètres de haut et cinquante centimètres de circonférence dont la raideur accueillante était maintenue par une soufflerie invisible mais bruyante située à leur base. L’œuvre ainsi traversée valait huit mille euros. A l'intérieur il y avait beaucoup de blanc, beaucoup de polystyrène, du plexiglas, du verre, des sparadraps, du sang séché, des cheveux-de-l’artiste en boule suspendue à un fil de pêche, une vidéo expérimentale où les doigts d’une main photographiée en gros plan se déréalisaient en lentes volutes sous l’action stupide d’un logiciel de retouche d’image.

En somme je pense qu’une visite de galerie par semaine au moins pendant un an nous permettra de faire quelque progrès dans le domaine de l’art actuel.

Celui-ci s’appelle Honoré d’O.

Honoré d’O est un très beau nom d’artiste.

Il pleuvait un peu. L’Ecume des Pages était fermée mais nous nous réfugiâmes avec bonheur à La Hune, où j’achetai le dernier roman de Mathieu Riboulet. Il faudrait citer la première page, les premières phrases, l’art consommé des reprises pronominales, mais je crois qu’un homme n’a pas cette faculté qu’ont les femmes de jouir quand l’intellect est ravi — ainsi L’Etoile eut un orgasme dans un cours sur Ronsard.

A la terrasse d’un café j’expliquai ensuite que j’étais en chasse, et Renato me corrigea: "Non, tu es en rut, ce n’est pas la même chose."

My Lonesome Cowboy.

mardi, 31 août 2010

Du vide

CI PARLE L’ACTEUR SANS FRIVOLLE…


J’avais deux heures à tuer à Yvetot, en milieu d’après-midi, un dimanche de fin août ressemblant à septembre. Ce n’est qu’en m’apprêtant à écrire que je pense à la ville d’Annie Ernaux, l’idée traînait au fil de ma promenade mais je n’y pensais pas vraiment, ça n’avait pas d’incidence sur ce que je remarquais, je m’en protégeais certainement, écartant le parasitage du modèle, et la ville s’offrait comme immédiate littérature, dans le suspens dominical, le tourbillon des feuilles mortes qui n'était que pour mes yeux, les feuilles mortes anticipant l’automne, je les vis partout, et je notais rapidement quelques mots sur mon carnet, choses vues, noms de rues, passants, enseignes, associations d’idées, amorces de réflexions à développer peut-être. Yvetot, vague souvenir de lecture, La Place, petite ville de province qui pour moi n’évoquait rien quand je lus le roman il y a une dizaine d’années, Yvetot que je ne situais pas, une ville qu’il faut quitter un jour ou une ville comme l’impasse salutaire d’une vie, je ne sais plus quel personnage de Sagan choisissait ainsi Poitiers, vivait à l’hôtel en espérant qu’une femme vienne l’y rejoindre, et moi depuis bientôt un an je fais deux ou trois fois par mois des aller-retours entre Paris et Yvetot pour chercher ou raccompagner ma fille, les quais de la gare d’Yvetot, une flaque, toujours là, toujours au même endroit, le soleil s’y reflète intensément entre deux averses, dépression du sol à cause d’une plaque métallique, le hall de la gare d’Yvetot, le marchand de journaux qui le dimanche déplie au sens propre sa minuscule boutique entre dix-huit et vingt heures, demande à une vieille de rester assise sur un banc à distance raisonnable, je l’avais vue se lever, elle doutait si elle pouvait laisser son sac à main sur le banc ou s’il fallait l’emporter, il n’y avait pas plus de deux mètres entre le banc et les présentoirs à journaux, elle prit son sac finalement, mais on la fit rasseoir le temps de disposer les derniers présentoirs formant une enceinte éphémère, le gros homme les garnit maintenant des journaux qu’il vient de prélever dans une espèce de container situé à l’extérieur de la gare, et qui doit lui servir de boîte aux lettres car il n’est là que par intermittence, je l’ai vu faire tandis que je fumais une Camel.

Ce qui me gêne le plus dans les romans, ceux que je n’arrive pas à lire ou que je me force à lire quoiqu’ils me contrarient parce qu’il y a parfois quand même de bonnes ou mauvaises raisons d’aller jusqu’à la dernière page, c’est, dans la technique narrative, la fausseté du point de vue, ou la naïveté avec laquelle un auteur conduit un récit sans savoir, sans faire comprendre au lecteur qui est son narrateur, d’où il parle pour accomplir cette tâche extraordinaire qu’est la trame d’un récit: ainsi quantité de narrateurs illégitimes vous content des histoires insensées. C’est classiquement la fameuse question, la nécessité, la règle de la vraisemblance. Houellebecq y excellait dans La Possibilité d’une île, et semble ne pas y déroger non plus dans son prochain roman, dont je lus quatre pages dans le supplément que Les Inrockuptibles consacraient à la rentrée littéraire, acheté chez le marchand de journaux enfin disposé à participer à l’animation soudaine de la gare une vingtaine de minutes avant le passage du Le Havre-Paris. On y remarqua même une actrice connue, habituée des comédies à succès, des plateaux de télévision, des grandes cérémonies du monde du spectacle: elle faisait la queue au guichet, s’inquiétant des billets de chacun de ceux qui l’accompagnaient. Sa présence à Yvetot perturbe l’étrangeté familière de ce que je vis là-bas, une ville médiocre c’est-à-dire moyenne, l’étirement d’un dimanche et l’alignement de façades si respectueuses du repos dominical, l’image est-elle juste, "respectueuses", traduit-elle ma sensation, et déjà la construction d’un texte, canevas de quelques bouts de fils, promesse, non pas le fantasme de la province, la province vieillotte, province, mot de Parisiens, comme au bureau je barrais sur une note de service rédigée par une collègue la fin d’une phrase qui disait "les académies d’Ile-de-France et celles de province", je barrais "celles de province", comment le formuler, on cherchait, et la solution venait naturellement: "les académies d’Ile-de-France et les autres", je pense à ce mot, province, comme à une mystification d’usage, il y en a tant.

Yvetot, ce n’est pas la connaissance de cette ville qui m’occupe, je sais bien aussi qu’elle épèle dans mon cerveau enfantin le premier prénom d’Yves-Noël Genod, qu’elle a dans sa finale l’un de ses deux o, lui qu’on appelle souvent Yvno, et que l’Ophélie de Rimbaud aussi bien que les vendeurs d’occasions psychanalytiques me font entendre Yves tôt, quelque chose qui résonne comme Yvto. On ne regardera pas non plus du côté de l’absente de tout bouquet. Cherchera-t-on l’expression, sera-t-on expressionniste tel Ponge se le reprochant, pratiquant l’autocritique, bilan décevant de longs jours de labeur passés à écrire mille variantes d’un poème sur le bois de pins et concluant que "tout cela n’est pas sérieux". Il précise que "[s]on dessein n’est pas de faire un poème, mais d’avancer dans la connaissance et l’expression du bois de pins, d’y gagner [lui]-même quelque chose". Plus loin: "Petitement, voici ce que je veux dire: différence entre l’expression du concret, du visible, et la connaissance, ou l’expression de l’idée, de la qualité propre, différentielle, comparée du sujet." En lisant les variantes dans le train de l’aller, je rêvais au mot lacustre qu’on trouve dans les premières versions, et j’imaginais cette Vénus, que faisait-elle dans ce bois de pins car je ne comprenais pas alors lacustre, je voyais bien les aiguilles s’assemblant en peigne, et logiquement l’image du peignoir, qui rimait avec baignoire, mais la baignoire était pour moi immédiatement celle de la Vénus anadyomène de Rimbaud, elle en charriait toute l’horreur, et dès lors le poème de Ponge ne s’en pouvait déparer. Le ressassement des images dans ces mille variantes, et précisément celle des aiguilles de pins, sans doute me fit observer plus intensément les feuilles virevoltantes des trottoirs d’Yvetot sur une place quadrangulaire, immensément vide, des prospectus et des feuilles de presqu’automne, émus par le vent comme on voit, dans les villes fantômes des westerns, des rues désertes traversées par des vents compliqués dont les buissons d’épines mêlés de sable et de poussière tracent les chemins aériens. La ville semblait positivement fermée, et la rue des Victoires égrainait des enseignes peu amènes. Devant La boîte à couture l’herbe ondulait joliment sous le vent. Ailleurs, d’imposantes maisons demeuraient au milieu de parcs bombés d’humidité, élégants toits à la française, douceur de l’ardoise fine. Je vis aussi, à l’entrée d’une villa, un décor grotesque comme au Palazzo Vecchio à Florence ou au château de Neuschwanstein. Le plus inattendu fut cette église panoptique de béton rose, comment croire que le béton armé figure l’élan vers Dieu si ce n’est par l’erreur d’imiter ce qu’ailleurs et en d’autres temps on construisit dans la douleur et la foi, église salie par l’intention pragmatique de rationnaliser les coûts, piètre fantaisie.

J’écoute pendant ce temps les boursouflures du Stabat mater de Rossini.

Avant de relire Ponge, et pendant ma promenade: je l’avais emmené dans le train pour en lire les dernières pages, j’étais occupé par le Traité des élégances, I de David di Nota, l’invraisemblance d’un personnage féminin appelé Miss Henderson, les roueries du narrateur, la formulation ironique du vide assumé sur lequel un écrivain bâtit ce qu’on appelle œuvre dès lors qu’un éditeur lui accorde sa confiance, ces livres donc accumulés inutilement selon la belle Anglaise dépitée qui voulait faire la leçon à l’écrivain en position d’accusé, et lui, nonchalant, répondant frivolement, insouciant du gâchis ou feignant de l’être. Elégance de l’hésitation entre vide cosmique et vide cosmétique, mais c’est tout un. La cosmétique narrative s’embarrasse du miroir de soi, les livres déjà écrits formant tas ou pile, pièce à conviction, la prudence ou la circonspection des parents oubliant, à l’occasion d’un repas en famille dans une brasserie place du Châtelet, d’interroger le fils sur ses activités scripturaires, faute de pouvoir les qualifier d’artistiques, et le grand mystère, dans les premières pages du roman, la "plaque bleu sombre" de la mer, métaphore de l’en-finir, l’encre potentiellement fabuleuse de la mer, réservoir d’histoires dans les teintes sombres d’une mer nocturne, plus loin et plus tard le mouvement de la lumière, luminescence du roman à défaut d’incandescence, et je m’attarde sur les phrases qu’Yves-Noël souligna au crayon de bois, puisque c’est un livre qu’il m’a prêté, ou donné, je vois qu’il en a tourné toutes les pages, je sais aussi qu’il y eut l’amorce d’une histoire d’amour entre ces deux-là, et très vite un orage après quoi plus rien, ce serait donc, dans ma rêverie, un livre qui se transmet d’amant à amant, et je le reconnais, Yves-Noël, dans sa lecture, à ces quelques soulignements, je l’entends, je le rêve, je l’entends répéter une phrase comme on contemple un bijou: "Au bout, la mer était indivisiblement noire", et plus loin: "Devant nous, la mer brillait au soleil et ses reflets semblaient claquer en l’air comme une danse", en somme, embrasser le lecteur où il concentra quelque temps son attention sans penser à vous, un jour.

En somme le Traité des élégances, I ne commence pas très différemment du Roman de la rose. L’auteur, qui est aussi le narrateur, y présente à la première personne — lui-même et le lecteur — son œuvre: "Cy est le rommant de la rose / Ou tout l’art d’amour est enclose", et l’autre écrit: "Il est assez remarquable que cette histoire d’être en vie, dans mon cas, ne soit pas encore terminée. On m’excusera d’aller à l’essentiel, mais le temps presse. Voici, pour simplifier, un livre sur la vie. Dont on ne fera jamais le tour? Non. Mais pour en expliquer l’éclat, un bref récit fera l’affaire." Le premier conte un songe "qui pourtant n’est pas mensonger", son arrivée au jardin du plaisir, et le récit paresse en longs portraits entrerompant ses aventures; le second ne cueillera jamais sa rose du Wessex, concluant, au chapitre de ses funérailles, à la volupté de perdre dans les règles du jeu. Un narrateur stendhalien aurait conquis le belle Anglaise, mais ici le narrateur avec constance s’applique à l’atonie, et la tentation du fait divers ne génère que la retranscription intégrale d’un article de journal au titre racoleur, Cinq morts pour un suicide raté, "procès d’un homme qui rate sa vie, qui rate sa mort, mais qui tue sans le faire exprès ses derniers et seuls amis", transposition, donc, récit cruellement symbolique des ratages du présent roman, avec la pleine conscience sans aucun doute de tout cela. Le roman raté et ses parades, les pirouettes romanesques, les échafaudages sans bâti, d’ailleurs c’est écrit: "N’est-il pas souhaitable d’analyser les choses en profondeur? Et la réponse est non. Il faut s’intéresser à la superficie. La superficie d’un cercle est égale à la somme des marottes qui la constituent." La surface des choses, la lumière dansant au dessus de la mer, les phrases noircissant les pages. A l’époque où écrit Guillaume de Lorris, le vide n’est pas un sujet, vide est un adjectif, pas un substantif. Dans Le Roman de la rose, le mot rien signifie très exactement quelque chose ou quelqu’un, on dit une rien comme dans ces vers évoquant "celluy temps délicieux / Ou toute rien d’aymer s’esjoye", ce que très précisément le narrateur élégant ne fait pas. Le vide n’est pas un sujet, ce n’est pas non plus une catégorie de la pensée. On objectera que Le Roman de la rose est aussi en surface, juxtaposition de portraits empesés des conventions du genre, femmes aux cheveux longs et fins occupées à se peigner, peaux très blanches, larges entrœils, robes merveilleuses. Mais cette immense surface invite à une fouille infinie, que complique encore l’histoire des lectures qu’on en fit.

Au moins sait-on d’où ça parle, dans le Traité des élégances, I, avec toute la dérision, l’amusement, la légèreté qui sont la traduction acceptable d’une dépression sans doute bien française. Peut-être cette confusion toute médiévale, génératrice de fausse étymologie, doit-elle être restaurée: dans Le Roman de la rose, le mot auteur est en effet écrit acteur, souvenir de l’auctor latin.

vendredi, 27 août 2010

Conte matérialiste

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Chevalier Désaffublé, cette Dame Oiseuse qui t'ouvre le Jardin du Plaisir, qui est-elle?


Il s’y trouve si bien qu’il prolonge son séjour. Le Jardin de Déduit, dans l’ancienne langue, on dirait joliment qu’il y est à séjour (à demeure) ou en séjour (oisif). Un poète dit aussi que les baisers languissants ou joyeux, chauds comme les soleils, frais comme les pastèques, font l'ornement des nuits et des jours otieux.


Pour une raison qu'on ignore il appelait Dame Oiseuse par son prénom mais dans ses stances futures n’en écrirait que la première lettre: J.


Dame Oiseuse par un miracle commua le temps d’une nuit son jardin en une nappe fleurie, d’où elle lui cousut un costume. Elle ôta les gants qui du hâle préservaient ses mains blanches. Aussi n'avait-elle jamais tant travaillé, si bien que les rubans de soie se délacèrent de ses manches, et se dénouèrent ses tresses sombres. Impatience lui fit maintes fois perler le sang au bout du doigt: le drap léger en rougissait, cependant que les fils d’amour croisaient leurs ardeurs au long d’un corps imaginaire.  Elle présenta l’ouvrage à sa mère, qu’elle consultait en toute circonstance, et sur ses avis ajouta trois boutons d’or. Le Chevalier s’en trouva éternellement heureux: il ne laissait pas d’admirer les fleurs et les fruits qui croissaient et mouraient sur lui au gré des saisons, tellement qu’il resta paré de son costume jusqu’à la tombe, où les vers naturellement parachevèrent l’ouvrage.


Certains racontent qu'il avait quitté le jardin et J sitôt qu’habillé et n’avait jamais reparu: le premier resta nu bien longtemps, de terre noire et complainte muette; la seconde se fit une raison et accueillait maintenant les chevaliers errants dans la Chambre aux Mirabelles, où chacun louait sa quiétude catastématique.